Depuis la visite en 2002 de Jacques Chirac dans son entreprise Alliance transport accompagnement (ATA), fondée à Mantes-la-Jolie en 2000, à 23 ans, Aziz Senni est devenu le symbole médiatique du patron des cités parti de rien. Aujourd’hui, sa société de « taxi-brousse » vient d’être liquidée. Chez nombre d’anciens salariés comme pour la CGT qui en a assisté beaucoup ces dernières années, l’image médiatique qu’il s’est construite est déjà ternie depuis longtemps.

Aziz Senni (qui n’a pas répondu à nos sollicitations, Ndlr) est toujours un patron hypermédiatique, et l’un des invités réguliers des Informés de France Info, où c’est en chef d’entreprise qu’il s’exprime. Sur son site internet, cet « homme d’action », « entrepreneur enthousiaste » et « homme de convictions », pointe à travers ATA « un concept innovant et original ». Partis politiques, Medef, journaux, télés, radios : ses propos reçoivent une oreille attentive.

Pourtant, dans le Mantois, sa « success-story » est aujourd’hui celle d’un déclin, et le revers de la médaille plutôt terni, selon ceux qui ont approché de près le chef d’entreprise Senni. « C’est un petit Tapie, décrit ainsi un membre de l’Union locale CGT du Mantois qui le connaît depuis l’enfance. Il se dit super social mais fait tout sauf du social. Il essaie de se faire passer pour un grand chef d’entreprise, ça me fait rire gentiment. »

 « C’est un petit Tapie, décrit d’Aziz Senni (photo) un syndicaliste qui le connaît depuis l’enfance. Il essaie de se faire passer pour un grand chef d’entreprise, ça me fait rire gentiment. »
« C’est un petit Tapie, décrit d’Aziz Senni (photo) un syndicaliste qui le connaît depuis l’enfance. Il essaie de se faire passer pour un grand chef d’entreprise, ça me fait rire gentiment. »

L’entreprise ATA Île-de-France est en liquidation depuis juillet (Aziz Senni affirme l’avoir cédée en 2015, mais le registre du commerce n’en a pas trace, Ndlr). D’une centaine de salariés dans les années 2000, ils n’étaient plus qu’une douzaine. Plusieurs ont appris par hasard la disparition de leur employeur en août, au retour de vacances. « Il passe beaucoup de temps à radoter dans les journaux et les émissions de télé, mais son entreprise était très mal gérée », note l’un des plus anciens.

« Il devait pas mal d’argent » à ses différents fournisseurs (comme à d’ex-salariés après des litiges perdus, Ndlr), ajoute, amer, un autre chauffeur souvent refusé par les garages lors des entretiens. « Chaînon manquant entre le bus et le taxi », la société s’occupait surtout de transport scolaire grâce à des contrats d’institutions publiques. Pourtant, « les véhicules étaient dans un état pitoyable, on était inquiets pour les passagers et pour nous-mêmes », décrivent d’ex-salariés toujours atterrés.

Côté droit du travail, ils pointent, entre autres, des salaires payés tardivement et des contrats en CDD renouvelés indéfiniment (en changeant d’entreprise chaque année, Ndlr). « Le problème est que Monsieur Senni ne respecte pas le droit du travail et la convention collective des transports, il est complètement hors-la-loi, estime l’Union locale CGT, particulièrement sévère. Il a été condamné aux Prud’hommes, ne voulait pas payer, et s’est mis en liquidation judiciaire. »

Aujourd’hui, Aziz Senni semble se concentrer sur son autre société de transport, ATA France, qui imite le modèle d’Uber avec des chauffeurs auto-entrepreneurs et qu’il mélange habilement dans ses propos avec la précédente. Il a également créé plusieurs sociétés d’immobilier d’entreprise dans le Mantois, même s’il y reste inconnu, selon l’un des poids-lourds du secteur dans le Mantois joint par La Gazette.

Des ambitions politiques affirmées mais contrariées

Du Mantois à Creil, de l’UMP à l’UDI en passant par le Modem, Aziz Senni est, depuis une décennie, systématiquement battu aux élections, qu’elles soient d’investiture, municipale, ou encore destinées à représenter ses homologues chefs d’entreprises. Il n’a pas eu le succès qu’il attendait depuis qu’il fréquente assidûment les milieux politique et entrepreneurial.

« Il est peut-être un peu trop pressé, c’est ce qui lui a joué des tours, je pense », résume du personnage Paul Martinez, maire de Buchelay et aujourd’hui président de l’UDI des Yvelines. « Senni a complètement trahi les gens qui l’ont mis sur la route », estime de ses débuts un chef d’entreprise ayant croisé son chemin et bon connaisseur du milieu politico-entrepreneurial mantais.

En 2002, après avoir fondé son entreprise de transport et remporté quelques prix, Jacques Chirac, le président de la République, vient en visite. Pierre Bédier (LR), alors maire de Mantes-la-Jolie, prend Aziz Senni sous son aile : « A un moment donné, il a été le poulain de Pierre Bédier, qui l’a introduit et fait de lui ce qu’il est », décrit l’entrepreneur contacté par La Gazette.

Il tente ensuite de se présenter contre lui aux élections locales. L’éjection est brutale. En 2007, c’est au centre qu’il s’adresse. D’abord à l’UDF devenue Modem de François Bayrou, sous l’étiquette duquel il perd l’élection législative dans le Mantois. L’année suivante, il rejoint le Nouveau centre d’Hervé Morin, tente d’en prendre la tête dans les Yvelines, perd et en devient vice-président.

En 2012, il est aux côtés de Jean-Louis Borloo lors de la fondation de l’UDI (qui remplace le Nouveau centre, Ndlr). Localement, il reste en retrait après avoir tenté, puis renoncé, à se présenter aux municipales de Mantes-la-Jolie. « Il a eu tort, il pouvait s’inscrire dans la durée. C’est quelqu’un qui est plein d’idées, d’énergie, assez créatif, se souvient Paul Martinez. Après, il n’est pas resté longtemps dans notre famille locale. »

En 2014, Aziz Senni se présente aux élections municipales à Creil (Oise) : dans ses bagages, il avance en 2013 au Parisien vouloir y créer « une société de développement informatique», espérant « employer 50 personnes sur le bassin creillois ». Le candidat UDI est éliminé dès le premier tour avec 4,6 % des voix… et n’y créera pas d’entreprise. Il n’a pas reparu depuis dans la vie politique. Seule certitude : si son étoile brille encore nationalement, « il est grillé politiquement sur le Mantois », cogne la CGT.