Le 15 octobre dernier, l’agence nationale de santé publique (aussi appelée Santé publique France, Ndlr) rendait publique une étude, révélée le jour même par Le Monde, analysant la pertinence d’une campagne de dépistage du saturnisme infantile, maladie aigüe liée à une intoxication au plomb. L’organisme se prononce « en faveur de mesures de réduction des expositions et d’une incitation au dépistage du saturnisme infantile », même si aucun cas n’ a été détecté « auprès de la population générale ».

Les résultats de cette étude, dont la recommandation porte sur les enfants de zéro à six ans vivant à proximité des plaines d’Achères et Carrières-sous-Poissy – Triel-sur-Seine, avaient été transmis à l’Agence régionale de santé (ARS) en 2015. L’ARS, quant à elle, tient à souligner que cette étude vise à « être transparente sur ses analyses et d’en donner l’information à la population » et préconise un rappel des règles d’hygiène élémentaires : se laver régulièrement les mains, ne pas porter la terre à sa bouche et veiller à un bon équilibre alimentaire.

Au sein des municipalités concernées, le risque de la pollution au plomb, issue d’un siècle d’épandage des effluents parisiens, est évidemment connu, mais aucune campagne de dépistage collective ne sera organisée. Cependant, au vu des quantités relevées et des résultats, elles tiennent à rassurer : « Nous ne sommes pas en alerte sanitaire », insiste Christophe Delrieu (DVD), le maire carriérois. Il prévoit toutefois une campagne de communication particulière selon les publics concernés : gens du voyage, propriétaires de parcelles dans la plaine ou quidams s’y promenant.

Du côté d’Achères, son homologue Marc Honoré (DVD), estime que ce rapport « tombe comme un cheveu sur la soupe ». S’il ne prévoit pas d’organiser une campagne de dépistage, il souligne qu’il était prévu qu’un flyer sur les risques de pollution au plomb soit distribué avant la fin de l’année à la population achéroise, en collaboration avec l’ARS. « Le but est d’informer sans alarmer », insiste-t-il.

La publication de ce rapport vient conclure une « étude sanitaire globale » lancée conjointement par l’ARS et le Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (Siaap) dès 2007. « Pendant longtemps, ces plaines servaient exclusivement à l’agriculture. Au fil du temps, des aménagements ont été réalisés sur ces zones, rappelle du contexte l’ARS. Des arrêtés préfectoraux avaient été pris pour interdire certaines productions agricoles à visée commerciale sur la zone, mais il n’existait aucune étude approfondie portant sur les potentielles conséquences sanitaires de cette pollution. »

Selon Christophe Delrieu, un autre événement, plus récent, aurait renforcé l’attention des pouvoirs publics : « Le 8 juin 2015, le seuil de plombémie au-delà duquel une alerte est déclenchée pour les enfants est passé de 100 µg/L à 50 µg/L [de sang]. » Selon l’état actuel des connaissances scientifiques et médicales, des effets neuroxiques du plomb, avec à la clé un « déficit cognitif persistant », sont en effet constatés chez les enfants, y compris à de faibles doses inférieures au seuil de 100 µg/L.

Dans une étude provisoire, arrêtée à 2013, France santé publique relevait dans le sol des plaines autrefois dévolués à l’épandage des concentrations en plomb « entre 24 et 690 mg/kg, avec une moyenne de 156,6 mg/kg ». Des relevés bien supérieurs à la moyenne francilienne établie à « 53,7 mg/kg ». A l’époque de l’étude, qui cite l’Insee, 39 896 personnes dont 3 726 enfants de moins de neuf ans vivaient à proximité de l’ex-plaine maraîchère carrièro-trielloise. Près de la plaine d’Achères, ce sont environ 133 503 personnes, dont 9 588 enfants, qui étaient alors recensés.

Une partie de ces plaines est désormais occupée par « des usages sensibles (habitations, écoles, jardins potagers…) », constate l’ARS. Qui poursuit de son but : « L’objectif d’une telle étude globale a été de définir si les zones qui ont fait l’objet d’épandages […], présentaient des concentrations en polluants susceptibles d’avoir un impact sur la santé de la population potentiellement exposée. »

À Achères, le périmètre d’étude englobait notamment « cinq jardins privés, trois jardins ouvriers, un établissement sportif et neuf établissements scolaires », détaille Marc Honoré, maire. Il détaille des résultats des sondages : « Sur les cinq jardins, les cinq étaient pollués, sur les trois jardins ouvriers, un seul était pollué, et aucun des établissements sensibles n’était pollué. » Une concentration de 190 mg/kg a toutefois été relevée au lycée Louise Weiss.

À Carrières-sous-Poissy, des établissements scolaires, « leurs parkings et aussi la poste communale », ont été englobés dans le périmètre d’étude, conduisant la municipalité à prendre des mesures. Dès le 15 octobre, des barrières ont ainsi été installées au sein de l’école des Dahlias, dans le quartier Saint-Louis. « On n’est pas sûrs que ce soit la terre de l’école qui soit polluée puisque l’étude raisonne en moyenne, explique Christophe Delrieu. Mais, par mesure de précaution, nous avons décidé d’interdire l’accès. » Les espaces concernés seront « décaissés », et donc leur terre remplacée prochainement.

Trois temps d’informations sont prévus auprès des différentes populations. « La police municipale va passer auprès des gens du voyage pour les informer, les propriétaires des jardins privés vont être contactés, précise le maire. Il y aura également une information à la population, car je ne peux pas dire quelles sont les terres polluées ou non. »

La Ville va s’attacher les services d’un laboratoire pour effectuer des prélèvements. L’ancien maire carriérois, Eddie Aït (GE), aussi conseiller régional, a interpellé la Région afin « qu’elle mobilise des crédits » concernant cette question. « Le sujet est trop anxiogène pour ne pas réagir », souligne-t-il. Et d’ajouter que la Région avait répondu « favorablement » à sa demande, du moins « si elle était sollicitée ».

« L’objectif d’une telle étude globale a été de définir si les zones qui ont fait l’objet d’épandages […], présentaient des concentrations en polluants susceptibles d’avoir un impact sur la santé de la population potentiellement exposée », détaille l’ARS des buts poursuivis.

Une information avait déjà été distillée sur ces risques auprès des propriétaires de parcelles, lors de l’interdiction des cultures. « Mais c’était il y a très longtemps, au moins 20 ans, je ne sais pas si les gens ont encore les papiers », se souvient Bruno Piva, un des propriétaires carriérois de l’ex-plaine maraîchère. Il poursuit : « A l’époque, c’était beaucoup moins médiatisé, les gens n’étaient pas sensibilisés. »

Si un arrêté préfectoral a été pris en 2000 pour interdire toute culture maraîchère, « quelques jardins » y existent toujours. « Ils en font pousser pour eux, je pense, cela fait longtemps qu’ils doivent en consommer, détaille Bruno Piva. La plupart des agriculteurs, ils ont tous 90 balais, ils ont mangé des légumes d’ici depuis qu’ils sont tout petits. »

La situation est identique dans la plaine achéroise. « Il y a un arrêté, on ne peut pas les cultiver pour la vente, rappelle Marc Honoré. Mais il y a des jardiniers, avec des jardins sous leur responsabilité. » L’élu, comme l’ARS, insistent sur le fait qu’une consommation occasionnelle est tout à fait possible. « Il faut varier leur provenance, l’ARS n’interdit pas de les consommer s’ils ne sont pas mangés tous les jours à tous les repas, enjoint l’édile. Il faut également bien les laver et bien les éplucher, mais cela ne s’applique pas qu’à la plaine. »

Les relevés de plombémie effectués par l’ARS entre 1995 et 2014 rapportaient toutefois que « les communes ayant les surfaces d’épandages les plus élevées ne rapportaient pas un nombre élevé de prescriptions récentes de plombémie ». Ce que relève également Marc Honoré : « Sur Achères, il y a eu 11 plombémies depuis 1995. Si je prends des villes qui ne sont pas concernées, à Saint-Germain il y en a eu 216, à Poissy 141, et 75 à Conflans. »

Des chiffres qui s’expliqueraient d’abord par la présence dans les logements de peintures au plomb et qui ne concerneraient donc pas Achères. « La moitié de la ville est construite sur des zones qui ont subi l’épandage, mais ces constructions datent de 1965-1970, détaille Marc Honoré. La composition de la moitié de la ville, qui était initialement concernée par l’épandage, a changé, tout a été urbanisé. »

Il y a une dizaine d’années, l’Association des pédiatres yvelinois, présidée par Jospeh Mamou, avait alerté sur cette concentration de plomb dans les peintures, et estimé que le nombre de cas de saturnisme était sous-évalué. « Sur les 20 000 naissances annuelles dans le département, on estime à 200 le nombre de bébés intoxiqués par le plomb, déclarait-il au Parisien en 2007. Or, on n’a dépisté que 16 cas l’an dernier et un seul cette année ! Ce n’est pas normal. »

Contacté par La Gazette, le pédiatre triellois, exerçant depuis 40 ans, estime que les risques seraient bien moindres aujourd’hui. « À Triel, les zones d’épandages étaient bien contrôlées, il n’y a pas eu de constructions », affirme celui qui a également été adjoint à l’urbanisme en 1987. Dans le département, « les deux derniers cas remonteraient à une dizaine d’années » et sans lien avec les terres polluées.

Le médecin insiste cependant sur un point : « Il ne faut pas consommer les herbes aromatiques plantées dans la plaine, et surveiller les enfants. » Dans les Yvelines, « la réalisation des enquêtes environnementales chez les enfants dont les plombémies avaient révélé des concentrations supérieures à 100 μg/L, n’avait jamais mis en évidence d’exposition en lien avec les anciens épandages », rassure également l’ARS.

Le dernier cas de saturnisme décelé provient d’un campement rom, situé sur un terrain en friche à Triel-sur-Seine, poursuit l’organisme sans toutefois donner de date. Là encore, « le lien de causalité avec les épandages est difficile à établir car l’exposition au plomb peut venir d’autres facteurs liés à leur mode de vie, comme la pratique du ferraillage », conclut-elle.

Aucune campagne de dépistage collective n’est pour l’instant à l’ordre du jour. « Si les gens ont un doute, ils peuvent aller voir leur médecin traitant pour une plombémie », souligne toutefois Christophe Delrieu. L’examen consiste en une prise de sang pour évaluer la concentration en plomb dans l’organisme.

« Je suis surpris qu’il n’y ait pas eu de coordination, note pour sa part l’Achérois Marc Honoré. Cela fait deux ans que nous avons des réunions de travail avec l’ARS et la sous-préfecture et nous n’avons pas été informés de cette publication. » Il a ainsi demandé qu’une réunion ait lieu avec les maires concernés.

Pour sa part, l’ARS a annoncé avoir « adressé un courrier » aux professions de santé du secteur pour « renforcer leur vigilance ». Et de préciser : « En lien avec les autres services de l’Etat, des réunions avec les professionnels vont être organisées dans chaque département, les préfectures gardant le lien direct avec les maires. »

PHOTOS : ILLUSTRATION / LA GAZETTE EN YVELINES