Scène plutôt insolite aux sept entrées de l’usine du groupe PSA à Poissy en ce vendredi 8 mars, Journée internationale des droits des femmes. Alors que les départs de l’équipe de nuit et les arrivées s’enchaînent, le syndicat Force ouvrière (majoritaire sur l’ensemble du site, Ndlr) distribue des roses au personnel féminin.

L’attention peut prêter à sourire, mais pour Brahim Aït Athmane, secrétaire de Force ouvrière, ces fleurs symbolisent « la fragilité des droits des femmes, à les obtenir et les conserver ». Au sein de l’usine piscicaise, la part des femmes est estimée à 12 %. Un résultat similaire est observé chez l’autre constructeur historique de la vallée de Seine, Renault-Flins, où 12,8 % de femmes sont recensées dans l’usine aubergenvilloise, selon la direction.

Réputé masculin, le milieu de la construction automobile, et plus largement de l’industrie, n’est pas non plus épargné par les cas de discrimination, de sexisme quotidien et de harcèlement. Les quelques témoignages récoltés par La Gazette, loin d’être exhaustifs, évoquent toutefois une amélioration des conditions au fil des décennies. Cependant, des progrès restent encore à faire, et passent notamment par l’éducation selon ceux qui y travaillent.

À Poissy, le taux de féminisation fluctue selon les années. « On est arrivé jusqu’à 18 %, mais ces dernières années, le pourcentage a évolué à la baisse », souligne Brahim Aït Athmane. Il analyse : « Beaucoup de femmes ont souscrit aux départs en retraite anticipés. » De l’action du 8 mars dernier, il précise toutefois : « On fait peu d’actions de ce type. L’idée, c’est de sensibiliser mais aussi de libérer la parole des uns et des autres », à l’image du mouvement Me too, lancé en 2007 mais popularisé en 2017 suite à l’affaire Weinstein, visant à dénoncer sexisme, harcèlement, discriminations et agressions sexuelles.

Libérer la parole, une action essentielle pour la présidente de la commission égalité et diversité au sein de PSA Poissy et déléguée syndicale CFE-CGC, croisée ce matin-là. « À force d’en parler il y a une prise de conscience », témoigne Cécile Hermeline, qui ajoute : « En vingt ans, il y a eu une évolution des mentalités, il n’y a, heureusement, plus de sifflets dans les ateliers, ce qu’on pouvait avoir. »

Dans les années 1970 et 1980, chez Renault Flins, le sexisme, dans ses manifestations les plus basiques, était en effet monnaie courante. « Je l’ai subi [le sexisme]: je ne pouvais pas m’habiller comme je voulais, je me faisais siffler dès que je passais sur une chaîne », souligne une ancienne salariée de l’usine, militante féministe et « établie », autrice de L’ envers de Flins, une féministe révolutionnaire à l’atelier.

Difficile ainsi de faire entendre sa voix au sein de l’usine. « Les femmes subissent un machisme parfois invisible, qui passe par du harcèlement sexuel, des blagues salaces, des calendriers avec des photos de femmes nues… pour se faire accepter, c’ est compliqué, poursuit-elle. Quand on dit quelque chose, on nous dit qu’on n’a pas d’humour. Mais non, les blagues sexistes ne sont pas rigolotes. » Autre symbole de la violence psychologique, selon elle : « L’atelier couture, on l’appelait le parc à moules, parce qu’il y avait principalement des femmes. »

Dans les années 1990 chez PSA, « je ne pouvais pas descendre seule dans les ateliers, il fallait que je sois chaperonnée », se souvient pour sa part Cécile Hermeline, qui a commencé en tant que technicienne. À l’époque, l’usine comprend « entre 5 et 6 % » de salariées. La mesure de protection des femmes avait été prise suite à deux faits, qu’elle et Brahim Aït Athmane qualifient de « graves », sans s’étendre plus. « Si mon chef me surprenait en train de descendre seule, il me demandait ce que je faisais, explique-t-elle. Mais moi, ce que je voulais, c’était aller travailler. C’est lourd, on ne peut pas oublier cela. »

Elle reconnaît que, malgré le changement des mentalités, subsiste un certain « machisme primaire » et que la lutte est quotidienne. Elle évoque notamment l’arrivée de la Digital factory au sein de l’usine à la fin de l’année 2018. « Il a fallu rappeler que les femmes pouvaient s’habiller comme elles le voulaient, qu’elles n’étaient pas obligées de venir travailler en jean et col roulé », détaille Cécile Hermeline. « Dans les entreprises, des règlements intérieurs sont établis, il faut qu’ils soient respectés, appuie de son côté l’ancienne salariée de Renault-Flins. Mais selon moi, ça vient de la base, tout est une question d’éducation. »

« Je suis la seule de mon atelier et je n’ai jamais rien eu, souligne Fikria, secrétaire au comité d’entreprise pour Force ouvrière. Peut-être que j’ai eu de la chance, peut-être que le fait que je sois entrée à 19 ans a joué, peut-être aussi parce que je ne me laisse pas faire. »

À Poissy, ces remarques récentes sur le physique ou la tenue vestimentaire ont eu un impact. « Certaines ne voulaient plus descendre manger à la cantine, car l’heure coïncidait avec la sortie des ateliers et qu’elles avaient peur, déplore Cécile Hermeline. Ce n’était clairement pas acceptable. » Elle pointe également qu’en dehors de l’atelier, dans les bureaux, « on pèche dans les hauts salaires, les cadres dirigeants » en matière de féminisation.

L’ usine a toutefois été la première du groupe a avoir une femme à sa tête, de 2011 à 2013. « Elle a apporté des changements, en essayant notamment de recadrer les horaires des réunions, car elle devait aussi gérer ses enfants », relève Cécile Hermeline. Au niveau du groupe, elle se satisfait de la note obtenue par PSA au sein de l’index égalités femmes-hommes (entré en vigueur au 1er mars dernier, cet indice vise a évaluer l’égalité salariale au sein d’une entreprise, Ndlr), qui est de 89 / 100.

Chez la marque au losange, cet indice est de 94 / 100. « C’est un bon score. Il y a eu un gros travail de sensibilisation fait à partir de la responsabilité sociétale des entreprises », indique-t-on à la direction de l’usine aubergenvilloise (la direction de l’usine PSA de Poissy n’a pu répondre dans les délais impartis à publication, Ndlr).

Concernant le taux de féminisation de 12,8 %, Marie-Laure Greffier, directrice des ressources humaines de Renault Flins, note qu’il « progresse doucement ». Elle ajoute qu’il ne s’agit pas d’une problématique propre à l’usine Renault, mais au secteur industriel tout entier : « Les métiers de l’industrie, de manière générale, attirent assez peu les femmes. On vit ça pleinement à l’usine de Flins, on arrive petit à petit à séduire les femmes dans les possibilités de carrières que l’on offre. »

Cependant, ce manque d’attrait, bien que le milieu soit essentiellement masculin, ne serait pas selon elle lié à une peur des remarques que pourraient ressentir les postulantes. « Ce n’est pas l’ambiance qui freine, c’est plutôt l’idée reçue, les préjugés que ce sont des métiers difficiles, pointe la responsable des ressources humaines. En tout cas, on ne m’a jamais dit que c’était à cause d’un environnement masculin. »

En 2018, une trentaine de femmes ont été embauchées sur 270 personnes. Concernant le traitement du sexisme, des discriminations, Marie-Laure Greffier poursuit : « Au niveau du groupe, on a toute une politique basée sur la promotion de la diversité, baptisée Mobiliz, qui se décline sur l’ensemble des sites. »

À Aubergenville, un réseau fondé sur le volontariat, « Zéro exclusion @ Flins », a ainsi vu le jour en juin 2018. « C’est un comité qui a été fait par des femmes, des membres du comité de direction, des opératrices sur chaînes, des élues syndicales, rappelle Marie-Laure Greffier. Cela ne veut pas dire qu’avant, on ne faisait rien, mais il n’y avait pas ce côté fédérateur, cela était moins structuré. »

Lors du 8 mars dernier, une journée d’ateliers autour du bien-être et des conférences à destination des managers autour du leadership au féminin ont été menées. « Il y a une forme de complémentarité pour atteindre la même performance, il n’y a pas une bonne et une mauvaise posture », souligne Marie-Laure Greffier.

Toutefois, chez PSA comme chez Renault, les syndicalistes pointent la nécessité de rendre ces métiers, considérés comme masculins, accessibles à tous. « Il y a des métiers qui sont difficiles pour les femmes, mais cela est marginal, pointe Ali Caya, secrétaire de la CGT Renault Flins. Plutôt que de supprimer la difficulté, il faudrait améliorer les postes, pour tout le monde. »

Présent depuis 22 ans à l’usine, il ajoute, concernant les cas de sexisme : « Ça existe, mais ce sont souvent des cas isolés, combattus par les ouvriers. » Et de noter toutefois une amélioration de la présence des femmes : « À l’emboutissage, une cheffe est arrivée récemment, cela s’est bien passé. Dans cette section, il n’y a que trois femmes et les trois ont des responsabilités. »

Si le tableau dépeint par Cécile Hermeline pouvait sembler bien noir, elle tient à nuancer l’ambiance dans les ateliers : « Il y a quand même eu des bons moments, on était un peu bichonnée, surprotégée parfois. » Un tableau positif que dépeint également Fikria, secrétaire au comité d’entreprise pour Force ouvrière, arrivée il y a 16 ans à l’emboutissage. « Je suis la seule de mon atelier et je n’ai jamais rien eu, souligne-t-elle. Peut-être que j’ai eu de la chance, peut-être que le fait que je sois entrée à 19 ans a joué, peut-être aussi parce que je ne me laisse pas faire. »

Renault condamné pour « discrimination en raison du sexe »

En fin d’année dernière, le tribunal des Prud’hommes de Poissy a condamné le constructeur automobile a verser à une salariée 10 000 euros de dommages et intérêts pour « discrimination en raison du sexe », révélait récemment Le Parisien. Le quotidien francilien indiquait que la direction n’avait pas fait appel de la décision. En octobre 2014, une salariée aujourd’hui âgée de 47 ans est mutée de son poste d’accueil à la gare routière à un poste de cariste au sein du centre de pièces logistiques. Elle est la seule femme à occuper ce poste et « verse 17 étiquettes de paquets mentionnant un poids brut allant de 12 à 37 kilos », rapporte le jugement, alors que le poids maximum pour une femme est compris « entre trois et sept kilos ». Les juges indiquent que « les éléments versés » sont « susceptibles de caractériser une atteinte au principe d’égalité de traitement » et enjoint le constructeur automobile à présenter des éléments « objectifs ». Après examen de deux courriels, soit l’ensemble de la défense de Renault à ce sujet, le tribunal des Prud’hommes a estimé que l’entreprise, « échouant en conséquence à produire que le poste d’approvisionneur pièces […] relevait d’une cotation permettant qu’il soit occupé par une femme outre le fait qu’il n’apporte pas d’éléments démontrant que les raisons d’affectation à ce poste étaient justifiées par des motifs étrangers à toute discrimination ».