Dans cette boucle de la Seine yvelinoise, c’est peut-être la moins connue des îles habitées. En aval de celle des Migneaux, à Poissy, et des grandes propriétés face à Villennes, sur « l’île des milliardaires », l’île du Platais, paradis d’Emile Zola, s’étire discrètement entre Villennes et Médan. Sans pont, sans publicité si ce n’est celle d’utopies passées, ses résidents, parfois à l’année malgré l’interdiction officielle, vivent discrètement sur ses 42 ha, face à la berge où ils ne sont pas toujours bienvenus.

Comme un chien dans un jeu de quilles, les vingtenaires et trentenaires pleins d’énergie de l’association Mainstenant changeront-ils la donne, ou renverseront-ils ce précaire équilibre ? Ils sont porteurs d’un projet ambitieux d’occupation légale de friches périurbaines rendues vivantes par l’agro-écologie et le chantier collectif, et souhaitent faire revivre la Plage de Villennes par des chantiers collectifs, l’art et l’éducation partagée.

L'association veut expérimenter dans des lieux gérés en baux précaires et montrer concrètement un avenir qu'il croit possible pour la société.
L’association veut expérimenter dans des lieux gérés en baux précaires et montrer concrètement un avenir qu’elle croit possible pour la société.

Avant Mainstenant, il y a eu Nuit debout, sur une place parisienne de la République, où une partie des neufs cofondateurs et cofondatrices se sont rencontrés. « Il y a des avocats, des urbanistes, des anthropologues, des mathématiciens. On est issu de plein de milieux, c’est ce qui fait notre force, explique dans le froid et la bruine de samedi dernier Mathieu Lavergne, l’un des neufs. On s’est retrouvé avec des gens qui avaient envie de faire des choses. »

Pour Jean-Marie Vrecq, autre cofondateur, ils ne sont pas forcément « le bébé » de ce mouvement utopiste de réinvention de la société, né l’an dernier d’une opposition à la loi Travail mais l’ayant dépassée au fil des mois et des assemblées pour être le lieu d’utopies d’aujourd’hui. « On s’est rendu compte sur la place : plutôt que de détruire les institutions de maintenant, construisons celles de demain, analyse-t-il plutôt. On est le bébé d’un espoir. »

Ce collectif devenu association en septembre veut créer dans des lieux gérés en baux précaires et montrer un avenir qu’il croit possible par l’expérimentation, le chantier permanent, le numérique, l’écologie et le lien social. « Nous nous installons dans les interstices et anciens espaces de vie, entre 20 et 40 mn de Paris accessibles par le train, comme des ruines sur des zones inondables. On ne peut rien y faire, sauf réhabiliter les bâtiments et accueillir du public », explique Nicolas Voisin, entrepreneur et président de Mainstenant (et journaliste dans une autre vie, fondateur du média en ligne Owni, Ndlr).

Ouvert en juillet 1935, ce complexe était une sorte d'Aquaboulevard avant l'heure.
Ouvert en juillet 1935, ce complexe était une sorte d’Aquaboulevard avant l’heure.

Ils ne sont pas mal tombés avec la Plage de Villennes, en réalité située à Médan mais au nom plus vendeur compte tenu de son accès par la gare de Villennes. Elle est aussi nommée « la piscine », ce qu’elle est en réalité. Ouvert en juillet 1935, ce complexe, sorte d’Aquaboulevard avant l’heure, a été bâti sur les terrains de l’ancien chalet d’Emile Zola, aussitôt démoli pour lui faire place. Il a accompagné la naissance puis la formidable croissance des loisirs accessibles, accueillant des milliers de personnes chaque jour de la saison estivale.

L’exploitation s’arrête en 2002, la faute à deux inondations successives, au durcissement des normes sanitaires des piscines, à la difficulté de recruter des saisonniers. Vendu 2,5 millions d’euros par la troisième génération de propriétaires, le complexe Art déco est devenu une friche ces quinze dernières années. Il comporte la parcelle îlienne avec piscines, cabines par centaines et rotonde en béton, comme l’immense parking de la berge médanaise et un embarcadère.

Depuis, il est une succession de plans inaboutis ou rejetés. « Je m’en suis un peu lassé, les grands projets ont reçu des fins de non-recevoir », note Renaud Sassi. A la tête du trio d’investisseurs ayant acheté les terrains et le restaurant des Romanciers, entre l’embarcadère et la voie ferrée, il renvoie vers un autre partenaire, Franck Arous, marchand de biens (qui n’a pas retourné nos sollicitations, Ndlr).

La mise en place du Plan de prévention des risques d’inondation (PPRI) en 2007, interdisant toute construction malgré des garanties données un peu vite par les élus locaux, a été fatale à deux hôtels de grande envergure. L’opposition juridique d’associations médanaises de protection du patrimoine, les Vrais amis du château de Médan et Artemis, soit plus de 250 habitants, a bloqué une rénovation des Romanciers en 2014. Elle menace tous les projets sur les berges comme sur l’île, par crainte, entre autres, qu’ils ne deviennent des logements.

La Plage de Villennes ne semble pas près de retrouver une exploitation commerciale... ce qui en fait tout l'intérêt pour Mainstenant.
La Plage de Villennes ne semble pas près de retrouver une exploitation commerciale… ce qui en fait tout l’intérêt pour Mainstenant.

En 2009, le classement par les Monuments historiques des piscines et de la rotonde de la Plage avec deux cabines, comme de l’embarcadère côté berge, complique encore la situation. Depuis quatre ans, les propriétaires tentent d’y bâtir un hôtel de 50 chambres, projet rejeté deux fois dont la dernière en décembre. « Ils posaient des îlots sur pilotis relativement éloignés du bâtiment principal avec un jeu de passerelles, la notion d’extension n’est pas respectée », regrette Karine Kauffmann (SE), maire médanaise.

« Un autre point de refus concerne le fait que nous n’avons pas d’activité hôtelière enregistrée sur ce bâtiment, ils pensent pouvoir la prouver, indique cette édile élue en 2014, déjà un peu fatiguée de ces innombrables projets inachevés. A chaque fois, ils prennent les points de refus et travaillent autour de ça, ils veulent déposer un nouveau permis le plus vite possible. » Mais la Plage de Villennes ne semble pas près de retrouver une exploitation commerciale… ce qui en fait tout l’intérêt pour Mainstenant.

« Le propriétaire a un actif qui ne cesse de se dévaloriser, il a un bénéfice immense à tirer d’un bail précaire, veut croire son président. Son actif se trouve valorisé par l’activité, il est plus cher et peut être vendable. On travaille sur l’interstice inutilisé entre le moment où la nature a repris le lieu et celui où on le rend au capitalisme. »

Samedi dernier, lors d’une visite proposée à une douzaine de courageux venus malgré le mauvais temps, les projets potentiels fleurissent dans les esprits. Du potager collaboratif à des cultures en aquaponie dans les bassins, de cabines réinventées par des artistes à une grainothèque, d’un plateau de recharge photoélectrique et partagé à un atelier de réparation de vélos et de petits appareils électriques, tout semble possible, et transmissible par la visite d’écoliers des villes voisines.

Leur arrivée à Physiopolis, par l'achat en cours d'un petit bungalow de fibrociment, n'est en effet pas passée inaperçue.
Leur arrivée à Physiopolis, par l’achat en cours d’un petit bungalow de fibrociment, n’est pas passée inaperçue.

Seul hic : contrairement à Esbly (Seine-et-Marne), où l’association a déjà établi contact avec habitants et institutionnels pour un projet similaire prévu pour être une vitrine nationale, ils sont encore relativement peu connus à Médan et Villennes. Mais se sont pourtant déjà installés à Physiopolis, copropriété jouxtant la Plage et située sur une autre partie de l’île, avec l’acquisition en cours d’un petit bungalow de fibrociment, et la location d’un chalet par deux fondateurs.

« A Platais, on a oublié quelques règles de bienséance », reconnaît Camille Windblüme, justement chargée de « la co-conceptualisation » des projets avec les habitants et les collectivités locales. Elle précise néanmoins la différence entre « Physiopolis qui est un lieu de vie où on veut amener quelque chose qui nous ressemble » et « la piscine comme lieu de concrétisation de Mainstenant ».

Leur arrivée à Physiopolis n’est en effet pas passée inaperçue. Cette copropriété inaccessible sans bateau privé ou la navette collective, est fondée en 1928 par deux médecins hygiénistes, les frères Durville. Ceux-ci portent une utopie de leur temps, fondée sur l’harmonie avec la nature et le sport. Sur « l’île des naturistes » en réalité en deux pièces et slips de bain, ils choquent agriculteurs et grands bourgeois en villégiature, Médanais et Villennois.

Devenus un peu moins insolites après-guerre, les habitants renforcent pendant plusieurs décennies l’esprit de collectivité dans cet espace avec des pompes pour l’eau potable, mais sans électricité. Progressivement, des chalets se construisent, plus ou moins légalement. L’île est classée en zone de tourisme et de loisirs, interdite aux résidences principales. Tout change en 2002 et l’arrivée de l’électricité : il devient possible d’y habiter en permanence, ce que certains font.

L’utopie change, et devient celle du calme, de la tranquillité, de la sécurité… et d’une maison où le luxe est l’isolation du monde, le tout au grand dam des Villennois de la berge et de leur maire. « Les gens à titre permanent étaient très peu nombreux il y a une dizaine d’années, se souvient Michel Pons (DVD) qui sait qu’ils sont aujourd’hui plusieurs dizaines. Depuis qu’EDF a installé l’électricité et que l’eau courante a été amenée, c’est trop facile de s’installer là en permanence. »

« Les relations entre les gens de l’île et de la terre ferme sont très difficiles », indique l’édile de cette commune au niveau de vie plutôt élevé, pas toujours réceptive à ces habitants un peu différents. « De tous temps, les riverains en face ont cherché querelle à Physiopolis », estime comme une confirmation Françoise Boivin, présidente du comité du domaine de Physiopolis. Alors, ils ont fait un choix : « Pour vivre heureux, vivons cachés. »

La mise en lumière de l’île créée par la présence de Mainstenant n’est donc pas pour plaire à tous, même si une partie des résidents, dont certains portent des projets proches à plus petite échelle, s’y montre favorable. Du côté des élus, villennois comme médanais, et des associations médanaises, l’a priori sur l’ambition portée à la Plage est très positif. Ne reste plus qu’à convaincre les propriétaires du complexe en friche, avec qui le contact n’était pas établi samedi dernier.

« Le territoire yvelinois est déjà un patchwork de grands projets anciens, d’utopies des années 50 : villes nouvelles, zones industrielles, pavillonnaires, grands ensembles, résume finalement Sébastien Kurt, étudiant en architecture à Versailles, sur les chemins d’une île du Platais déjà elle-même lieu d’utopies passées. On additionne les utopies d’avant, qui concernent plein de domaines, sous des formes plus écoresponsables. Comment construire le bon chemin ? »