Maintenant que leurs 73 communes de la vallée de Seine sont rassemblées, depuis le 1er janvier, au sein de la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPSEO), les élus discutent âprement du destin du commerce. Néanmoins, la stratégie choisie pour l’instant ressemble fort à la quadrature du cercle, dans une vallée où chaque ville, chaque village avait pour habitude d’agir selon ses propres besoins.

Les maires et conseillers communautaires souhaitent ainsi revitaliser le commerce de centre-ville des grands centres urbains, tout en restructurant sans agrandir les plus grandes des zones commerciales existantes. Enfin, il s’agirait de bâtir un tissu urbain et des logements dans les zones de moyenne et petite envergures, souvent enclavées entre des quartiers d’habitation, et pour certaines partiellement en friche.

« Mon opinion personnelle est que nous ne pouvons continuer à construire partout des centres commerciaux ou des grandes surfaces alors que nous voulons aussi dynamiser les coeurs de ville, résume du débat Suzanne Jaunet (LR), vice-présidente en charge de l’urbanisme à GPSEO et adjointe à Achères. Il faut avoir une approche plus globale et responsable. »

La désaffection des centres-villes, pour certaines communes, est déjà effective depuis bien longtemps. « Je suis libéral, mais on ne peut pas déplorer la désertification des centres et autoriser les grandes surfaces à se développer de plus en plus », analyse ainsi le maire d’Achères Marc Honoré (DVD), lui qui a « déjà du mal à faire venir des commerces de bouche et de grandes enseignes nationales » dans le centre de sa commune.

Dans les villes comptant plus de 10 000 habitants, nombreux sont les élus à tenter d’enrayer le déclin ressenti, avec des stratégies parfois très différentes. Limay prévoit ainsi un plan plutôt traditionnel de rénovation et de mise en valeur de son centre. La municipalité de Conflans-Sainte-Honorine, elle aussi, espère que les commerces se porteront mieux après les travaux de réaménagement de la place Fouillière située en bord de Seine.

Les maires de Hardricourt et Meulan-en-Yvelines ont décidé de faciliter le stationnement avec un square (photo) et une promenade, menant du parking de la gare SNCF au centre-ville meulanais.
Les maires de Hardricourt et Meulan-en-Yvelines ont décidé de faciliter le stationnement avec un square (photo) et une promenade, menant du parking de la gare SNCF au centre-ville meulanais.

D’autres tentent des stratégies plus innovantes. A Mantes-la-Jolie, la piétonnisation de l’hyper-centre est ainsi envisagée, et le maire Michel Vialay (LR) ne manque pas une occasion d’essayer de convaincre les commerçants d’ouvrir à midi ou plus tard en fin de journée. La majorité pisciacaise a pour sa part voté une délibération consistant à augmenter fortement la taxe foncière touchant les pas-de-porte vacants, espérant ainsi en faire baisser les loyers.

A Meulan-en-Yvelines et Hardricourt, les maires des deux communes ont de leur côté décidé de faciliter le stationnement des véhicules. Ce week-end, ils ont ainsi inauguré, à l’emplacement d’une friche industrielle, un square créé au pied du parking de la gare SNCF de Hardricourt. Il est nommé Barry pour rendre hommage au groupe Barry Callebaut, dont l’usine est l’entreprise la plus importante de la commune.

Un chemin piétonnier mène ensuite les consommateurs de la gare hardricourtoise jusqu’au centre-ville commercial meulanais. « En apparence, c’est un chantier d’amélioration du cadre de vie, mais il a une vraie visée économique, explique le maire Yann Scotte (DVD) de ce projet de 130 000 euros. Il a été élaboré avec la municipalité et les commerçants de Meulan, qui doivent bénéficier du parking de la gare, dont les 350 places sont sous-utilisées. »

Si les maires des villes dont le centre commercial existe encore veulent croire à leur renouveau, les édiles des communes historiquement riches en commerces de très grande surface se montrent nettement plus sceptiques. Ces zones commerciales géantes sont celle de Buchelay, dans le Mantois, est en cours d’extension et de restructuration, celle des 40 sous à Orgeval doit l’être, tandis que les centres de Flins-sur-Seine et d’Aubergenville ont quasiment achevé leur modernisation.

Ainsi, le maire de Buchelay Paul Martinez (UDI) nuance l’idée que la dernière extension de la zone des Graviers, « qui va remembrer les les précédentes zones de Buchelay » et gagner un second accès depuis le péage autoroutier, puisse être dommageable au petit commerce de Mantes-la-Jolie. « Les enseignes qui s’y installent n’ont pas forcément vocation à se retrouver en centre-ville », estime-t-il ainsi.

« Il faut tenir compte de l’aspect de chaque commune », avance le premier magistrat de Gargenville, à qui la communauté urbaine refuse pour l’instant la création de la zone du Moulin à vent (photo).
« Il faut tenir compte de l’aspect de chaque commune », avance le premier magistrat de Gargenville, à qui la communauté urbaine refuse pour l’instant la création de la zone du Moulin à vent (photo).

Lui reste plutôt optimiste, et espère que les démarches entreprises pour le commerce urbain porteront leurs fruits. « Il ne s’agit pas seulement de regretter le déclin des centres-villes, ils doivent terminer leur mue et se penser autrement, analyse l’édile. Il faut repenser ses vocations, avec peut-être plus de métiers de bouche, d’artisans, et aussi les pratiques, notamment au niveau des horaires d’ouverture. »

A Flins-sur-Seine, le maire Pascal Chavigny (SE) se montre nettement plus fataliste, estimant avoir plus accompagné que créée le mouvement des commerces en périphérie des villes. « On ne peut pas forcer les gens à aller là où ils ne veulent pas, c’est aussi parce qu’ils aspiraient à autre chose que les centres urbains se sont vidés des commerces », note-t-il, lui dont la zone des Mériels (photo de Une), sortie de terre il y a quelques années se remplit actuellement.

« Tous ceux qui ont essayé de faire renaître leurs centres-villes ont capoté, les gens vont là où ils peuvent tout avoir, le moins cher possible. On peut le regretter, mais c’est un problème de société très complexe, analyse-t-il plus largement. Ce n’est pas ma manière de vivre, malheureusement, c’est l’évolution. Quand on est dépassé, où on s’adapte, où on meurt. Et puis, les commerçants étaient aussi demandeurs. »

Ces zones commerciales géantes sont elles-mêmes engagées dans une concurrence acharnée. La revitalisation de celle de Flins-Aubergenville, avec entre autres l’arrivée d’un Marques avenue, a ainsi entraîné la récente création d’une association réunissant les grandes enseignes de celle de Buchelay.

« Les enseignes qui s'y installent n'ont pas forcément vocation à se retrouver en centre-ville », estime le maire de Buchelay de l'extension de la zone des Graviers (photo).
« Les enseignes qui s’y installent n’ont pas forcément vocation à se retrouver en centre-ville », estime le maire de Buchelay de l’extension de la zone des Graviers (photo).

Si les élus de GPSEO se sont visiblement accordés au sujet de la répartition entre centres-villes et grandes zones commerciales, la situation des communes intermédiaires est plus problématique. « Ils ont l’air de ne pas vouloir des petites zones d’activité, en soit, ce n’est pas une mauvaise idée, sauf qu’il faut tenir compte de l’aspect de chaque commune », avance Jean Lemaire, édile de Gargenville (UDI).

Il fondait quelques espoirs d’installer des enseignes sur trois des six hectares de la zone du Moulin à vent, à l’Est de la commune. Mais à la communauté urbaine, un refus lui est pour l’instant opposé, qu’il craint définitif : « Nous sommes une mini-ville centre. Avec Issou, Porcheville, Juziers et les villages du Vexin, on s’approche des 20 000 habitants, est-ce que ça n’ouvre pas le droit d’avoir une petite zone commerciale intermédiaire ? »

Alors, il porte l’argument sur « la multiplication des déplacements » en voiture, générateurs de CO2, et estime la consommation des terres agricoles de son projet trop petite pour être significative. « J’attends une décision politique de la communauté urbaine, plaide Jean Lemaire. J’espère que ça va évoluer, pour aller au-delà de cette simplicité qu’ils veulent créer. »

Il reste enfin un véritable non-dit lors des débats tenus entre élus des 73 communes de GPSEO, tous engagés dans un soutien plutôt actif du commerce physique. « Quand on voit qu’Amazon veut faire livrer par drones… même les supermarchés sont mis en danger par le commerce sur internet », note ainsi le maire de Flins-sur-Seine de la concurrence croissante de la vente en ligne, en vallée de Seine comme ailleurs en France.

Des affrontements feutrés en CDAC

Si tous ces édiles affirment vouloir aplanir leurs divergences au sein de la communauté urbaine GPSEO, il leur arrive néanmoins de s’affronter au sein des réunions feutrées de la Commission départementale d’aménagement commercial (CDAC). Cette dernière donne un avis positif ou négatif sur tous les projets soumis à autorisation d’exploitation commerciale.

Les avis donnés par ses membres résultent parfois d’un rapport de force politique, et sont très sensibles à l’appartenance territoriale des élus. Ainsi, Cyril Nauth, maire FN de Mantes-la-Ville, a connu un rejet complet du dossier de création d’un magasin Electro dépôt, passé en CDAC en juillet. Et seul l’élu eurois Pascal Lehongre (LR), présent ce jour-là a voté contre la création d’un nouvel ensemble commercial à Buchelay, le 1er septembre dernier.

La subtilité des réunions de la CDAC est que la règle, fixée par l’Union européenne au nom de la libre concurrence, interdit de vouloir y défendre un commerce de centre-ville pour justifier un refus. Les arguments se portent donc sur la circulation, ou d’autres considérations, dans ce qui s’apparente à un jeu de dupes.

Lors d’une commission tenue au printemps, l’un des maires de la rive droite a ainsi utilisé l’étroitesse des voiries et l’environnement pour voter contre la création d’une cave à vin de grande taille dans la zone des Mériels, à Flins-sur-Seine … car il ne voulait pas défavoriser la cave à vin existante au centre de Meulan-en-Yvelines.