La plaine de Carrières-sous-Poissy, Chanteloup-les-Vignes et Triel-sur-Seine est désormais connue dans toute la France pour ses décharges sauvages. Le sera-t-elle dans quelques années comme ayant permis la création d’une filière agro-industrielle de toutes pièces ? C’est en tout cas le souhait des élus, qui comptent énormément sur le succès de l’intégration du miscanthus, une graminée géante, dans des tableaux de bord automobile ou des parpaings, pour remettre en culture 300 ha de terres.

Le miscanthus est cultivé depuis 2010, aujourd’hui sur une cinquantaine d’hectares de ces anciennes terres de maraîchage de légumes et d’aromates, dont la culture est interdite depuis un arrêté du préfet en 2000. L’épandage des eaux usées de Paris, pendant des décennies, avait contaminé le sol avec plusieurs métaux lourds. Abandonnés, ces terrains constituent désormais une friche inhospitalière, en sus d’un sol pollué et d’une surface constellée de déchets.

Le projet « Coeur vert », doté de 1,2 million d’euros, a été initié en 2009 après l’échec d’une première expérience avec le sorgho en 2007. Il est aujourd’hui géré par la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPSEO) et par la Région Île-de-France. Il vise à cultiver de miscanthus la quasi-totalité de la plaine en friche « d’ici quatre à cinq ans », a récemment rappelé Philippe Tautou (LR), le président de GPSEO.

Les citoyens, associations comme certains élus locaux sont particulièrement mobilisés, depuis plusieurs mois maintenant, afin d’accélérer ce calendrier incluant le retrait définitif des milliers de tonnes de déchets qui polluent les secteurs non cultivés de la plaine. Samedi dernier, ils ont manifesté devant la plus grande des décharges sauvages, avant de réfléchir en commun à des solutions pour le nettoyage comme pour la suite (à lire dans notre prochaine édition, Ndlr).

Du côté de GPSEO et des trois municipalités concernées, l’après devrait passer par la création d’une centrale photovoltaïque sur une vingtaine d’hectares, et la location de terres à un établissement d’enseignement horticole yvelinois pour de la culture hors-sol. Mais surtout, ces élus attendent énormément de la culture du miscanthus pour revitaliser cette friche, dans le cadre d’une nouvelle filière agricole « non pas alimentaire mais industrielle », précise le maire de Carrières-sous-Poissy, Christophe Delrieu (DVD).

Le projet « Coeur vert », doté de 1,2 millions d’euros, a été initié en 2009 après l’échec d’une première expérience avec le sorgho en 2007.

Ces élus locaux ne sont pas seuls à croire au miscanthus : en 2012, l’Etat annonce la sélection du projet « Biomass for the future » au sein de son programme d’investissements d’avenir. Piloté par l’Institut national de la recherche agronomique (Inra), il se destine à « développer les cultures destinées à la biomasse non alimentaire en France » avec le miscanthus comme le sorgho, afin de « structurer toute la chaîne de valeur industrielle ». L’investissement total est de 27,5 millions d’euros sur huit ans, dont dix millions d’euros d’aides de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Ce projet de recherche comprend 22 partenaires rassemblés au sein de l’association Biomis G3, dont la communauté d’agglomération ensuite fusionnée dans la communauté urbaine GPSEO, ainsi que deux autres intercommunalités franciliennes développant la culture du miscanthus. Y participent également neuf laboratoires publics, et des industriels, dont le groupe PSA qui expérimente la création d’éléments automobiles en bioplastiques, et le cimentier Calcia dont les parpaings biosourcés sont déjà sur un premier chantier.

Pourquoi le miscanthus ? Surnommée « herbe à éléphant », mesurant deux à trois mètres de haut, elle pousse chaque année avec un rendement élevé, de 10 à 15 tonnes par hectare. Cette plante d’origine asiatique était historiquement utilisée comme ornement : aujourd’hui, son usage couvre aussi le paillage horticole et les litières animalières, ainsi que comme combustible en remplacement des granulés de bois. L’installation de cette culture nécessite de planter les rizhomes, de les irriguer trois ans : pendant 15 à 20 ans, ils renouvellent ensuite naturellement leurs tiges riches en cellulose.

Au-delà de son fort potentiel énergétique, l’intérêt de sa culture repose également sur ses qualités en milieu dégradé, car les polluants restent dans son rizhome et non dans la tige. « On a déjà développé par le passé l’ajout de lin et de chanvre, qui sont cultivés sur les terres agricoles, explique Catherine Barbier-Azan, directrice de la communication du cimentier Calcia, qui possède son siège à Guerville et une cimenterie à Gargenville. Toute la qualité du miscanthus est de ne pas venir se substituer à des cultures alimentaires, mais d’être cultivé sur des friches industrielles. »

Le miscanthus est cultivé depuis 2010, aujourd’hui sur une cinquantaine d’hectares de ces anciennes terres de maraîchage, où la culture destinée à la consommation humaine ou animale est interdite depuis un arrêté du préfet en 2000.

Chez Calcia, peut-être le plus avancé des industriels engagés dans « cette phase d’expérimentation et de tests », les prochaines étapes concernent « la validation d’un bloc où le miscanthus va venir se substituer aux granulats ». Le cimentier y travaille avec l’entreprise épônoise Alkern, spécialiste de la fabrication de produits en béton, depuis plusieurs années : « Il faut bien travailler sur la composition de ce bloc, quelle proportion de miscanthus on substitue aux sables et granulats ».

Un tel parpaing expérimental intègre 60 % en volume de fibre de miscanthus, soit 28 kg de miscanthus par mètre cube. Pour ériger une maison de 120 m², le groupement a calculé qu’il faudrait 1 200 blocs, soit trois tonnes de miscanthus. Sa résistance mécanique, comme sa portance ou sa mise en oeuvre, sont identiques à celle d’un bloc totalement minéral… et il offre de bonnes qualités isolantes.

Le premier chantier utilisant ces blocs de miscanthus est d’ailleurs en cours à Chanteloup-en-Brie (Seine-et-Marne), où sont déjà cultivés 450 hectares depuis plusieurs années. Un immeuble de trois étages, pour 46 logements sociaux, utilise 50 tonnes de miscanthus, avec un surcoût d’environ 2 % par rapport à une construction à base de parpaings traditionnels.

Au sein de l’industrie automobile, les recherches, un peu moins avancées, sont opérées par un groupement entre le groupe PSA, son ex-filiale Faurecia et Addiplast, spécialiste des matériaux composites. Dans un premier bilan présenté l’an dernier par Biomis G3, il apparaît que les pièces plastiques, intégrant 30 % de miscanthus, offrent un « allègement » de leur masse et une bonne tenue aux chocs. Ces pièces, issues de l’injection des premiers échantillons de ce matériau composite, sont d’ailleurs produites dans l’usine du groupe PSA à Poissy.

« Il y a une grosse concurrence avec le chanvre et le lin », explique Joël Mancel (DVD), maire de Triel-sur-Seine, de l’intérêt des agriculteurs français pour la culture du miscanthus.

Jeudi dernier, lors du conseil communautaire de GPSEO et dans le cadre du projet « Coeur vert », les élus ont voté la signature d’une convention de 10 ans avec 79 propriétaires de parcelles représentant 25 hectares situés au sein de la première phase, la plaine étant très fortement morcelée entre les familles des ex-maraîchers. Les pouvoirs publics sont déjà propriétaires des 27 autres hectares actuellement en culture.

Pour l’instant, selon nos informations, le tarif de vente du miscanthus, d’environ 70 euros/tonne, reste trop faible pour que cette culture attire naturellement des agriculteurs, faute de rentabilité. « L’objectif est d’obtenir un prix de 100 à 110 euros », espère l’association Biomis G3. « Il y a une grosse concurrence avec le chanvre et le lin, notamment en Normandie, ils attendent de voir avant de se lancer », explique Joël Mancel (DVD), maire de Triel-sur-Seine et représentant de GPSEO au sein de Biomis G3.

Concernant la plaine, selon nos informations, les rendements de chaque parcelle dépendent fortement du type d’agriculture maraîchère pratiquée au XXe siècle. Mais, de manière générale, ils sont trop faibles pour garantir une pérennité économique sans indemnisation complémentaire des agriculteurs, la faute à un épuisement généralisé des sols. « Je ne suis pas opposé à ce que la communauté urbaine aide les cultivateurs », assure le président de GPSEO, Philippe Tautou, évoquant une indemnité d’environ 500 euros à l’hectare.

Pour développer le projet « Coeur vert », les élus locaux comptent sur la poursuite du soutien financier du conseil régional, et sur celui de l’Etat. Ils vont aussi toquer à la porte du Syndicat intercommunal d’assainissement de la région parisienne (Siaap), responsable de l’épandage au XXe siècle : « Vous avez pollué les sols pendant des années, c’est un fait, comment pouvez-vous nous aider ? », leur a demandé Philippe Tautou. Sa question aurait été bien reçue, par « des gens conscients de la problématique » et « absolument pas bornés ».