« Vous n’avez pas peur ? » Cette question, posée par des policiers municipaux pendant l’enquête de La Gazette, témoignent de l’atmosphère étouffante qui règne à Gargenville sur cet épineux dossier. Depuis plus d’une trentaine d’années, dans le quartier peut-être le moins connu de la commune, entre voie ferrée, dépôt pétrolier et friches diverses, les fumées dégagées par des brûlages réguliers de déchets, à quelques mètres de la déchèterie, intoxiquent les riverains.

Ce terrain, une propriété communale où les feux de déchets peuvent se produire jusqu’à plusieurs fois par semaine dans l’indifférence générale, est communément nommé le « brûloir » à Gargenville. Dans ce quartier utilisé pendant des décennies comme dépôt de déchets par la commune, des particuliers et des entreprises, tous propriétaires de terrains, l’on se plaint peu. Mais l’on se plaindrait bien un peu plus, si ce n’était le sentiment que l’Etat comme la municipalité n’ont pas trop envie de se pencher dessus.

En 2018, ces brûlages manifestement illégaux pourraient bien ne plus être acceptés, ni par des riverains qui tentent de porter plainte, ni par la commune (très) voisine d’Issou. Cette dernière compte lancer la construction de logements à quelques mètres du « brûloir », et pourrait faire une mise en demeure si le projet était mis en danger par sa toxicité. L’édile Gargenvillois, Jean Lemaire (UDI), se dit conscient du problème mais n’a que peu de solutions de court terme à proposer.

« Quand ça sent mauvais à Gargenville, ça vient de là-bas !, interpelle un riverain sacrément en colère lors d’une récente réunion publique. Moi, ce que je veux, c’est pouvoir ouvrir ma fenêtre… »

Ce « brûloir » a surgi de nouveau dans la vie publique gargenvilloise le 9 novembre dernier, lors d’une réunion publique municipale. « Au brûloir, encore aujourd’hui il y a un feu, ça fait au moins 10 ans que ça dure. Quand ça sent mauvais à Gargenville, ça vient de là-bas !, interpelle un riverain sacrément en colère. Moi, ce que je veux, c’est pouvoir ouvrir ma fenêtre… » Face à lui, l’édile Jean Lemaire (UDI) étale son impuissance : « A chaque fois qu’on le ferme, ça a été réouvert. »

Le quartier, à cheval sur Gargenville et Issou, a une histoire très particulière. « C’est un no man’s land, qui fait très ”zone de non-droit” en fait », analyse la maire d’Issou Martine Chevalier (SE). « On s’est dit : on va y mettre toutes les nuisances », synthétise son premier adjoint. « Ce n’est pas forcément un quartier des plus valorisés », commente pudiquement Jean Lemaire. « C’est de la merdouille des chantiers », résume un des plus anciens riverains du quartier.

Petit à petit, des gens du voyage s’y sont sédentarisés, développant des activités toujours liées aux déchets. Sont-ils à l’origine de cette étrange atmosphère d’illégalité dans lequel baigne le quartier ? « Ils ont acheté des parcelles, le droit de propriété, on ne peut aller contre, mais ce n’est pas toujours facile d’essayer de faire respecter quelque chose comme le fait qu’on ne puisse mettre de caravane sur son terrain », note le premier magistrat.

Lundi 18 décembre, 18 h 30, Gargenville. A une centaine de mètres de la déchèterie et du « brûloir », une forte odeur de plastique brûlé règne dans les rues alentour. Sur place, sa source fait peu de doutes. Au fond du terrain empli de déchets, de carcasses et de rebuts du BTP, un foyer de braises se consume entièrement dans un cercle de parpaings, en dégageant des fumées âcres.

« C’est à chaque fois la même chose, le feu est sous contrôle, on repart », indique un pompier un jour d’incendie. Il continuera de consumer les déchets pendant plusieurs heures.

Deux octogénaires issoussois, Jeanine et Paul Poret, vivent à proximité depuis 35 ans, et se disent plutôt épargnés par les fumées grâce « aux vents d’Ouest ». Ils se souviennent que les dépôts plus ou moins légaux de déchets ont toujours eu cours, et leur brûlage est aussi vieux que le quartier… avec des origines diverses. Si certains gens du voyage auraient été à l’origine de feux, ils assurent qu’entreprises comme municipalité en seraient aussi usé pour faire disparaître leurs déchets.

« A l’origine, l’espace de la déchèterie et du brûloir est un terrain de football aménagé à minima par Monsieur Samitier (maire gargenvillois de 1971 à 2004, Ndlr) pour permettre des rencontres sportives inter-entreprises, puis c’est tombé en désuétude », se remémore Jean Lemaire. Dans les années 1990, une déchèterie intercommunale est créée sur la moitié de cette parcelle municipale avec des communes voisines, regroupées dans un syndicat intercommunal : le Syndicat mixte de ramassage et de traitement des ordures ménagères (Smirtom) du Vexin.

« Au temps de Monsieur Samitier, la partie inutilisée était destinée à recevoir les déchets verts de l’entreprise qui ramassait les déchets verts sur la commune, menant à des opérations de brûlage », poursuit l’élu gargenvillois. Il oublie de préciser que ces opérations sont confiées aux entreprises de certains membres d’une famille de gens du voyage, les Baumgarthen, dominante dans le quartier selon de nombreux témoignages recueillis depuis plusieurs semaines par La Gazette.

« Après, ça a été interdit, les déchets verts n’ont plus été mis là », conclut Jean Lemaire, sans mentionner que ces opérations se seraient terminées bien plus récemment, selon des témoignages d’élus comme de riverains. « Des personnes ont commencé à en prendre possession et à y déposer toutes sortes de choses », regrette-t-il, rappelant qu’un nettoyage du terrain a déjà été réalisé dans les années 2000… il n’est resté propre que quelques mois.

Mardi 16 janvier, 11 h, Gargenville. L’odeur est désagréable, suffisamment pour qu’un riverain prévienne La Gazette, mais pas aussi forte qu’en décembre. Au « brûloir », le même foyer brûle sous le regard des pompiers appelés par l’habitant. « C’est à chaque fois la même chose, le feu est sous contrôle, on repart », remarque un soldat du feu, qui assure que leur rôle s’arrête à la non-propagation tant que la municipalité n’est pas à l’origine des demandes d’intervention. Les déchets s’y consument donc parfois pendant toute la journée, selon les témoignages recueillis.

« Le voisin brûle ici ses trucs, les riverains se plaignent », constate le pompier en désignant du regard la seule parcelle privée qui longe le terrain, propriété de Ludovic Baumgarthen. « Il n’y a jamais de flagrance, c’est difficile » de verbaliser, se défendent sans trop y croire les deux policiers municipaux venus sur place. « Ils n’ont pas éteint ? Je fais comment pour étendre mon linge ? », s’étouffe de colère le riverain mécontent après le départ des pompiers.

Contrairement aux policiers municipaux, qui assurent que la situation est similaire chez leurs collègues nationaux, cet habitant du quartier * affirme n’avoir pas peur. Il s’est d’ailleurs déjà accroché à plusieurs reprises avec Ludovic Baumgarthen, au point de déposer une main courante, puis une plainte pour menace réitérée de violences en décembre dernier. « N’y allez pas seul », préconisent à La Gazette la maire d’Issou et son premier adjoint après un échange de regards appuyés.

Car les élus d’Issou sont plus que mécontents de l’attitude des maires successifs de Gargenville par rapport à ces incendies de déchets qui persistent. « On a mené des actions envers la mairie de Gargenville pour mettre fin aux brûlages, non seulement de la déchèterie mais aussi des services techniques de la mairie », rappelle la maire Martine Chevalier. Ses contacts sur ce sujet remontent à André Samitier, et se sont poursuivis avec ses trois successeurs.

« Il y avait une amélioration à chaque fois que des désagréments étaient rapportés par les Issoussois, et puis le naturel revient au galop. Ca fait plus de 20 ans que la situation perdure », remarque de son côté le premier adjoint Patrick Perrault (SE). Quant à l’arrêt des brûlages de déchets issus de la municipalité, affirmé par Jean Lemaire, il se contente de demander : « Chez nous, la question est simple, on a des factures de mise de nos déchets verts en déchèterie… »

« On ne va pas renoncer à une opération immobilière parce que la commune voisine ne respecte pas la loi ! », estime Martine Chevalier, la maire SE d’Issou.

Si les fumées toxiques touchent nettement moins Issou que Gargenville, sens du vent oblige, les 400 pavillons construits juste à côté, dans le cadre de l’opération d’aménagement « Montalet », y sont tout de même soumis. Ce serait également le cas de de la vingtaine de logements inscrits dans son nouveau Plan local d’urbanisme (PLU), que la commune souhaite voir construire rue de Rangiport, sur les terrains situés entre les derniers pavillons et le « brûloir ».

La maire d’Issou et son premier adjoint s’étouffent à l’idée que leur projet de logements, pour lequel ils cherchent un promoteur, pourrait être handicapé par les émanations du terrain municipal voisin. « On ne va pas renoncer à une opération immobilière parce que la commune voisine ne respecte pas la loi ! On ne veut pas en venir à contraindre le maire de Gargenville sauf si ça menaçait l’opération, indique Martine Chevalier en évoquant une mise en demeure. Dans la mesure où c’est illégal, où le terrain est public, la mairie de Gargenville peut faire. »

Sévère, le jugement de l’homologue de Jean Lemaire semble dû à la fatigue d’une élu dont certains administrés sont aujourd’hui persuadés qu’elle « ne fait rien », mais aussi d’un passif important dans le quartier entre les deux municipalités. Les élus issoussois n’ont ainsi toujours pas digéré le fait que Gargenville ait interdit toute circulation des poids-lourds dans le quartier.

Alors, les bennes emplies de déchets passent par leur quartier pavillonnaire à la voirie récente mais non adaptée. « Ca fait des années qu’on le signale », déplore Patrick Perrault. « La sous-préfecture devait travailler à un autre accès, et puis, avec les sous-préfets successifs… », les bonnes intentions de l’Etat se sont perdues, et les camions salissent toujours les petites rues d’Issou.

Au-delà de la municipalité gargenvilloise, que font les autorités publiques ? Pas grand-chose, à en croire élus comme riverains. « La police nationale, je pense qu’ils ont d’autres chats à fouetter, malheureusement », excuse Jean Lemaire qui assure avoir déjà porté plainte. « La sous-préfecture n’enjoint pas les maires au respect de la procédure et de la loi », déplore Martine Chevalier.

L’édile indique pourtant avoir prévenu à maintes reprises les sous-préfets comme la Direction régionale et interdépartementale de l’environnement et de l’énergie (Driee). Ni la préfecture des Yvelines, ni la Driee, sollicitées par La Gazette, n’ont été en mesure de répondre avant la publication de cette enquête.

Le maire de Gargenville propose aujourd’hui deux solutions pour ce terrain « inconstructible » à cause de la proximité du dépôt pétrolier.

Quant à l’origine des feux, de nombreux témoignages concordants désignent le seul voisin du « brûloir », Ludovic Baumgarthen, également artisan du bâtiment, qui n’a pas répondu aux sollicitations de La Gazette. « Je suis déjà intervenu pour leur faire enlever des voitures [du brûloir], ils s’en servent, indique Jean Lemaire. Après, accuser d’être les auteurs de l’intégralité des feux… moi je n’ai aucune preuve. Je parle avec eux sans souci, mais dès que j’aborde avec eux ce type de situation, ils disent ”les feux c’est pas nous” ».

Le maire de Gargenville propose aujourd’hui deux solutions pour ce terrain « inconstructible » à cause de la proximité du dépôt pétrolier. La première consisterait en l’extension de la déchèterie actuelle sur l’ensemble de la parcelle municipale après sa vente à l’euro symbolique : « J’attends une réponse définitive de la communauté urbaine. »

Pourtant, la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise, qui doit reprendre la déchèterie prochainement dans le cadre de ses compétences obligatoires, indique qu’il « n’y a rien de concret ni de décidé ». Et puis, pour les élus d’Issou, cette proposition est « inadmissible » à cause du trafic supplémentaire de camions qui serait engendré. « Je pensais qu’ils auraient l’intelligence de demander de la déplacer », souffle le premier adjoint Patrick Perrault.

Si une extension de la déchèterie sur ce terrain pollué n’était pas possible, Jean Lemaire propose l’installation d’une caméra dans le cadre d’un futur plan d’installation de vidéosurveillance par la commune. Et de nettoyer le terrain, pour une facture déjà évaluée à plusieurs dizaines de milliers d’euros. « On ne va pas nettoyer pour qu’un mois après, ce soit reparti. Est-ce qu’on met de l’enrochement ? Toutes les solutions sont envisageables. » Pour l’instant, aucune n’est appliquée.

* Ce riverain a souhaité conserver l’anonymat.