Les monuments funéraires et stèles des soldats de la Grande armée napoléonienne ne sont pas toujours bien conservés, deux cents ans après leurs exploits lors de batailles menées dans toute l’Europe pour la gloire de l’Empire. En vallée de Seine comme dans le Houdanais, elles sont parfois oubliées, souvent restaurées lorsque leur existence est mise au jour par de rares passionnés, qui alertent quant à l’avenir des tombes d’autres anciens combattants de conflits plus récents.

Dans leurs cimetières, bien des municipalités découvrent avec étonnement l’existence d’ex-soldats de l’Empereur sous des stèles en décrépitude, dont plus personne n’avait gardé la mémoire et l’identité des défunts, décédés paisiblement bien après les guerres napoléoniennes. Défunts dont la notoriété et le statut militaires sont d’ailleurs perceptibles, encore aujourd’hui, dans le soin mis à l’entretien continu ou l’oubli de leurs monuments funéraires, somptueux ou très modestes.

Postée dans un coin du cimetière d’Ecquevilly, enchâssée entre deux tombes, un rectangle de pierre enherbé, à la plaque de marbre brisée, une stèle semble proche de la ruine tant son état d’abandon est manifeste. Le cimetière de la commune abrite la stèle d’un ancien grognard, à l’existence soulevée par une association, rapporte cet été le bulletin municipal.

« Plus le temps passe, plus nos anciens soldats disparaissent de la mémoire collective », constate David Pelletier, vice-président de l’Association pour la conservation des monuments napoléoniens (ACMN), basée à Lille (Nord). L’association se bat depuis 1982 dans toute la France pour convaincre les mairies concernées de restaurer les tombes de ces anciens soldats, souvent en état de déshérence.

Le département des Yvelines compterait, selon les recensions de l’ACMN à ce jour, une centaine de tombes de grognards. Cette appellation désigne les soldats et officiers ayant appartenu à l’armée napoléonienne. « La désignation date de 1807, suite à la bataille d’Eylau en Pologne, où plusieurs militaires ont grogné parce qu’ils étaient embourbés », souligne Patrice Thébault, historien amateur local à Houdan, écrivain et auteur d’un ouvrage sur les grognards de la commune.

Des grognards qui ont été « entreposés pour la plupart dans des fosses communes », note le vice-président de l’ACMN. « Ces fosses communes se retrouvent souvent sur les lieux de bataille même, ajoute des morts aux combats l’historien local houdanais. On n’y entreposait pas que des soldats d’ailleurs, par souci d’hygiène et de gain de temps, les animaux et tout corps décomposés se mêlaient aux soldats morts. »

Dans bien des villes et villages, les anciens soldats ayant survécu au conflit qui a ensanglanté l’Europe, disparus de mort naturelle plusieurs décennies après, disposent de monuments funéraires. En vallée de Seine, l’association de David Pelletier a ainsi recensé à ce jour des tombes de soldats napoléoniens dans les cimetières des communes d’Andrésy, Houdan, Meulan-en-Yvelines et Les Mureaux en sus d’Ecquevilly.

Certaines communes ont procédé à l’entretien de ces anciennes tombes. « Cet entretien peut dépendre du grade du soldat inhumé », note un historien local de Houdan.

Lorsqu’elle découvre des tombes abandonnées, l’ACMN, après en avoir informé les mairies comme à Andrésy ou à Ecquevilly, leur demande réparation et entretien afin de sauvegarder la présence de ces anciens soldats. «  Cela passe par un simple coup de Karcher et la pose d’un matériau cuivreux, tel le laiton, avance David Pelletier. Pour certaines stèles, le coût de la réparation ne dépasse pas vingt euros. »

Les communes sont pourtant parfois peu renseignées de la présence de ces tombes un peu particulières, et beaucoup l’apprennent grâce au travail de passionnés. « Nous leur apprenons qu’il y a une tombe, parfois d’un personnage illustre, qui réside dans leur cimetière, témoigne le président de l’ACMN. C’est souvent une découverte pour les communes. » L’ACMN obtient généralement satisfaction sur ces demandes de restauration.

« Les communes sont plutôt réceptives. Dès qu’on les contacte, elles prennent généralement soin de ces tombes », se satisfait le vice-président de l’ACMN. Dans la ville des Mureaux, une tombe retrouvée a été restaurée, et la commune a opéré un cimentage sur la pierre. Du gravier blanc a été disposé sur les abords du monument afin de redonner un peu de cachet à l’édifice. Certaines mairies entretiennent cependant depuis longtemps la mémoire de ces grognards, à l’instar de Meulan-en-Yvelines (voir encadré), félicitée par l’ACMN sur son site internet.

Mais les destins contrastent parfois, lors des vies de ces soldats de l’Empereur comme dans et après la mort. « Les tombes ne sont pas entretenues de la même manière selon le grade de l’inhumé, analyse par ailleurs l’historien houdanais Patrice Thébault. De par le grade et le prestige des officiers enterrés, les communes peuvent être davantage enclines à les entretenir. »

Ainsi, à Andrésy, le mausolée du général Lepic, du nom d’une famille de seigneurs locaux et d’une rue de la commune, située à quelques mètres sur la droite à l’entrée du cimetière, est fort bien entretenue. Il n’en est pas de même de la tombe du soldat Jean-François Baullier, décédé à Andrésy en 1841. « On ne peut parfois pas lire le nom du soldat inhumé […], comme souvent dans le cas de tombes et stèles très anciennes », constate Gabriel Dupuy, président du club historique d’Andrésy.

Le nom de ce grognard de la troupe, à peine visible sur sa tombe, juste à droite de celle du général, ne représente pas une rareté. Au cimetière de Houdan, Patrice Thébault a pu recenser trois tombes de grognards… mais n’en a cependant retrouvé qu’une, celle du général Songeon, décédé de mort naturelle en 1834.

La tombe en grès de ce héros militaire de la Révolution devenu noblesse d’Empire, ayant participé à de nombreuses campagne de la Grande armée, apparaît en plutôt bon état malgré le passage des siècles. « Plus aucun descendant n’existe pour ces anciens soldats, seules les communes peuvent entretenir ces tombes », prévient-il cependant de la plupart des sépultures de ces anciens soldats.

Les très anciennes tombes des soldats sont souvent oubliées, voire même ignorées des communes. Associations et particuliers tentent de les alerter sur leur conservation.

A Ecquevilly, l’inscription de la stèle brisée récemment retrouvée par l’ACMN permet d’en identifier le soldat. Jean-Philbert Puthome, ancien grognard, voltigeur du 66ème régiment de ligne, est entré dans l’armée napoléonienne le 1er juin 1809. Il participa aux campagnes d’Espagne et du Portugal entre 1809 et 1812.

L’Association de Fresnes à Ecquevilly (AFE), spécialisée dans l’histoire communale, a fait une demande de réparation de la stèle auprès de la mairie, suite à sa découverte par l’ACMN. « Le dossier est en cours. Nous souhaitons conserver cette tombe qui est en très mauvais état en nous inspirant de ce qui a été fait aux Mureaux », indique sa présidente Claire Coquelin.

« Nous pourrions également participer aux frais de restauration », propose-t-elle également. « Je ne sais pas, rien n’est acté », répondait il y a quelques jours avec un intérêt manifestement limité Anke Fernandes (SE), la maire d’Ecquevilly. Le conseil municipal n’a ainsi, pour l’heure, pas statué sur le sort réservé à la stèle de Jean-Philbert Puthome.

Le sujet dépasse également celui des seuls grognards enterrés il y a deux siècles, l’abandon progressif des sépultures commençant ainsi à toucher celles des anciens poilus de la Première guerre mondiale. Certaines tombes « souffrent d’enfoncements et auraient besoin, d’ores et déjà, d’un entretien », témoigne ainsi l’historien amateur de Houdan.

La plupart de ces tombes bénéficient encore de quelques descendants directs s’occupant de l’entretien. « Cependant, dans 50 ou 100 ans, les descendants auront disparu, la mémoire collective s’effacera progressivement, met-il en garde. Nous nous retrouverons, possiblement, dans le même cas de figure qu’avec les grognards. »

Concessions funéraires de soldats : un casse-tête juridique ?

Les concessions illimitées accordées par les municipalités aux familles des anciens soldats de l’armée napoléonienne ont permis leur maintien dans les cimetières depuis près de deux siècles. Mais elles peuvent aujourd’hui poser problème aux communes pour leur entretien, les municipalités n’en étant ni propriétaires, ni responsables, malgré le fait que, la plupart du temps, les descendants de ces anciens combattants aient disparu.

A Meulan-en-Yvelines, deux généraux sont enterrés au cimetière. « Ces tombes bénéficient d’une concession illimitée », indique de leur statut actuel le service municipal des affaires culturelles. « Pour autant, l’entretien est compliqué, car ces concessions ont été obtenues à l’époque par les familles, qui n’ont plus de descendants actuellement, détaille la responsable du service, Valérie Warin. L’entretien n’est pas à la charge de la commune, bien que nous opérions celui-ci. »

Les mairies ont cependant la possibilité de demander une concession perpétuelle lorsqu’une tombe est declarée abandonnée. Une fois obtenue une concession de ce type, la commune peut alors conserver et réparer ces monuments. « Nous avons trois ans pour faire cette demande, qu’on renouvelle chaque année », précise Isabelle Siméon, responsable du service culturel à Houdan.

Mise à jour, 18 octobre 2018 : Il était indiqué de manière erronée dans une précédente version de cet article que le général Songeon était enterré au cimetière de Maulette.