« Mais vous pensez pouvoir faire annuler le projet ? » La question, posée à la fin du mois d’août sur le pas de la porte du 4 avenue Paul Brard, à Conflans-Sainte-Honorine, à Marie-Anne Levassor, secrétaire de l’association La bonne entente, n’a rien d’anodin. Le quartier va en effet radicalement changer d’image d’ici quelques années. L’emblématique arche sera détruite, de même que ses logements. « On ne pourra pas faire annuler ce projet, explique celle qui est arrivée dans le quartier en 1998. Alors maintenant, notre rôle c’est que tout se passe pour le mieux. »

A Mantes-la-Jolie, dans les rues de la Croix ferrée et des Carrières, l’imminence des travaux est plus proche. Au total, 273 appartements seront rénovés dans le cadre d’un chantier de sept ans. Là aussi, l’inquiétude est présente, à en juger par les tensions apparues entre habitants lors d’une réunion organisée par l’Amicale des locataires ce mercredi 5 septembre.

Les deux opérations nécessitent le départ définitif des locataires, la plupart présents depuis plusieurs décennies dans leurs appartements. Des chantiers qui apparaissent fort complexes, tant pour les occupants des lieux, que pour le bailleur, les Résidences Yvelines – Essonne, chargé de ces démolitions et réhabilitations sur son patrimoine immobilier, qui doit gérer le relogement de plusieurs centaines de locataires.

« Il va y avoir une phase un peu compliquée, il va falloir vider les immeubles, les restructurer et les re-remplir, expliquait ainsi aux habitants du quartier, lors d’une réunion publique en juin dernier, Raphaël Cognet (LR), maire mantais et président du conseil de surveillance des Résidences Yvelines – Essonne, de la situation de la Croix ferrée. On est en train de réfléchir à une solution. »

Bailleur comme locataires s’accordent tous sur un point : ces chantiers de réhabilitation sont nécessaires. « Il y en a eu [des interventions] de manière parcellaire. Une fois, on a changé les cages d’escaliers, une autre fois les halls d’accueil », se souvient de la Croix ferrée Arnaud Legros, président du directoire des Résidences Yvelines – Essonne.

« Sur les logements aussi, c’était à chaque fois très parcellaire, poursuit le responsable du bailleur social, qui possède près de 15 000 logements dans les Yvelines et autant dans le département voisin. A un moment donné, il y avait un problème de fuite, on changeait la plomberie, puis passaient cinq ou six ans, et hop il y avait un autre problème… Ça a été des bouts de rénovation successifs. »

Il pointe une « logique patrimoniale », justifiant la lourde réhabilitation de ces appartements construits dans les années 1960. « Il faut se poser la question sur du long terme en matière immobilière, […] quel est le niveau de réhabilitation que l’on fait et pour quelle durée ?, interroge-t-il. Si on met 30 000 euros sur des bâtiments comme la Croix ferrée, on sait que dans cinq ans, on y retourne. »

A la fin d’une réunion organisée le 5 septembre par l’Amicale des locataires de la Croix ferrée, sa présidente Sandra Da Costa pointe elle aussi l’état actuel d’insalubrité de certains logements : « Vous voulez venir voir l’état des logements ? » Côté conflanais, dans le quartier Paul Brard, problèmes d’humidité, amiante et champignons sont évoqués par Marie-Anne Levassor, secrétaire de l’association de locataires.

A la Croix ferrée, 273 logements, répartis sur cinq bâtiments seront réhabilités par tranches. La première devrait démarrer au second semestre 2019, pour un coût de six millions d’euros (dont un million d’euros pris en charge par le Département, Ndlr). Le total est estimé à environ 28 millions d’euros HT. « C’est hyper-délicat, commente de l’opération à venir Arnaud Legros. On est obligé de refaire entièrement la coque du bâtiment. » La façade des immeubles sera entièrement mise à nu, les travaux réalisés par l’extérieur. L’isolation sera refaite, les appartements agrandis et réaménagés.

A Paul Brard, les premiers travaux, concernant la réhabilitation de 88 logements, démarreront fin 2019. Ils concerneront principalement les parties communes, les façades, salles de bains et cuisines. « Ce sont les bâtiments les plus anciens et les plus vétustes qui sont rénovés », explique, un peu désabusée, Marie-Anne Levassor, devant les façades orange lézardées de certains des bâtiments concernés. Les travaux de démolition de l’immeuble en dessous duquel passe l’avenue Paul Brard débuteront en 2021. Cent treize nouveaux logements seront ensuite construits, mêlant logements sociaux et accession à la propriété.

Compte tenu de l’importance du chantier, impossible de réaliser les travaux en site occupé. Dans les deux quartiers, ils sont conditionnés à la fin des relogements. « Il y a une première étape qui consiste à rencontrer tous les locataires, prendre en compte leurs demandes, de prendre la mesure de leurs enjeux à eux, détaille Arnaud Legros de la procédure. C’est géré avec notre propre contingent de logements, mais des fois aussi avec d’autres bailleurs avec qui on a l’habitude de travailler pour organiser ces opérations de relogements. […] On mobilise l’ensemble des contingents. »

Le président du directoire assure que tous seront relogés : « C’est une question de temps, on finit toujours par trouver un logement qui convienne. » Des délais de relogement, il précise, concernant les immeubles de Mantes-la-Jolie : « On fait 20 à 25 logements en une année, donc les 50 logements de la première tranche, on réalise l’opération en deux ans. […] On a un volume de logements assez important, il y a des opportunités. »

A Conflans-Sainte-Honorine, les entretiens ont démarré « dès la fin du mois de mai », assure Arnaud Legros. Marie-Anne Levassor confirme, mais regrette toutefois ce qu’elle juge comme un manque de clarté : « On a reçu un courrier nous parlant d’une permanence ouverte mais à l’antenne des Mureaux, est-ce que l’on doit se déplacer ? »

Côté mantais, « le premier passage des enquêteurs sociaux se fera le 24 septembre », détaille Khalid Bouaalal, le secrétaire de l’Amicale des locataires à la trentaine de personnes présentes à la réunion du 5 septembre. « Les locataires sont déjà passés par les commissions et sont toujours attributaires chez nous, précise Arnaud Legros de la procédure d’attribution de logements aux locataires devant partir. On a jusqu’à trois propositions qu’on leur fait, qui correspondent à leurs souhaits. »

Dans les deux quartiers, où sont implantés des logements locatifs sociaux, des projets de rénovation sont évoqués depuis plusieurs décennies. Les habitants, se disant conscients de leur nécessité, expriment néanmoins le sentiment d’un manque de consultation en amont. « Ça a été la douche froide, commente la conflanaise Marie-Anne Levassor de l’annonce. On a su cela le 24 mai dernier, lors de la réunion organisée avec la mairie et le bailleur. »

A ses côtés, Naïma, 53 ans, arrivée en 1972, confirme : « On a été pris au dépourvu. » Toutes deux reconnaissent que le réaménagement du quartier était déjà en discussion sous les précédentes mandatures, « mais jamais la démolition de l’arche n’a été envisagée », assurent-elles. A Mantes-la-Jolie, « on en parlait déjà du temps de Guy Mainière (ancien président de l’amicale des locataires, décédé en 2015, Ndlr) », souffle une locataire présente à la réunion de l’Amicale. Là aussi, la forme de l’annonce est pointée du doigt.

Pour certains locataires, habitant parfois dans ces logements depuis plusieurs décennies, ne pas pouvoir revenir dans les appartements rénovés suscite l’incompréhension. « J’ai dépensé 8 000 euros pour faire une cuisine équipée, précise Marie-Anne Levassor. Alors, c’est sûr que la cuisine sera un critère important pour moi ! » Naïma, elle, regrette « que les anciens locataires ne soient pas prioritaires sur les nouveaux logements. » Certaines réactions sont beaucoup plus virulentes côté mantais. «  Je ne partirai pas, pas question d’aller dans un boui-boui ! », annonce d’emblée une retraitée, au soir du 5 septembre.

« C’est toujours compliqué à gérer, on vient les voir, on leur dit qu’on réhabilite des logements, mais que ce n’est pas pour vous », reconnaît Arnaud Legros. « On ne peut engager des rénovations très lourdes que s’il y a un accompagnement de la Ville, insiste-t-il plutôt, des volontés des élus, pressés de redonner une nouvelle image à ces quartiers. C’est vrai à Paul Brard et à la Croix-ferrée, où les maires ont une volonté de réaménager ces espaces urbains, ces espaces physiques. […] A un moment, il faut arrêter de tergiverser. »

Tant bien que mal, les associations tentent de faire le lien entre contraintes du bailleur et inquiétudes des habitants. « On aurait aimé être plus consultés, assure ainsi Khalid Bouaalal devant les locataires mantais le 5 septembre. On a demandé à participer au choix de l’architecte, mais cela nous a été refusé. » Lors de cette réunion organisée par l’Amicale, il met aussi en garde les présents contre « des manœuvres politiques ».

Deux locataires quittent d’ailleurs la réunion au bout de quelques minutes, un tract entre les mains. Ce dernier, distribué dans les boîtes aux lettres, provient du conseiller municipal d’opposition communiste de Mantes-la-Jolie, Marc Jammet. Depuis le printemps, il a fait du dossier un cheval de bataille, y consacrant plusieurs tracts et tribunes, dénonçant le bailleur et avançant une augmentation des prix des loyers après rénovation.

Le président de son conseil de surveillance et maire de Mantes-la-Jolie, Raphaël Cognet, s’était de son côté félicité d’engager enfin ces rénovations, en conseil municipal comme lors des réunions publiques municipales. « Je me reconnais dans ce qu’il dit quand il parle d’épuration sociale », avance du tract du communiste une locataire, ce soir-là après la réunion de locataires : « On va faire une pétition, on ne bougera pas. » Le trésorier, lui, a surtout prévenu : « Ces gens vont vous défendre, mais pas vous assister. »

CREDIT PHOTO : LA GAZETTE EN YVELINES