Les chauffeurs de poids lourds suivant leurs GPS seraient-ils la nouvelle plaie de certains centres-villes ? A Poissy, le maire Karl Olive (DVD) s’engage dans une guerre très publique contre les camions en transit ou qui tentent d’emprunter des rues interdites. A Chanteloup-les-Vignes, commune plus petite aux moyens sans commune mesure avec la police municipale pisciacaise, les poids lourds empoisonnent la vie des riverains et des élus qui se disent impuissants.

Dans les deux cas, une majorité de chauffeurs routiers arguent avoir simplement suivi leur GPS. Selon les témoignages récoltés autour de cette enquête de plusieurs semaines, ceux-ci ne sont en effet pas toujours à jour, et loin d’être systématiquement configurés pour créer des itinéraires autorisés à des véhicule de plusieurs dizaines de tonnes. Sans compter les applications GPS des téléphones, dont la plus performante, Waze, se passe du respect de la réglementation.

Chanteloup-les-Vignes, 28 mars dernier. Face à La Gazette, sept riverains de la rue de l’Hautil, voie étroite et instable d’une pente de 14 % menant du plateau de l’Hautil au centre-ville, expriment tout leur mécontentement. Les camions et les bus qui s’y engagent ne peuvent se croiser, faute d’une largeur suffisante, et causent très régulièrement des embouteillages parfois inextricables, comme il leur arrive de racler les façades, les potelets en métal pliés en témoignant.

Suzanne, 76 ans, habitante du bas de la rue depuis 1999, se souvient : « Un camion m’a défoncé mon mur en pierre, le chauffeur s’est sauvé. »

« Ca dure depuis toujours, mais là, c’est de pire en pire, même l’adjoint au maire a dû faire la circulation !, s’indigne Sylvie Dufour, mère de famille et habitante de la rue depuis 2010. Sinon, c’est nous qui la faisons, souvent, il faut faire reculer les camions et gérer les voitures. » Suzanne, 76 ans, habitante du bas de la rue depuis 1999, se souvient : « Un camion m’a défoncé mon mur en pierre, le chauffeur s’est sauvé. »

Ils demandent que les bus et cars du secteur soient le moins nombreux possible à passer dans la rue, interdite aux poids lourds par des panneaux d’interdiction placés à chaque extrémité, et des sanctions pour les camions hors-la-loi. « Le problème de la rue de l’Hautil est récurrent depuis toujours », reconnaît vendredi dernier Pierre Gaillard (SE), premier adjoint chantelouvais à l’urbanisme.

Il énumère les mesures prises ces dernières années : élargissement d’un des trottoirs, installation de potelets, arrêtés de tonnages et pose de panneaux d’interdiction, discussions avec l’intercommunalité et le conseil départemental, comme avec les gestionnaires des réseaux de transport public. « Mais les camions continuent à passer », commente l’élu, visiblement lassé de la situation.

« Les gens ont complètement raison », approuve-t-il du désespoir des riverains. Il indique ses difficultés à dialoguer sur ce sujet avec la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise, comme avec le conseil départemental des Yvelines : « Mais si on n’a pas les partenaires autour de nous pour régler ce problème, on est complètement impuissant là-dessus… »

A l’établissement public interdépartemental chargé de l’entretien des routes, à ce stade, « aucune solution viable n’a pu être actée malgré les réflexions menées sur le sujet », commente Pierre Nougarede, directeur voirie à l’établissement public interdépartemental 78-92. Le Département « continue à accompagner les communes sur cette problématique », ajoute-t-il.

Quelque peu découragé, l’adjoint chantelouvais estime par ailleurs impossible pour la commune d’y consacrer en permanence ses trois policiers municipaux et ses deux agents de voie publique. A quelques kilomètres de là, à Poissy, c’est pourtant bien ce qu’a décidé le maire Karl Olive, qui dispose d’effectifs bien plus conséquents.

Dans plusieurs axes de Poissy circulent plus de 15 000 véhicules par jour, et jusqu’à 40 000 véhicules pour les voies les plus fréquentées.

Ce jeudi 31 mai, les poids lourds ne livrant pas dans Poissy devront rebrousser chemin, avec des barrages filtrants installés toute la matinée dans le cadre d’une opération de grande ampleur, validée selon lui par la préfecture. « Le constat qu’on forme est qu’il est très difficile de pouvoir circuler dans Poissy », explique-t-il jeudi dernier. Dans plusieurs axes circulent en effet plus de 15 000 véhicules par jour, et jusqu’à 40 000 véhicules pour les voies les plus fréquentées.

Depuis son élection en 2014, la nouvelle majorité a demandé des contrôles intensifs à la police municipale, y compris en vérifiant scrupuleusement la régularité du véhicule et du chauffeur (les infractions peuvent monter à 1 500 euros, contre 75 euros pour le seul non-respect de l’interdiction de circuler, Ndlr) « Quasiment la moitié a été verbalisée (dont un tiers à 1 500 euros, Ndlr), moitié qui n’a rien à faire à Poissy », rapporte-t-il des 2 357 contrôles réalisés.

« On a, en gros, 400 poids lourds qui, chaque jour, traversent Poissy ou sont sur Poissy, poursuit-il des comptages réalisés par la municipalité. On n’a rien contre ceux qui viennent livrer ou chercher du stock, on veut envoyer un message fort : on n’acceptera plus qu’on vienne prendre Poissy pour la ville où il fait bon passer. » Ce jeudi, 15 agents de la police municipale seront mobilisés, et des arrêtés de circulation spécifiques ont été pris par la municipalité.

Pour Karl Olive, au-delà des chauffeurs et transporteurs routiers, c’est aussi un moyen de relancer une mobilisation en faveur du bouclage de la francilienne. Il a en effet été repoussé après 2030, au sein du récent rapport remis au gouvernement, au sujet du financement des infrastructures de transport. « Le message fort qu’on souhaite envoyer est évidemment qu’on ait un contournement de la ville de Poissy, avance-t-il. On a décidé de mettre tout le monde autour de la table, et pas question de faire un bouclage en zone urbaine. »

« Souvent, ils disent qu’ils ont suivi le GPS : c’est une fausse excuse ! », estime le maire de Poissy, Karl Olive (DVD), de la ligne de défense habituelle des chauffeurs en infraction.

En attendant, il compte bien, en répétant cette opération tous les trois mois, faire respecter les interdictions de circulation dans la commune : « Aujourd’hui, c’est interdit aux plus de 19 tonnes sur quasiment toutes les entrées de ville sauf la route départementale, et sinon de nombreuses rues sont interdites aux plus de 3,5 tonnes. » Il compte par ailleurs mettre en place des interdictions de circulation très sévères aux véhicules de plus de 3,5 tonnes, afin que seuls quelques axes permettent la traversée de Poissy aux camions.

Transporteurs et chauffeurs respecteront-ils ces nouvelles interdictions ? Les restrictions actuelles, malgré les contrôles, restent relativement peu respectées, l’heure de pointe se traduisant régulièrement par des poids lourds de plusieurs dizaines de tonnes empruntant de petites rues pour gagner quelques minutes. « Souvent, ils disent qu’ils ont suivi le GPS : c’est une fausse excuse ! », estime le maire de la ligne de défense habituelle des chauffeurs en infraction.

Ce n’est pourtant pas la première fois en vallée de Seine que l’utilisation des GPS, ubiquitaire parmi les chauffeurs de poids-lourds, provoque agacements et désagréments. Il n’est ainsi pas rare que les chauffeurs ne disposent pas de GPS adaptés aux poids lourds, avec parfois de graves conséquences. Le 22 janvier 2015, à Jeufosse, la remorque d’un camion engagé sur un passage à niveau a ainsi été percutée par un train. La voie lui était interdite, le conducteur avait pourtant suivi son GPS.

Il n’est pas rare non plus que les systèmes GPS contiennent des cartes obsolètes… mais la lenteur des mises à jour peut aussi être dûe aux fabricants. « On a beau donner les informations, les logiciels de GPS ne les changent pas avec une certaine célérité, notait ainsi récemment l’ex-maire de Mantes-la-Jolie et député Michel Vialay (LR), qui a dû batailler pour parvenir à réduire la circulation des camions dans le nouveau quartier des bords de Seine. Ce sont des histoires qui peuvent prendre six mois, un an ou plus. En vérité, ça dépend des systèmes. »

Michel Gaillard (SE), premier adjoint chantelouvais, interrogé rue de l’Hautil, lève les yeux au ciel au passage d’un camion : « Regardez ! Si un autre se présente en face, ils sont bloqués. »

A Chanteloup-les-Vignes, fin mars, une des riveraines de la rue de l’Hautil avance que les routiers passant devant chez elle « ne prennent pas la RN184 à cause des feux » car « c’est plus long pour eux ». Deux mois plus tard, vendredi dernier, Michel Gaillard, interrogé dans la rue litigieuse, lève les yeux au ciel au passage d’un camion : « Regardez ! Si un autre se présente en face, ils sont bloqués. » Quelques minutes après, un second poids lourd passe, puis un troisième, chacun avec difficulté.

L’un de ces camions s’arrête, son chauffeur ayant une livraison dans les rues étroites de Chanteloup-les-Vignes malgré un engin de plusieurs dizaines de tonnes dépourvu de GPS spécialisé. « On livre à trois minutes d’ici, on est obligé de passer, mon GPS me fait passer par là », commente-t-il de la situation. « Moi, on m’envoie sur 14 clients dans la journée », poursuit-il pour expliquer son usage du GPS. Et pas n’importe lequel.

Comme cinq millions de Français, il utilise une application mobile : Waze, lancée en 2008 par une jeune pousse israëlienne, rachetée en 2013 par Google. Comme tous les GPS récents, l’application sur téléphone donne des alertes radar et fait évoluer le trajet en temps réel en fonction du trafic. Pourquoi son plébiscite ? Ses algorithmes très avancés, reposant sur les informations transmises par les utilisateurs sont d’une efficacité redoutable.

La seule répression, comme à Poissy, suffira-t-elle à résoudre cette épineuse question ?

« Waze donne toujours le plus rapide », commente ainsi sans ambages ce chauffeur routier arrêté au centre-ville chantelouvais, qui reconnaît cependant qu’elle n’a aucune option de limitation des voies selon le tonnage. L’ex-jeune pousse a aussi un secret méconnu, qui bénéficie pourtant constamment aux automobilistes et aux chauffeurs de poids lourds.

Contrairement à l’application de sa maison-mère, Google maps, et aux autres systèmes GPS, elle adopte en effet systématiquement le trajet le plus rapide, parfois au mépris de la réglementation en vigueur. Théoriquement, il est en effet strictement interdit aux véhicules en transit, lorsqu’ils traversent une commune, d’emprunter des voies de desserte locale.

Des limites dont s’affranchit Waze, ce qui explique que l’application propose des voies semblant parfois improbables, ou interdites sauf aux riverains. « Il m’amène parfois par des toutes petites rues », note effectivement le chauffeur questionné à Chanteloup-les-Vignes de cet avantage concurrentiel considérable. L’entreprise n’ayant cependant aucune présence en France, il semble peu probable qu’elle consente aux plaintes des élus et des habitants. La seule répression, comme à Poissy, suffira-t-elle à résoudre cette épineuse question ?