Des usagers très en colère, des élus embarrassés, des postiers au bout du rouleau. Depuis plusieurs semaines, bien des communes du Mantois, dépendant du centre de tri de Mantes-la-Jolie, subissent des retards importants, voire même l’absence de livraison des courriers. Limay, Mantes-la-Ville, Mantes-la-Jolie, mais aussi Gargenville ou Porcheville sont très lourdement impactées par ces déficiences.

Si retards et difficultés de distribution se sont déjà produits ponctuellement dans certains quartiers et communes du Mantois par le passé, elle prennent depuis la rentrée des proportions jusque-là jamais connues pour les usagers… et même pour les gardiens d’immeuble, dont certains sont invités à récupérer au centre de tri le courrier de leurs locataires, dévoile ce samedi Le Parisien. Sollicités par La Gazette, certains maires confirment la colère de leurs administrés. Les facteurs, eux, auraient une demi-tournée supplémentaire à effectuer en plus de leur tournée habituelle.

A entendre la CGT de la Poste, au niveau départemental comme à celui du centre de tri, le problème semble fort bien identifié. Il a d’ailleurs fait l’objet, ce lundi, d’une alerte sociale : il manquerait de très nombreux facteurs au bataillon, et les conditions de travail aujourd’hui très dégradées rendraient les recrutements difficiles. La dernière réorganisation en date, mise en place le 18 septembre à Mantes-la-Jolie, aurait, selon le syndicat, achevé de mettre la distribution dans le rouge. Si la Poste admet ces problèmes d’embauche, elle met surtout en avant ses nouveaux facteurs.

Le centre de tri mantais semble en déliquescence, selon une récente vidéo que s’est procurée La Gazette et visible ci-dessous. Caméra en main, naviguant au sein du bâtiment situé à proximité du Val Fourré, un postier anonyme évoque « un vrai bordel ». Jonchés sur des casiers, des tas de lettres et de colis y sont entassés sans avoir été livrés, parfois depuis « plus de trois semaines » selon le commentateur. Il s’y désole d’un spectacle qu’il considère comme indigne d’ « un service de qualité pour un groupe qui se réclame du service public ! »

Si les retards actuels peuvent sembler bénins à certains, ils ont de graves conséquences pour d’autres usagers. « C’est ma paye de ce mois-ci qui arrive par lettre, je ne l’ai pas reçue : je suis bloqué, je ne peux pas payer [le loyer de] mon appartement !, peste ainsi Laurent, 26 ans, négociateur en fonds de commerce et auto-entrepreneur habitant au centre-ville de Mantes-la-Jolie. Les matins, je reste ici pour attendre ces lettres qui me permettent d’être payé. » Réglé par chèque postal de clients parfois éloignés, il ne reçoit pas son courrier depuis plusieurs semaines.

La colère s’exprime également sur internet, des dizaines de publications Facebook dénonçant ces manquements postaux depuis quelques semaines. « J’ai eu sept jours de retards de courrier, une lettre a été tamponnée le 18 septembre et je ne l’ai reçue que le 6 octobre ! , s’indigne ainsi la Limayenne Angélique. Je sais que quelques rues sont fortement impactées comme la rue des Chante coqs, Ampère et des Fontaine Agnès. » La Poste lui a répondu qu’elle n’arrivait pas à recruter et qu’elle ne faisait pas de remplacements, assure cette usagère fort mécontente.

Du côté des mairies, premiers relais vers lesquels les usagers amènent leurs doléances, la colère se fait aussi sentir. A Gargenville et à Limay, les maires évoquent sans peine des administrés mécontents, remontant leurs plaintes. « Nous avons reçu 30 personnes depuis un mois à la mairie qui sont venues nous dire qu’elles n’avaient pas de courriers », renseigne ainsi Jean Lemaire (UDI), édile de Gargenville. A Limay, le maire Eric Roulot (PCF) confirme « des retours d’usagers qui existent », et dont il soupçonne le nombre réel plus important dans sa commune, « sachant que tous n’osent pas venir se plaindre non plus ». 

Un facteur aguerri de Mantes-la-Jolie, croisé la semaine dernière dans le centre-ville, évoque d’ailleurs sans détour le manque de facteurs au sein du centre de tri, raison principale, selon lui, des courriers actuellement non distribués. « Il n’y a pas assez de facteurs au centre de tri […], nous accusons cinq jours de retards de courriers et certains quartiers, dont [le boulevard du] Maréchal Juin, ne sont même plus livrés, déplore-t-il. les nouveaux facteurs embauchés ne restent parfois pas plus d’une journée, tellement le travail est dur. »

Les maires de Gargenville et Limay constatent d’ailleurs eux-mêmes une baisse du nombre de postiers faisant leur tournée dans leur ville, même s’ils ne disposent pas de chiffres précis. A Limay, Eric Roulot l’impute à « une dégradation du service public avec le passage des tournées et une volonté de réduire les moyens. » A Gargenville, Jean Lemaire a le « sentiment que les facteurs sont moins nombreux », et fait part de ses observations : « Ils étaient quatre ou cinq il y a quelques temps, maintenant, je n’en vois que deux ou trois. »

En 2016, des facteurs du centre de tri mantais manifestaient pour demander plus d’effectifs, imputant déjà les erreurs de distribution et les tournées parfois supprimées à leur nombre insuffisant. En juin dernier, bien des facteurs yvelinois s’étaient mis en grève pour protester contre la réorganisation alors prévue, et la sixième en quinze ans pour l’entreprise publique. La situation se serait depuis encore aggravée.

« On n’est pas assez à Mantes-la-Jolie, et nous fonctionnons avec un facteur pour une tournée et demie… Depuis 36 ans, je n’ai jamais vu cela !, rapporte une salariée de la Poste mantaise, syndiquée CGT (elle a souhaité rester anonyme, Ndlr). Avant, les retards duraient trois semaines, mais ensuite ça rentrait dans l’ordre, on voyait le bout du tunnel. Là, nous sommes complètement coulés et c’est la débandade. »

Il y aurait d’ailleurs actuellement « beaucoup de contrats d’intérim et de contrats précaires proposés » dans le Mantois, précise-t-elle. La CGT de la Poste, deuxième syndicat des Yvelines comme au centre de tri postal, a d’ailleurs lancé une alerte sociale ce lundi midi auprès de la direction départementale de l’entreprise. Cette possibilité permet à une organisation syndicale de dénoncer l’usage trop élevé des contrats précaires, marquant un manque structurel de personnel.

« On n’est pas assez à Mantes-la-Jolie, et nous fonctionnons avec un facteur pour une tournée et demie… Depuis 36 ans, je n’ai jamais vu cela !, » rapporte une salariée de la Poste mantaise.

Ce turn-over serait ressenti jusqu’aux usagers. « Les facteurs ne sont pas les mêmes et je ne les reconnais pas », constate Michel Lecouteux, 78 ans, retraité mantevillois habitant au domaine de la Vallée. La semaine dernière, il indiquait ne plus recevoir ni ses factures ni son journal depuis le 19 septembre. « Il y a beaucoup d’intérimaires dans notre poste, j’imagine qu’ils ne connaissent pas le quartier et peuvent parfois mal faire leur travail, analyse également le maire de Gargenville. Les adresses sont parfois mal mises et les facteurs se font insulter à leur passage. »

Selon la CGT, ce recours aux emplois de courte durée ne serait pas sans conséquences. « Nous accusons beaucoup d’arrêts maladie et il nous faudrait une quinzaine de personnes en plus pour fonctionner normalement, relate du centre de tri mantais Vincent Fournier, représentant syndical CGT des salariés de La Poste dans les Yvelines. Les facteurs sont débordés et les nouveaux recrutés ne restent parfois pas plus d’une journée, j’ai vu des responsables de notre centre trier le courrier avec les facteurs, qui n’arrivent d’ailleurs pas à finir leur tournée à temps. »

La direction francilienne de la Poste répondait la semaine dernière, dans un premier temps, ne pas être « particulièrement au courant de ces retards occasionnés » dans le Mantois. Quarante-huit heures plus tard, elle indique qu’à Gargenville, «  la journée de travail du facteur est décalée », pouvant « donner l’impression aux habitants que le facteur n’est pas passé », tout en confirmant dans le secteur de Mantes-la-Jolie les « difficultés de recrutements » de la Poste. « Servir nos clients avec la meilleure qualité de service possible est notre priorité », assure-t-elle.

« Pour ce faire, 84 facteurs ont été recrutés en CDI à fin septembre 2018 sur le département des Yvelines, répond de ses efforts la direction, qui affirme vouloir recruter 15 facteurs supplémentaires dans le département d’ici à la fin de l’année et renvoie les postulants à son site internet. Pour le site de Mantes, 20 facteurs ont été recrutés en CDI en 2017 et cinq à fin septembre 2018. »

La CGT et le maire de Limay pointent comme aggravante la dernière restructuration, mise en place le 18 septembre dans le centre de tri mantais. Elle « vise, ni plus, ni moins, qu ‘à supprimer des emplois », estime Vincent Fournier. « Ils annoncent sans cesse qu’il y a moins de lettres et de colis à distribuer, du fait de la numérisation des échanges, analyse le délégué syndical. Pourtant c’est faux, il y a une explosion des PTI (Petits colis à l’international, Ndlr) due à la consommation des gens sur internet et qui achètent principalement dans les pays asiatiques, il faut bien livrer ces colis. »

Dans les Yvelines, le Mantois n’est pas le seul secteur en butte à la déprime des facteurs. Mercredi 10 octobre, deux grèves ont été suivies à Carrières-sur-Seine et à Montesson, notamment contre cette sixième restructuration dont le point de blocage principal semble refléter la diminution du personnel. « Celle-ci nous impose une pause méridienne de 45 minutes qui nous fait travailler l’après-midi, au lieu de nous faire finir à 13h30, ce qui nous retarde dans nos livraisons  », pointe ainsi Vincent Fournier. « Le courrier, en volume, est de moins en mois important », estime de son côté la direction francilienne du groupe la Poste en évoquant des statistiques internes.