De la maison centrale de Poissy à l’Etablissement pénitentiaire pour mineurs (EPM) de Porcheville, la colère gronde chez les surveillants de prison. Pourtant interdits de grève par leur statut, ceux-ci ont bloqué leurs établissements respectifs la semaine dernière, dans le cadre d’un mouvement de protestation intersyndical et national qui n’a toujours pas trouvé d’issue définitive (à l’heure de l’envoi de cette édition à l’impression, Ndlr).

Mardi 23 janvier, comme le lundi 22 janvier, ils sont une trentaine de surveillants présents devant les portes de la maison centrale de Poissy. Impossible au personnel non-gréviste d’entrer, des administratifs aux animateurs en service civique. Les grévistes dénoncent une prison vétuste, encore plus inadaptée aujourd’hui qu’elle reçoit de nombreux prisonniers d’une vingtaine d’années, plus violents que les « anciens » du grand banditisme habituellement plus calmes.

Vendredi dernier, après plusieurs jours d’hésitation, les surveillants porchevillois ont décidé de joindre le mouvement national. Leurs revendications portent elles aussi prioritairement sur leur sécurité, comme sur celle des autres intervenants tels professeurs et éducateurs. Ils déplorent ainsi la présence de jeunes détenus radicalisés, et de mineurs multi-récidivistes dans leur établissement conçu pour accueillir des primo-délinquants.

« On se retrouve ici aujourd’hui car l’administration pénitentiaire fabrique de la violence, commente sans fard ce délégué CGT * de la maison centrale de Poissy. Ils ont des prisons vétustes, un manque de moyens sur les réinsertions. […] Les surveillants absorbent cette violence avec comme seule arme un sifflet, il y a un manque de reconnaissance de notre métier, un manque de moyens en termes de matériel de sécurité, et surtout un manque d’écoute, on n’est pas suivis après les incidents. »

Aujourd’hui à Poissy, pour les 140 surveillants se relayant pour garder plus de 200 détenus, le travail est devenu une vraie sinécure.

Historiquement, la maison centrale de Poissy, réservée aux longues voire aux très longues peines, accueillait une population carcérale plutôt âgée. Alors, même si « on a des locaux qui ne sont pas adaptés à une maison centrale », entre « murs qui tombent, manque d’alarmes et Motorola (talkie-walkie, Ndlr) qui fonctionnent mal », jusqu’aux dernières années, l’ambiance y restait relativement paisible. Mais les temps ont bien changé.

Aujourd’hui, pour les 140 surveillants se relayant pour garder plus de 200 détenus, le travail est devenu une vraie sinécure. « Quand je suis arrivé ici, début 2000, l’âge moyen de la population pénale était de 50 ans, commente ce délégué * Ufap-Unsa (le syndicat a signé un accord avec le ministère samedi, Ndlr). Là, elle est de 30 ans, avec beaucoup de détenus de 20 à 25 ans. » Alors, environ 30 % des surveillants étaient en grève ce lundi-là.

Loin du flegme des « professionnels » du grand banditisme en détention, les nouveaux détenus se montreraient bien plus violents. « Les plus anciens, ils en ont marre ! Ils ne peuvent pas faire leur détention comme ils veulent, et sont obligés de subir, poursuit le délégué syndical. Ils nous en parlent souvent, ils acceptent leur peine et ne peuvent la faire convenablement à cause de la jeunesse. »

Problème : ces jeunes détenus manqueraient d’activités de réinsertions et de formations professionnelles. « Les détenus se retrouvent livrés à eux-mêmes toute la journée et ne font rien », regrette le délégué CGT. « A Poissy, il n’y a pas beaucoup d’activités ou de travail, abonde son collègue de l’Ufap-Unsa. C’est l’ennui total, qui finit par nous agacer aussi. Les jeunes, du coup, sont là pour nous faire chier. »

Selon ce dernier, ces jeunes détenus « devraient être dans une autre maison centrale, plus moderne et plus sécurisée » car « ils sont ingérables » dans la prison de Poissy. « On voudrait avoir plus d’encadrement », ajoute le délégué CGT, car « on peut avoir des stagiaires sur lesquels ont met beaucoup de pression » alors qu’ils sont chargés de surveiller « des détenus super aguerris ».

« On est prévus pour des primo-délinquants, assure Stéphane Aubry de la genèse de cette prison pour mineurs. Le travail éducatif n’est pas le même, à l’intérieur, ça devient vraiment chaotique. »

Certains des grévistes, afin d’échapper aux sanctions promises par le ministère, ont préféré se mettre en arrêt-maladie, comme c’était le cas vendredi à l’EPM de Porcheville. Là encore, les surveillants mettent l’accent sur la sécurité, alors que la prison pour mineurs a été marquée par de nombreuses agressions ces derniers mois. Une dizaine d’agents étaient en grève et ont bloqué l’entrée de l’établissement.

« Notre seul moyen de sécurité à l’heure actuelle est notre sifflet, fait remarquer en montrant le petit ustensile de plastique Stéphane Aubry, trésorier du syndicat FO de l’EPM de Porcheville. Tous les jours, il y a des problèmes en détention, insultes et menaces, de la part de détenus de droit commun mais aussi de détenus radicalisés. »

Surveillant depuis trois ans à Porcheville, il pointe le départ de nombreux encadrants cette année, la présence autrefois inexistante de quelques détenus radicalisés religieusement, tout comme l’arrivée de délinquants multi-récidivistes, pour expliquer ce regain de violence. Si, à l’inverse de Poissy, les locaux de l’EPM sont modernes, il déplore ces changements rendant inopérants nombre des mesures éducatives pourtant prévues au sein de l’établissement.

Devant l’établissement, l’ambiance reste cordiale entre surveillants grévistes, enseignants, éducateurs et direction. Chacun semble comprendre les difficultés de l’autre, et accepte le blocage sans broncher. « On est prévus pour des primo-délinquants, assure Stéphane Aubry de la genèse de cette prison pour mineurs. Le travail éducatif n’est pas le même, à l’intérieur, ça devient vraiment chaotique. »

A Porcheville travaillent une quarantaine de surveillants avec une douzaine de professeurs, éducateurs et personnels administratifs. « Dans la salle de classe, on laisse un enseignant avec cinq mineurs, le seul moyen de défense possible, c’est une alarme portative », indique le délégué syndical dans la salle de restauration du personnel. Quant aux prisonniers radicalisés, s’ils sont en général « plus dans la retenue » que leurs codétenus, « quand ça pète, ça pète », s’inquiète-t-il.

* Ces délégués syndicaux ont souhaité conserver un anonymat total pour des raisons de sécurité.