La scène avait fait le tour du monde. Samedi dernier, au centre culturel le Chaplin, plusieurs lycéens, faisant partie des 151 jeunes interpellés, agenouillés et menottés le 6 décembre dernier à proximité des Restos du coeur, sont venus une nouvelle fois témoigner, lors d’une soirée organisée par le Collectif de défense des jeunes du Mantois. Avec leurs parents, ils ont encore dénoncé l’humiliation ressentie ce jour-là, ainsi que des violences policières décrites comme récurrentes, et ont insisté sur la nécessité de ­parler pour faire changer les choses.

En présence des professeurs et de leurs avocats, lycéens, parents et association ont rapporté les avancées de la quarantaine de plaintes déposées pour « actes de torture et de barbarie », pour « violences sur mineur par personnes dépositaires de l’autorité publique » ainsi que pour « diffusion illégale » d’images de personnes entravées.

Deux lycéens ont été convoqués ce lundi 13 mai par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN). « Jusqu’à il y a peu, ­aucune enquête n’avait été ouverte », ­rappelle pour sa part Maître Arié Alimi, l’un des avocats des familles, évoquant un processus « trop lent ». La demande de saisie d’un juge d’instruction indépendant a également été ­formulée par leurs ­avocats.

L’émotion est très présente pour les parents et dans la salle. « C’est important pour nous parce que ce n’est pas que le 6 décembre, c’est important pour nous que des gens s’intéressent à ce qui est arrivé à nos enfants », souligne Myriam, dont le fils lycéen avait été interpellé. « Dans notre famille, il y a un avant et un après 6 décembre », souligne Rachida, l’une des mères de famille membres du collectif.

Son fils Yasser, 17 ans avait été placé en garde à vue au commissariat mantais, « à 15 dans une cellule pour cinq », explique-t-elle. « Il était hors de question qu’on rase les murs, s’exprime-t-elle sur la scène. Dans ma tête, c’était : il suffit d’avoir ces bavures policières, ces morts, ces blessés sur les jeunes de quartiers populaires. » Sur la scène également, Yasser « encourage les gens à venir avec nous, à essayer de régler les choses ».

« J’envoie mon fils au lycée la boule au ventre, je l’appelle régulièrement pour savoir où il est, détaille une autre mère de famille sur la scène. Ce qu’il s’est passé, je m’en veux un peu, j’ai forcé mon fils à aller à l’école, on m’a dit que l’école était ouverte […]. Je me suis dit c’est moi qui ait envoyé mon fils en garde à vue. »

Selon Rachida, par l’action du collectif, « on demande également des explications au rectorat, pour savoir pourquoi les grilles étaient fermées ce jour-là ». De l’intervention policière, « c’est une mesure incompréhensible », s’indigne-t-elle : « On a voulu faire de Mantes-la-Jolie un exemple car le mouvement commençait à prendre de l’ampleur. Cette intervention ne se serait pas faite ailleurs. »

Consciente de la montée des tensions, elle avait prévenu son fils. « Ce qui m’a étonné, c’est que le jour des interpellations, elle m’a dit de faire attention, comme si elle savait ce qui allait se passer et ça ce n’est pas normal confirme Yasser, scolarisé en 1ere ST2S au lycée Saint-Exupéry. En garde à vue, je pensais plus à mes parents qu’à moi. »

Deux jours plus tard « il a écrit une lettre au préfet pour demander à continuer de manifester, il ne comprenait pas pourquoi cette liberté lui avait été enlevée », se rappelle Rachida. Elle a également remarqué « des insomnies, du stress » chez l’adolescent, que l’intéressé met cependant plutôt sur le compte « des études et des examens ». « Aujourd’hui, il y en a qui se projettent, voient leur avenir, mais hors de la France, cela les a traumatisés », ­insiste Rachida.

Militante de la ligue des droits de l’homme et professeure d’histoire-géographie au lycée Saint-­Exupéry, Nathalie Coste évoque elle aussi un « véritable ­traumatisme » pour les enseignants ayant vécu les évènements. « On n’a pas pu protéger nos élèves, on a essayé à de très nombreuses reprises de garantir leur droit de manifester, légitime et que cela se fasse dans un climat de sécurité qui n’était pas assuré », ­indique-t-elle.

Au lendemain des évènements, les professeurs des deux lycées avaient déclaré avoir demandé à ce que les établissements soient fermés, ce qui n’avait pas été le cas. « Notre objectif c’est […] de leur apprendre ce qu’est le droit de parole, d’expression, le droit républicain, tout ce travail-là a été ce jour-là totalement battu en brèche », regrette-t-elle.