La surprise a été totale lorsqu’en juillet, le cimentier Calcia a annoncé une nouvelle version de son projet de carrière calcaire à Brueil-en-Vexin. Plus étendue, plus chère de 20 millions d’euros, celle-ci remplace notamment la piste à travers bois par un convoyeur souterrain et rend plus de terres à l’agriculture après exploitation. Les opposants au projet continuent cependant d’en refuser les nuisances potentielles, et remettent en cause la raison même de cette carrière.

Depuis plus de 20 ans, l’entreprise, appuyée par l’Etat, cherche du calcaire pour alimenter sa cimenterie de Gargenville, la dernière d’Île-de-France. L ’épuisement de la carrière actuelle de Guitrancourt est en effet annoncé pour bientôt. Et, depuis plus de 20 ans, élus locaux et habitants des quatre villages potentiellement concernés (Guitrancourt, Brueil-en-Vexin, Sailly, Fontenay-Saint-Père, Ndlr) s’y opposent par tous les moyens à leur disposition.

« Nous avons retravaillé complètement le projet pour qu’il soit mieux accepté par le territoire. Nous sommes un industriel responsable, même si nous ne sommes pas perçus comme tel, explique-t-on chez Calcia. Nous envisageons de déposer la demande d’autorisation d’exploiter d’ici à la fin de l’année, notre volonté est de garder notre activité cimentière dans le Mantois. »

L’investissement, qui comprend la modernisation de la cimenterie, passe de 50 à 70 millions d’euros. La piste à travers bois prévue entre nouvelle et ancienne carrière est remplacée par un convoyeur à bandes souterrain, le concasseur étant déplacé à Brueil-en-Vexin. La surface totale passe de 80 à 104 ha, mais prévoit désormais d’en rendre plus de 80 % à l’agriculture. D’une exploitation sous la nappe phréatique, elle s’arrête désormais un mètre au-dessus.

En jaune figurent, de bas en haut : la cimenterie et sa carrière aujourd’hui fermée, le convoyeur souterrain, et la carrière de Guitrancourt (dont le centre d’enfouissement est en rouge, Ndlr). En orange : le périmètre du projet prévu à Brueil-en-Vexin et son convoyeur. En violet : la zone spéciale 109 donnant des pouvoirs supplémentaires à l’Etat pour autoriser des carrières de calcaire. En bleu : périmètre de protection du captage d’eau potable de Guitrancourt.
En jaune figurent, de bas en haut : la cimenterie et sa carrière aujourd’hui fermée, le convoyeur souterrain, et la carrière de Guitrancourt (dont le centre d’enfouissement est en rouge, Ndlr). En orange : le périmètre du projet prévu à Brueil-en-Vexin et son convoyeur. En violet : la zone spéciale 109 donnant des pouvoirs supplémentaires à l’Etat pour autoriser des carrières de calcaire. En bleu : périmètre de protection du captage d’eau potable de Guitrancourt.

« On peut penser qu’ils ont changé tous leurs plans car ils ont peur de perdre au tribunal administratif (où des recours ont été déposés, Ndlr), répondait à cette bonne volonté affichée Dominique Pélegrin, présidente de l’association AVL3C – Vexin zone 109, lors d’une récente réunion publique. Nous sommes partis à 15 et nous sommes plus de 500 adhérents maintenant, nous ne sommes pas des gens contre, mais pour la préservation de la vie, de l’eau. »

Côté élus locaux, l’opposition est toute aussi farouche. « Ca faisait un an ou presque qu’on n’en avait pas entendu parler (avant juillet dernier, Ndlr), s’étonne Bruno Caffin (SE), maire de Brueil-en-Vexin et vice-président du Parc naturel régional du Vexin (PNRV), particulièrement inquiet pour la ressource en eau (voir encadré). Nous sommes renforcés dans notre opposition à ce projet catastrophique pour notre village, son environnement et ses habitants. »

Au-delà de la seule carrière, les opposants associatifs remettent en cause le principe même d’une cimenterie en zone urbaine. « La vallée de Seine est très polluée, et la production de ciment est très polluante, estime ainsi Dominique Pélegrin. Il faut trouver des manières de faire différentes, la cimenterie, c’est 103 emplois. »

Association comme élus locaux ne croient pas plus l’entreprise que l’Etat. Ils doutent du retour réel des terres à l’agriculture, de la sauvegarde de l’eau, et craignent d’une transformation ultérieure en décharge (que dément fermement Calcia, Ndlr). Ils n’hésitent pas, non plus, à reprendre les arguments déployés l’an dernier en faveur du projet par le préfet, comme celui du bruit trop important du concasseur utilisé pour justifier la piste à camions jusqu’à Guitrancourt.

« Clairement, là, nous sommes allés au bout de ce que nous pouvions faire en termes de minimisation des impacts et d’investissement, estime aujourd’hui la direction de l’industriel, qui explique son année de silence par la nécessité de refaire de nombreuses expertises et études. Après, si la cimenterie n’a pas de carrière, il n’y a pas de cimenterie. Ce n’est pas un chantage à l’emploi mais une réalité. »

L’eau au coeur du débat : nouvelle expertise à venir

Depuis 20 ans, la protection de l’eau potable est un argument développé par les élus locaux et les associations opposées au projet de carrière de calcaire. Son exploitation doit aujourd’hui s’arrêter un mètre au-dessus de la nappe phréatique alimentant la rivière Montcient, puis des stations de captage. Sans convaincre les opposants, qui réclament une nouvelle étude, indépendante, sur le sujet.

« Il y aura vraisemblablement une tierce expertise qui sera menée, pour montrer notre engagement pour qu’il n’y ait pas d’impact », indique la direction de Calcia. Elle argue par ailleurs du fait qu’il n’y a « jamais eu de problème de cet ordre » lors de l’exploitation de la carrière de Guitrancourt. Son maire, Patrick Daugé (SE), signale cependant qu’elle ne se situe « pas au-dessus du bassin versant » de la Montcient.

« C’est un dosssier très difficile, l’illustration de ce terrible combat entre écologie et économie », résume la maire de Meulan-en-Yvelines, Cécile Zammit-Popescu (LR). L’alimentation en eau potable de sa commune (et des voisines, Ndlr) dépend en partie de la Montcient : « Je n’ai pas l’expertise pour me prononcer. » Elle n’est « pas optimiste » quant aux chances d’un arrêt du projet de carrière : « Je mène parfois certains combats que les gens croient perdus d’avance, mais le code des mines (dont est issue la zone spéciale 109 du Vexin, Ndlr) est intouchable dans notre pays. »

Chronologie au long cours de la cimenterie et de ses carrières

1921
Mise en service de la cimenterie de Gargenville, après une autorisation obtenue en 1912. Son nom est trompeur : elle est en fait située en grande partie sur le territoire de Juziers. Ouverture afférente de la carrière de craie de Juziers autour du site.

1966
Ouverture de la carrière de Guitrancourt, avec création d’une liaison souterraine de 2,4 km jusqu’à la cimenterie gargenvilloise. Le convoyeur à bandes achemine 4 000 tonnes de calcaire par jour après concassage des blocs à Guitrancourt.

1967
La cimenterie de Gargenville est la plus grande de France, produisant plus de deux millions de tonnes de ciments.

1975
Fin d’exploitation des 30 ha de la carrière de Juziers, début du remblayage avec des gravats et déchets du BTP, comme par exemple ceux issus du creusement de la ligne 14 du métro parisien.

1984
Les parties déjà exploitées des plus de 200 ha de la carrière de Guitrancourt sont progressivement utilisées pour stocker des déchets industriels ultimes, sur 66 ha.

1993
Modernisation de la cimenterie, organisation autour d’une seule ligne de cuisson contre deux auparavant.

1995
Face à la possible extension de la carrière de Guitrancourt, et devant l’intention du gouvernement de l’époque de créer une zone spéciale dans le Vexin pour permettre l’exploitation, les maires de Guitrancourt, Sailly, Brueil-en-Vexin et Fontenay-Saint-Père, créent l’association AVL3C. Elle réunit rapidement plusieurs centaines d’adhérents. Création du Parc naturel régional du Vexin français (PNRV) par 94 communes dont les quatre ci-dessus.

1998
Fermeture définitive de l’ex-carrière de Juziers. Annonce d’un projet de parc public sur une partie du site, finalement jamais réalisé. Un autre projet plus limité, de chemin piéton et cyclable entre Juziers et Gargenville, a été communiqué en 2015.

2000
Création de la zone spéciale de recherches et d’exploitation de calcaires cimentiers, soit 551 ha (dont 275 ha exploitables selon Calcia, Ndlr), sur le territoire des quatre communes, par un décret appliquant l’article 109 du code minier. Plusieurs recours sont déposés contre le décret, ils seront rejetés en 2003 par le Conseil d’Etat.

2007
La municipalité de Guitrancourt protège ses captages en eau potable par une Déclaration d’utilité publique (DUP), validée après plusieurs années de procédures. Le périmètre de protection, situé à l’Ouest de la carrière de calcaire, interdit son extension dans cette direction, ce qui était l’objectif de l’aveu même du maire Patrick Daugé (SE).

2013
La cimenterie produit environ 500 000 tonnes de ciments, nécessiant annuellement 600 000 tonnes de calcaire.

2014
Calcia relance son projet d’extension par l’exploitation d’une nouvelle carrière de l’autre côté du bois, près de Brueil-en-Vexin. Elle serait reliée à la carrière de Guitrancourt, où resterait le concasseur, par une piste à travers bois. Une autre association est alors créée par des habitants, AVL3C – Vexin zone 109, la précédente ayant été mise en sommeil après 2005.

2015
Arrêté de Projet d’intérêt général (Pig) par la préfecture des Yvelines, préalable au dépôt de l’autorisation d’exploiter (dernière étape nécessaire, Ndlr). Le Pig oblige les communes concernées à modifier leurs règlements pour permettre la création de la carrière. Des recours sont déposés par l’association, le PNRV et les quatre municipalités, devant le tribunal administratif.

2016
Avant l’été, Calcia présente une nouvelle version du projet, cette fois-ci sans sa piste, le concasseur étant déplacé dans la carrière de Brueil-en-Vexin. Un convoyeur à bandes souterrain de deux kilomètres de long amènera le calcaire à l’ex-carrière de Guitrancourt (dont la fin d’exploitation est constamment reculée et annoncée maintenant pour « la fin de la décennie », Ndlr), puis vers la cimenterie de Gargenville.