De Mantes-la-Jolie à Andrésy, de Gargenville à Orgeval, les petites écoles élémentaires privées sont en croissance, ce qui est plutôt inédit pour un enseignement privé habituellement centré sur collèges et lycées. Alors, même si ces créations restent pour l’instant anecdotiques, représentant quelques centaines d’élèves, elles semblent traduire des évolutions de fond, qu’elles concernent les pédagogies alternatives ou les établissements confessionnels.

Dans les parties plus aisées de la vallée de Seine, la méthode Montessori avec un bilinguisme anglais est reine, comme à Andrésy où un établissement de 22 élèves a vu le jour en 2015 (voir encadré). Jeunes, ces établissements sont coûteux, de 4 000 à plus de 5 000 euros par an et par élève. En effet, ils ne sont pas sous contrat avec l’Education nationale, une durée minimale de cinq ans étant nécessaire avant de contractualiser les enseignements avec le ministère… pour ceux qui le souhaitent, ce qui n’est pas forcément le cas.

« On suit le programme de l’Education nationale, mais pas dans l’ordre des matières. On est vraiment ancré à fond dans la pédagogie Montessori, on a une classe autogérée en primaire », explique ainsi Diane Dorléan, enseignante et directrice. Son école El nido, elle aussi bilingue anglais, accueille une cinquantaine d’élèves de deux à 12 ans depuis la rentrée à Orgeval.

« En toile de fond, notre école donne des valeurs de politesse, de bien-être de l’autre. Ce sont des valeurs fondamentales pour réussir dans la vie, témoigne-t-elle du succès de son petit établissement. Ce qui est important est aussi la relation parents-enseignants, on passe du temps à leur parler et à éduquer à la parentalité, on prend rendez-vous dès qu’il y a besoin. »

A Mantes-la-Jolie, ce sont des pédagogies plus traditionnelles qui sont utilisées dans les deux écoles privées existant aujourd’hui dans le quartier populaire du Val Fourré. Le groupe scolaire confessionnel musulman Eva de Vitray s’inscrit résolument dans le cadre de l’Education nationale, tandis que le nouveau Cours la boussole, de la fondation Espérance banlieues, adopte une version peut-être plus historique de l’enseignement public.

« On leur donne la possibilité de construire leur identité de Français par l'apprentissage de la culture, de l'histoire, de la géographie », explique Eric Mestrallet, le créateur d'Espérance banlieues.
« On leur donne la possibilité de construire leur identité de Français par l’apprentissage de la culture, de l’histoire, de la géographie », explique Eric Mestrallet, le créateur d’Espérance banlieues.

Lors de son inauguration officielle, ses responsables n’ont pas caché leur plaisir face au meilleur démarrage enregistré par Espérance banlieues, qui compte à ce jour huit établissements privés résolument hors contrat. Proche du mouvement politique catholique Sens commun, la fondation, créée en 2012, finance une bonne partie de la scolarité, 55 euros mensuels restant à la charge des parents. Elle vise autant à donner une éducation de qualité qu’à promouvoir une certaine vision de la France à ces enfants.

« On a démontré par le terrain qu’une nouvelle dynamique est faisable au service d’un avenir commun en France, se satisfait ainsi Eric Mestrallet, le créateur d’Espérance banlieues. On leur donne la posibilité de construire leur identité de Français par l’apprentissage de la culture, de l’histoire, de la géographie, leur permettant de comprendre dans quel pays ils sont. » Au programme, entre autres : uniformes, vouvoiement systématique et lever du drapeau chaque semaine.

Trente élèves y sont aujourd’hui inscrits. Pour les parents croisés lors de cette cérémonie d’inauguration, c’est surtout la qualité de l’enseignement notamment obtenue avec de petites classes, le rapport étroit avec les professeurs, et le tarif accessible qui priment. « Mon fils entrait en CP, j’ai vu qu’ils étaient beaucoup par classe et que ça ne se passait pas très bien », explique ainsi Raqui.

« Je suis fier de lui, il progresse vite, et les profs sont derrière eux, ils envoient des messages, en bien ou en mal, on est contactés. Ca fait presque un mois qu’il est là, je ne regrette pas mon choix », rapporte cette mère de famille de 28 ans. Cette habitante du Val Fourré (28 des 30 élèves proviennent du quartier, Ndlr) compte aujourd’hui y inscrire ses trois autres enfants lorsqu’ils seront d’âge scolaire.

Si les aspects symboliques des établissements privés sont appréciés des parents, ils ne semblent pas le facteur principal de leur décision d’y inscrire leurs enfants. « La première année, pas mal de parents venaient pour l’aspect confessionnel. Aujourd’hui, la majorité cherche la qualité de l’enseignement », confirme par exemple Abdellilah Oullad, le directeur du groupe scolaire confessionnel musulman, et bilingue arabe, Eva de Vitray (qui est aussi un collège depuis deux ans, Ndlr).

L’école élémentaire est maintenant complète, avec 118 élèves et plus de possibilité d’extension : « Nous n’arrivons pas à satisfaire toutes les demandes ». Les spécificités pédagogiques concernent d’abord le faible nombre d’élèves par classe, le bilinguisme, et une relation étroite entre professeurs et familles : « Nous ne voulons pas de parents consommateurs, mais engagés et impliqués dans le projet. »

A Mantes-la-Jolie, Eva de Vitray pourrait devenir, d'ici quelques mois, la première école élémentaire confessionnelle musulmane de métropole à passer sous contrat avec l'Education nationale.
A Mantes-la-Jolie, Eva de Vitray pourrait devenir, d’ici quelques mois, la première école élémentaire confessionnelle musulmane de métropole à passer sous contrat avec l’Education nationale.

Maintenant dans sa cinquième année, elle pourrait bien devenir, d’ici quelques mois, la première école élémentaire confessionnelle musulmane de métropole à passer sous contrat avec l’Education nationale. « Dès le départ, nous voulions une contractualisation pour bénéficier de leurs 150 ans d’expérience. Nous nous considérons commme une valeur ajoutée dans le champ éducatif local »,
indique le directeur, lui-même un ancien de l’enseignement public.

Comme au Cours la boussole, et contrairement aux écoles Montessori financées à 100 % par les parents, un fonds de dotation abondé par des particuliers et des entreprises permet de ne faire payer que 60 % du coût de la scolarité aux parents, soit environ 2 400 euros par an. Ces deux établissements privés mantais utilisent les locaux d’anciennes écoles élémentaires publiques.

Bertrand Mesure, co-secrétaire départemental du SNUIPP-FSU des Yvelines, syndicat d’enseignants du secteur public du premier degré, n’est pas étonné par cette croissance des écoles privées : « Nous assistons à une crispation sociétale qui fait que les parents, assez naturellement, essaient de repenser leurs stratégies éducatives en fonction de ce qu’ils perçoivent de cette crise, et des incidences sur eux-mêmes, sur leur identité et la construction de celle de leurs enfants. »

Lui-même enseignant à Trappes, il évoque les traditionnelles « stratégies de protection », habituellement chasses gardées de l’enseignement privé catholique : « L’école privée Sainte-Marie, à Trappes, accueille pas mal d’enfants d’origine maghrébine, les parents estimant que les conditions sont dégradées dans l’école publique vis-à-vis du marché du travail. »

Cette volonté de « former des personnes adaptées à l’emploi » aujourd’hui assignée à l’école publique, ne satisfait pas forcément les parents, faute de moyens. « Nous n’avons plus les moyens de former le personnel, ou d’obtenir des crédits pédagogiques (destinés à des actions de la part des enseignants, Ndlr) qui ont été divisés par 18 depuis 2000 », regrette le délégué syndical.

Au-delà de cette incapacité de l’enseignement élémentaire public à offrir suffisamment de possibilités aux élèves, des revendications plus identitaires gagnent aussi du terrain pour Bertrand Mesure. « L’école républicaine, laîque, obligatoire, ne permettrait plus l’expression et la transmission de cette identité », que celle-ci relève de religion où d’éducation philosophique.

« Dans certains endroits s’ajoutent des problèmes d’identité, voire de sur-affirmation d’identité dans certains quartiers, analyse-t-il. L’école républicaine, présentée actuellement sur des modalités extrêmement pratico-pratiques de préparer à l’emploi, ne répond pas à ces finalités, voire, pour un certain nombre de parents, écraserait ou interdirait ces représentations identitaires. »

Enfin, les pédagogies alternatives comme Montessori sont souvent utilisées comme boîtes à outils par de nombreux enseignants de l’école publique. Mais la formation d’écoles dédiées à cette méthode par des parents répond pour lui à « des revendications très narcissiques d’une volonté d’éducation à part ». Il estime que ces petites écoles bilingues traduisent « un individualisme forcené et exacerbé », et seraient donc dues à « la déshérence de la pensée citoyenne et républicaine » . Car, « dans un contexte où on nous dit que la violence est partout », Bernard Mesure comprend que « vous n’avez pas envie que votre enfant y soit confronté ».

La méthode bilingue Montessori à Andrésy

Elles ont monté, à la rentrée 2015, une école privée pour les enfants de 2 à 12 ans. On n’y parle pas de classes mais « d’ambiances ». 22 élèves occupant cette année « l’ambiance 3 à 6 ans » et 14 « l’ambiance 6 à 12 ans ». « On souhaite rester à taille humaine » explique Laurie Monnié, l’une des deux co-fondatrices, qui a quitté son poste d’ingénieur pour se lancer dans l’aventure à la naissance de ses enfants.

La méthode Montessori vise à favoriser la confiance en soi, l’autonomie, tout en permettant à l’enfant d’évoluer à son propre rythme et en toute liberté : « Il ne faut pas avoir peur d’aller vers les choses. Il faut montrer aux enfants qu’ils peuvent se tromper ». Selon elle, grâce à cette approche : « Ils osent plus, ils sont aussi plus libres ». Une éducatrice francophone et une assistante d’anglais animent chaque leçon, « pour préparer ces enfants au monde de demain ».

Pour cette diplômée de l’Ecole Centrale, les motivations des parents qui inscrivent leurs enfants dans son établissement sont claires. « Beaucoup sont déçus de l’école traditionnelle, surtout chez les 6-12 ans ». L’apprentissage de l’anglais est aussi un argument de poids, quand les élèves de l’école publique ne démarrent un véritable renforcement linguistique qu’en 6ème. Une seule certitude pour les deux fondatrices : « Tous les parents qui se sont inscrits chez nous connaissent et approuvent la méthode Montessori ».

« Il subsiste de nombreux préjugés », regrette Laurie Monnié. A l’argument « qu’avec Montessori, les enfants ne font que ce qu’ils veulent », elle objecte « que cette pédagogie offre un cadre dont il ne faut pas sortir ». Elle déplore aussi d’être taxée « d’école élitiste » avec l’apprentissage de l’anglais et des multiplications dès 3 ans.

Moyennant 4000 euros l’année scolaire (de 8 mois, Ndlr), la fréquentation ne désemplit pas. « On prévoit d’ouvrir une nouvelle classe en janvier prochain, l’ambiance 2-3 ans » se félicite-t-elle. Avec Roxanne Dauphin, l’autre co-fondatrice, elle dispense elle-même les cours, après une formation d’une année à l’Association Montessori de France.