Pour la première fois de mémoire d’habitant, mercredi dernier, une centaine de pères de famille, souvent aussi responsables associatifs, ont arpenté le bitume du Val Fourré contre les violences, d’abord celle des jeunes, mais aussi parfois celle des forces de l’ordre, dans un quartier que toutes marquent de temps à autre. Ils ont parcouru quelques centaines de mètres jusqu’à tenir discours devant la mairie annexe, sur la dalle commerciale, espérant une rencontre qui ne s’est pas tenue et qu’ils demandent toujours.

Certaines parties du quartier ont été marquées pendant près de deux semaines par des affrontements entre jeunes habitants et forces de l’ordre, avant que les tensions ne retombent aussi rapidement qu’elles étaient nées… mais pas sans raison. Selon leurs dires, confirmés par d’autres sources, ces pères de famille auraient en effet contribué, en allant directement discuter avec les jeunes, à la cessation des hostilités. Ils ont également échangé avec les responsables du commissariat lundi 27 novembre.

« Je pense que le quartier arrive à une maturité, il y a aussi un grand ras-le-bol, explique juste après son discours devant la mairie annexe Daouda Diop, père de 33 ans à l’engagement citoyen connu à Mantes-la-Jolie. Pour une fois, les habitants sont tous en phase […] on a assez de recul pour dire que la violence n’est pas la solution, mais d’autres méthodes, marches, pétitions… aujourd’hui, on va compter sur la justice et non plus faire justice nous-mêmes. »

Depuis le 11 novembre, lorsqu’a été rendue publique la plainte d’un habitant brûlé au troisième degré suite à une interpellation par des policiers du commissariat mantais, les tensions étaient très vives entre les fonctionnaires et les habitants du quartier les plus jeunes. Le secteur des Peintres-Médecins a ainsi été touché, deux week-ends de suite, par des face-à-face entre quelques dizaines d’adolescents ou jeunes adultes, et des policiers patrouillant en très grand nombre.

Dans un long reportage publié dans Le Monde mardi 21 novembre, des jeunes du quartier, croisés lundi soir rue Broussais (au Nord-Ouest du Val Fourré, Ndlr) par la journaliste du quotidien de référence, assuraient ainsi vouloir encore « traumatiser les policiers comme eux le font avec nous ». Pourtant, cette semaine-là, toute violence cesse brusquement et le dispositif policier est ramené à son niveau habituel.

« Je pense que le quartier arrive à une maturité, il y a aussi un grand ras-le-bol », explique juste après son discours Daouda Diop, père de 33 ans à l’engagement citoyen connu à Mantes-la-Jolie.

Auraient-ils été sensibles aux discours de leurs aînés, de leurs parents ? Si, selon nos informations, la mairie avait mobilisé ses réseaux dans le quartier dès le début des affrontements, l’intervention de ces habitants ne serait pas pour rien dans le retour du calme. « Les parents ont pris leurs responsabilités, ils ont tapé du poing sur la table, ils sont la locomotive », témoigne Daouda Diop.

Les prémisses de ce collectif formé pour l’occasion, c’est l’absence récurrente d’éclairage public dans le quartier, vétuste dans certains secteurs mais aussi très régulièrement vandalisé lorsqu’il est récent. « Ce qui nous a décidé est que nous avons une belle ville, on ne veut pas la dégrader comme ça, si les parents continuent [à l’accepter], ça ne va pas être possible », rapporte de son côté Lahoucine Oumoulli, le responsable de la mosquée en construction Othmane Ibn Affane.

« C’est nous qui habitons dans le quartier, ça concerne les parents en premier, même si beaucoup de temps est passé sans que personne n’intervienne », poursuit -il. L’association cultuelle qu’il dirige s’est alliée avec d’autres présentes aux Peintres-Médecins, comme Avalanche, la Paix, les Garennes, Rabab ou l’association franco-marocaine des retraités. Pour les plus âgés de ces pères de famille, dégradations et violences sont impensables.

« Notre rôle, comme chibanis (anciens travailleurs immigrés, Ndlr), est de sensibiliser les jeunes à ce qu’ils font, avance Abdelkarim Salah, Mantais depuis 1970, père de quatre enfants ayant tous fait de longues études, et dont l’association de retraités regroupe 500 membres. Ce n’est pas une solution de casser, on n’est pas dans une intifada, ici, on vit dans un pays civilisé. »

Ces « chibanis » n’en oublient pas pour autant les étincelles aboutissant parfois à ces éruptions de violence. « On est au milieu, ni avec les jeunes, ni avec les policiers qui font des trucs pas normaux. On est avec la justice, précise Khalid Razik, président de l’association culturelle Rabab. Les parents ont une grosse responsabilité. »

Les affrontements entre jeunes et police ne sont pas nouveaux au Val Fourré, comme se remémoraient certains restés discuter mercredi devant la mairie de quartier. « Ca s’est vraiment vite fait, notre vraie peur est que l’émeute aille de manière plus violente, indique Daouda Diop de cette mobilisation spontanée et efficace. De part et d’autre, la violence a été excessive […] on voulait arrêter cette escalade-là, et que les gens qui veulent discuter de paix s’assoient. »

Lui-même a été jeune et en colère contre la police. « J’y allais parce que mes grands frères y allaient, c’est des choses auxquelles on est habitués, ça fait des années qu’on assiste à ça, avec une justice très lente, rappelle le trentenaire. J’ai vu des amis, des copains, aller en prison pour ça. La réponse ne doit pas être ça (la violence, Ndlr). »

Alors, au-delà du dialogue avec les jeunes, ils ont aussi choisi la manifestation pour faire entendre leurs exigences d’apaisement des habitants du quartier bien sûr, mais aussi de la police et de la mairie. « Il faut le faire, car sinon qui le fait ?, poursuit Daouda Diop. Souvent, le problème au quartier est qu’on n’utilise pas ce genre de méthodes, car on a peur de l’image qu’on va renvoyer. »

Ce sentiment est croisé chez plusieurs participants et organisateurs de cette marche. « On peut être pacifique et montrer son ras-le-bol sans brûler les voitures et s’en prendre aux forces de l’ordre », abonde ainsi Abdel Baki. A 56 ans dont 47 au Val Fourré, il estime que « la majorité prend pour une infime minorité », rappelle que « les parents paient leurs impôts locaux », et conclut : « On peut réclamer ses droits tout en n’oubliant pas qu’on a des devoirs. »

« Ce qui nous a décidé est que nous avons une belle ville, on ne veut pas la dégrader comme ça, si les parents continuent [à l’accepter], ça ne va pas être possible », avance Lahoucine Oumoulli, le responsable de la mosquée en construction Othmane Ibn Affane.

Car les habitants du Val Fourré sont bien les premiers touchés lorsque des échauffourées malmènent le quartier. « Ce n’est pas d’abord la voiture de police qu’on brûle, mais la voiture du voisin », rappelle ainsi Daouda Diop. Et ce ne sont pas les cris de colère d’une riveraine voyant sa voiture flamber, entendus sur l’une des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux pendant les violences, qui le contrediront.

Lahoucine Oumoulli avait déjà admonesté, à la mosquée dont il est responsable, ceux qui avaient ouvert les bouches à incendie cet été, rapporte Le Parisien. Il assurait mercredi que la formation du collectif et la marche qui a suivi ne sont « qu’un premier pas » vers une implication que tous souhaitent voir durer : « Quand on commence quelque chose, il faut bien le finir, on ne va pas en rester là. »

Ils ont ainsi rencontré des représentants des forces de l’ordre et des médiateurs du quartier lundi 27 novembre. Selon nos informations, la démarche a été fort appréciée au commissariat de Mantes-la-Jolie, où les responsables policiers assurent être en recherche d’un meilleur dialogue avec les habitants du quartier.

Ces pères de famille leur ont fait part de leurs inquiétudes, résumées ainsi mercredi devant la mairie annexe : « Nous dénonçons une pression quotidienne des forces de l’ordre, sommes-nous tous des présumés délinquants ? » Seule certitude : il y a deux semaines, alors que revenait le calme, le dispositif policier, et notamment la présence massive de CRS, était considérablement allégé.

Leurs autres demandes étaient, elles, symboliquement adressées à la République, et plus prosaïquement au préfet comme à la municipalité (sollicitée pour un commentaire, elle n’a pu répondre dans les délais impartis à la publication, Ndlr). « Nous dénonçons l’absence d’infrastructures, l’absence d’emploi et l’absence d’avenir pour nos jeunes »,
a ainsi regretté Daouda Diop lors de son discours.

En aparté, il confie : « Il manque les vraies structures avec les personnes compétentes, qu’on arrête de nous ramener des personnes du quartier qui veulent bien faire mais n’ont pas les compétences. » Khalid Razik, lui, suggère plus de moyens culturels : « La culture est une possibilité pour que les jeunes puissent sortir ce qu’ils ont en eux, au lieu de fumer la drogue ou quoi, la culture ne fait pas de mal. »

« Il faut des centres culturels, des espaces pour les jeunes », précise-t-il de sa pensée, corrigeant aussitôt : « Il y en a, mais il en faut plus ! » Les manifestants espéraient rencontrer le maire Michel Vialay (LR) mercredi dernier, mais celui-ci était alors à l’Assemblée nationale. Alors, ils ont déposé leur demande de rencontre et attendent qu’un rendez-vous soit fixé. Tous espèrent surtout parvenir à faire durer cette mobilisation inédite au Val Fourré.