Prévue depuis maintenant de nombreuses années, la création de l’aire de grand passage du Nord des Yvelines accuse encore du retard. En juillet 2016, cet espace destiné à l’accueil de larges groupes de la communauté des gens du voyage était encore espéré pour fin 2017. Mais les dernières prévisions de la communauté urbaine tablent désormais plutôt sur 2020, notamment à cause des délais nécessaires pour acquérir l’ensemble des parcelles de cette aire située à cheval sur les communes de Triel-sur-Seine et Carrières-sous-Poissy.

Les maires attendent de pied ferme cette aire de grand passage, car sa réalisation leur permettra de solliciter le préfet afin d’expulser les gens du voyage installés illégalement, ce qu’ils ne peuvent pas faire actuellement. Cependant, pour les gens du voyage comme pour certains maires, l’aire ne résoudra rien car elle ne sera destinée qu’aux grands groupes, alors que le nombre de places d’accueil traditionnelles resterait nettement insuffisant.

Depuis plusieurs mois, de nombreuses installations de gens du voyage figurent au premier plan de la presse locale yvelinoise, comme de la préoccupation des habitants dans certaines communes de vallée de Seine. Début octobre, près de 200 caravanes avaient ainsi été repoussées du parking du groupe PSA à Poissy, avant d’être réparties entre Carrières-sous-Poissy et Achères. Toujours à Achères, la nouvelle implantation d’une communauté d’une centaine de caravanes sur la zone de la petite arche avait été longuement débattue en réunion publique il y a quelques semaines.

L’aire de grand passage du Nord des Yvelines (une autre est prévue dans le Sud Yvelines, Ndlr) est inscrite dans le schéma départemental d’accueil et d’habitat des gens du voyage, révisé en 2013. La communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPSEO), chargée de la compétence relative aux gens du voyage, a la charge de réaliser l’aire de grand passage de 150 places prévue sur un terrain situé en grande partie à Triel-sur-Seine, ainsi qu’à Carrières-sous-Poissy, à proximité de la déchetterie Azalys, le long de la RD190.

Elle permettrait l’accueil de grands groupes de gens du voyage pour une durée d’un mois. Philippe Tautou (LR), président de la communauté urbaine et maire de Verneuil-sur-Seine, estime que le coût de cet équipement serait dans un « ordre de grandeur » de « 1,1 ou 1,2 million d’euros ». Selon lui, la communauté d’agglomération Saint Germain Boucles de Seine participera par ailleurs aux frais d’investissement et de fonctionnement du site.

Le schéma départemental impose également à la communauté urbaine de construire 33 places d’accueil supplémentaires (situées sur des aires d’accueil, destinées à des groupes de plus petite taille, Ndlr), qui sont actuellement prévues en extension de l’actuelle aire d’accueil de Buchelay. Tant que GPSEO n’a pas rempli ses obligations sur ces deux points, l’ensemble des 73 communes qui en sont membres sont dans l’impossibilité de solliciter les forces de l’ordre pour des expulsions.

« Dans chaque région où il y a des aires de grand passage, c’est réservé aux missions évangéliques », regrettent des membres de la communauté des gens du voyage.

Du côté des maires de villes où des communautés de gens du voyage arrivent régulièrement, la création de cette aire de grand passage et le respect du schéma départemental semblent donc très attendus. « Le respect de ce schéma permet normalement d’obtenir l’intervention de la force publique pour une expulsion des occupants illégaux », expliquait il y a quelques jours Christophe Delrieu (DVD), maire de Carrières-sous-Poissy, lors d’une réunion publique consacrée au sujet.

L’aire de grand passage, elle, concerne les grandes missions évangéliques de plus de 100 caravanes, qui passent par les Yvelines pendant la saison estivale. Les autres groupes, plus petits en moyenne, peuvent habiter quasiment à l’année aux quatre coins des Yvelines, ou y résider l’hiver afin de pouvoir travailler en Île-de-France en tant qu’artisans.

L’impossibilité pour les communes yvelinoises ne respectant pas le schéma serait bien connue des différentes communautés de gens du voyage. « Ça arrange un peu tout le monde car on peut se mettre où on veut en attendant », confie un membre d’une communauté venue de Bretagne, résidant actuellement dans l’ex-plaine maraîchère triello-carriéroise.

Il y a 15 mois encore, la communauté urbaine avançait que l’aire de grand passage pourrait voir le jour « à la fin de 2017 ». Mais, comme Le Parisien l’annonçait en mars dernier, le projet est à l’arrêt. Récemment, en réunion publique à Carrières-sous-Poissy, la date communiquée par le maire se rapprochait plutôt de 2020. En cause, le temps d’acquisition des parcelles qui composent le futur emplacement de l’aire de grand passage, rendue complexe par le nombre élevé de propriétaires, descendants des maraîchers.

« Aujourd’hui, on est en discussions avec les propriétaires sur la valeur des terrains, à quel prix on peut les racheter », explique Philippe Tautou. Pour que la situation ne se retrouve pas bloquée encore pendant des années, la communauté urbaine vient de lancer les démarches pour déclarer le projet d’utilité publique, ce qui permettrait l’expropriation des quelques propriétaires avec qui elle ne parviendrait pas à un accord.

« Pour une majorité de propriétaires, on arrivera à se mettre d’accord avec eux, mais il y en aura toujours un qui refusera, et s’il refuse, je ne peux pas faire le projet, explique Philippe Tautou, pour justifier cette Déclaration d’utilité publique (DUP), précisant qu’elle ne bloque pas les négociations. Pour ces raisons-là, je ne pense pas que ça puisse se faire avant 2020. » L’issue d’une réunion entre les propriétaires exploitants agricoles et GPSEO la semaine passée laissait en tout cas entrevoir une solution pour l’acquisition de la plupart des terrains par la communauté urbaine.

L’aire de grand passage de 150 places est prévue sur un terrain situé en grande partie à Triel-sur-Seine, ainsi qu’à Carrières-sous-Poissy, à proximité de la déchetterie Azalys, le long de la RD190.

« Il y aura certainement quelques expropriations à la fin, mais pour la grande majorité, on va essayer de trouver un compromis et un accord », confirme Claude Peter, président de l’association des propriétaires exploitants agricoles, suite à la dernière réunion avec GPSEO. Alors que la communauté urbaine leur proposait 3,85 euros du mètre carré, les propriétaires en demandaient 15 euros.

Mais la communauté urbaine tenait à son tarif de base, qui sera ensuite appliqué à tout autre rachat de terrain dans cette ex-plaine maraîchère, objet de nombreux projets. « C’était le prix pour Azalys il y a 18 ans, rappelle Claude Peter. On ne va pas arriver au prix demandé au départ, mais on va tomber sur un compromis. Le prix de base sera toujours 3,85 euros, après, on l’habillera avec des indemnités (compte tenu du caractère spécifique du dossier, Ndlr). »

Si ce point pourrait donc se débloquer, plusieurs édiles estiment toutefois que l’aire de grand passage ne permettra pas de résoudre les problèmes actuels. « Je ne suis pas sûr, personnellement, qu’une aire de grand passage dans les Yvelines Nord et une dans les Yvelines Sud, suffisent », admet le maire de Carrières-sous-Poissy à ses administrés, rapportant que « 118 caravanes » sont actuellement sur la commune, d’après un « constat officiel de la police municipale ».

La communauté des gens du voyage souligne en effet la nécessité d’un nombre bien supérieur de places d’accueil. « Mais c’est pas possible, on le sait très bien », regrette, résigné, Anthony, administrateur du compte Twitter Actu Gdv, consacré à l’actualité et aux déplacements des gens du voyage dans les Yvelines.

Chez les gens du voyage de la plaine triello-carriéroise, le discours est identique, ajouté d’une remarque sur les prix yvelinois comme franciliens, jugés trop élevés. « Aujourd’hui, la population des gens du voyage se développe vite, commente l’un d’eux. Les aires d’accueil deviennent beaucoup trop petites, il faut en faire d’autres. »

Et ce n’est pas l’aire de grand passage qui changera quoi que ce soit, assurent-ils au milieu de leur petite cinquantaine de caravanes, en évoquant l’impossibilité pour eux de s’y installer : « Dans chaque région où il y a des aires de grand passage, c’est réservé aux missions évangéliques (des groupes contenant souvent un plus grand nombre de caravanes, Ndlr). »

« Il y aurait une aire de grand passage là, on ne pourrait pas y aller, ou seulement quand une mission évangélique passe », détaillent-ils de la gestion de ces aires inaccessibles au quotidien pour les communautés de gens du voyage. Sollicitée par La Gazette, GPSEO confirme que comme ailleurs en France, « les aires de grand passage sont bien réservées aux rassemblements importants ».

S’il se montrent donc sceptiques sur l’amélioration dans les prochaines années de la situation de l’accueil dans le département, les gens du voyage interrogés pointent une dernière difficulté. « Le problème des aires d’accueil, c’est qu’il n’y a pas de rotation, c’est toujours les mêmes familles », rapporte Anthony, confirmant la semi-sédentarisation sur les aires d’accueil traditionnelles, souvent évoquée par les maires concernés.

« Et nous, on se mélange pas, poursuit le tenancier d’Actu Gdv. Par exemple, sur les aires de grand passage, quand des familles arrivent, si d’autres familles ne sont pas pareilles, elles ne se mélangent pas. » Un constat identique était fait fin octobre par le maire d’Achères Marc Honoré (DVD) : « Il y a des groupes qui ne se mélangent pas. Si l’un d’entre eux occupait déjà une partie de l’aire, il serait compliqué de remplir les emplacements restants. »

Herbe ou bitume pour l’aire de grand passage ?

L’aire de grand passage en projet entre Triel-sur-Seine et Carrières-sous-Poissy est actuellement prévue pour être en grande partie enherbée avec des cheminement en bitume. Si le président de la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPSEO), Philippe Tautou (LR), confirme qu’elle sera en grande partie constituée d’herbe, le maire carriérois milite pour plus de goudron.

« Je fais tout mon possible pour que cette aire soit bitumée au maximum parce que de notre expérience carriéroise, on voit bien qu’il est très difficile de nettoyer un terrain enherbé », indique le maire DVD de Carrières-sous-Poissy, Christophe Delrieu.

Du côté de la communauté des gens du voyage, on avance la nécessite d’avoir « au moins des routes en goudron pour circuler ». Ils se montrent cependant plus mesurés quant à un bitumage complet de l’aire : « C’est en été qu’on stationne sur les aires de grand passage, donc sur le goudron, c’est compliqué. »