Depuis des années, de nombreux scandales d’abus sexuels ou pédophiles éclaboussent l’Eglise catholique. À Mantes-la-Jolie, le mercredi 15 mai, une centaine de personnes se sont réunies à la collégiale pour une conférence sur la protection des mineurs dans l’Église et dans la société. Jeudi 23 mai, à Poissy, les paroissiens se sont rejoints pour dialoguer autour du même sujet. Anonymement ou au micro, chacun a pu poser ses questions pour lever les tabous autour des abus sexuels dans l’Église. Pour tous, protéger les mineurs passe notamment par la prévention.

Après les déclarations du pape François sur la protection des mineurs fin février, les paroisses elles-mêmes s’emparent du sujet dans les Yvelines, avec une série de réunions dans les églises. Sensibiliser et comprendre le phénomène, agir et réagir, mais aussi faire preuve de vigilance ont été les mots clefs des soirées de Mantes-la-Jolie et de Poissy. Un moyen pour l’Église de redonner confiance à ces fidèles, et de faire connaître les engagements pris pour lutter contre ce phénomène. La formation des prêtres, la réaction de l’Église, les sanctions prévues interrogent les ­paroissiens.

« Une soirée comme la nôtre est déjà un exemple de l’important effort de sensibilisation, de réflexion, qui s’amorce partout dans les Yvelines », explique Monseigneur Bruno Valentin, évêque auxiliaire de Versailles, présent à Mantes-la-Jolie le mercredi 15 mai. Depuis le mois d’avril, « près d’une dizaine de paroisses ou de doyennés ont programmé des soirées comme celle-ci », se réjouit Mgr Valentin.

Jeudi 23 mai, dans la collégiale de Poissy, une centaine de personnes sont réunies autour d’une psychologue et d’une gendarme pour aborder ce même thème.

Dans la collégiale, plus de 150 personnes écoutent attentivement les trois intervenants de la conférence sur les mineurs et les scandales d’abus sexuels dans l’Eglise. Chacun a reçu un papier en arrivant, pour garantir l’anonymat des questions posées aux intervenants lors du débat, comme un témoin de la sensibilité du sujet abordé ce ­soir-là.

Jeudi 23 mai, dans la collégiale de Poissy, une centaine de personnes se sont réunies autour d’une psychologue et d’une policière « Je suis assez heureux, personnellement, que cette soirée ait lieu en dehors d’un cadre médiatique qui met une certaine pression sur la parole », déclare le père Courtois, curé de la collégiale. À Poissy, les paroissiens ont pu directement prendre la parole.

« Il s’agit autant d’une crise dans l’Église que d’une crise de l’Église », reconnaît d’emblée face aux fidèles mantais l’évêque auxiliaire, des scandales à répétition d’abus sexuels dans l’Église. « C’est l’écho dans l’Église d’une crise de société, estime Mgr Valentin. Mais je ne peux pas finalement m’arrêter là en disant juste, vous voyez, on est comme les autres. »

« Nous ne sommes pas seulement face à des cas isolés », reconnaît ainsi l’évêque auxiliaire sans pouvoir donner de chiffres précis sur le nombre de prêtres concernés. « Nous n’avons pas d’éléments pour dire que la prévalence soit plus forte dans le clergé qu’ailleurs », défend-il cependant. « On est entre 1 et 4 % des personnes incarcérées pour actes sexuels sur des mineurs qui sont des prêtres », précise quelques jours plus tard la policière présente à Poissy.

Une réalité à laquelle Emmanuel Maignan, commandant de gendarmerie à Mantes-la-Jolie, n’a pas encore été confronté. « En huit ans de gendarmerie, je n’ai jamais eu aucun dossier lié à des actes sexuels par un prêtre sur des enfants », témoigne-t-il, rappelant que les agressions sexuelles sur mineurs sont commises « dans 90 % des cas » dans la sphère familiale. La policière intervenant à Poissy explique : « Les 90 %, c’est un papa, c’est un beau-père, c’est un frère, c’est quelqu’un qu’on aime beaucoup. »

« Nous ne sommes pas seulement face à des cas isolés », reconnaît l’évêque auxiliaire, sans pouvoir donner de chiffres précis sur le nombre de prêtres concernés.

Concernant l’Église, Mgr Valentin pointe deux facteurs principaux. D’abord l’implication historique des prêtres dans l’éducation des enfants, accompagnée « d’une autorité décuplée par leur statut spirituel », représentant un cocktail « potentiellement explosif » pour faciliter les abus : « Quand toutes sortes de gardes-fous permettant à des personnalités un peu fragiles de se contenir, finalement, se trouve retirés. »

« Le phénomène de citadelle assiégée explique beaucoup de phénomènes auxquels on a pu assister », poursuit l’évêque auxiliaire d’une confiance jugée excessive des paroissiens envers leur curé. Les catholiques auraient ainsi fait de leurs prêtres des hommes irréprochables et intouchables. « Lorsque je trouve le bon prêtre, […] tout lui est permis », interprète Mgr Valentin.

L’évêque évoque la récente et très médiatique affaire Preynat, du nom du prêtre accusé depuis 2016 d’avoir commis des abus sexuels sur mineurs dans les années 1990. Elle a valu au cardinal Barbarin d’être récemment condamné en première instance, pour ne pas avoir agi suite aux dénonciations des victimes devenues majeures.

Il aborde les quatre axes de travail d’une Conférence des évêques tenue en novembre 2018. Avant toute chose, un mémoire doit être rendu en fin d’année 2019 avec des chiffres sur les abus sexuels dans l’Église. Suivent trois axes d’action : la mise en place d’une indemnisation pour les victimes, la prévention dès la formation des prêtres, et des pistes pour l’« accompagnement des fautifs après leur sanction » rappelant que « la sanction doit être donnée, la sanction doit être exécutée ».

La psychologue participant à la conférence à Poissy expose devant une assistance attentive : « Les signes qui peuvent être le reflet qu’il s’est passé quelque chose de grave ou de très grave ».

Le 9 mai dernier, dans une lettre apostolique, le pape François rappelle que toute personne de l’Église ayant connaissance de faits d’abus sexuels « a l’obligation de le signaler sans délai ». À défaut de porter directement plainte à la police ou à la gendarmerie, Mgr Valentin informe qu’il existe désormais deux solutions pour faire un signalement à l’église ­catholique dans le diocèse de ­Versailles.

Il est possible de contacter la cellule d’accueil des victimes de pédophilie (à l’adresse de courriel ecoutevictimes@catholique78.fr, Ndlr), ou s’adresser directement à l’évêque. Le diocèse agit ensuite en collaboration « étroite, transparente et confiante avec la justice dans le département des Yvelines », assure l’homme d’Église.

« Nous avons je crois, à maintenir l’attention dans la durée » évoque Mgr Valentin. Il partage avec les paroissiens mantais présents sa crainte que la vigilance s’amenuise quand les médias ne traiteront plus ce phénomène. Pour le père Williamson, cette soirée à la collégiale de Mantes-la-Jolie était l’occasion d’évoquer la crise mais aussi « de réfléchir sur la manière d’en sortir pour faire de notre ­maison, l’Église, une maison sûre ».

Abus sexuels sur mineurs dans l’Église ou dans la famille, les ­paroisses ont aussi pu, lors de ces soirées, aborder le sujet de la prévention. La psychologue participant à la conférence à Poissy expose, devant une assistance ­attentive, « les signes qui peuvent être le reflet qu’il s’est passé quelque chose de grave ou de très grave » pour l’enfant ou ­l’adolescent. Modification de l’humeur ou du comportement alimentaire, isolement, troubles du sommeil, décrochage scolaire, atteintes physiques, entre autres, peuvent alerter les proches des mineurs.

Aux questions concernant le mutisme d’un enfant qui aurait subi une agression à caractère sexuel, la psychologue rappelle l’importance de « le rejoindre un maximum pour recréer un climat de confiance ». L’enfant, surtout très jeune, n’aurait pas toujours les mots pour évoquer ce qui lui est arrivé. « Il faut essayer de lui prêter ses mots », conseille la psychologue.

Des propos confirmés par la policière présente ce jour-là : « Il ne faut pas mettre à mal les paroles fragiles de l’enfant. » Être vigilant face aux réactions d’un enfant doit s’accompagner d’une vigilance envers ceux qui l’entourent. Sans illusions, le docteur Olivier Ille, chef du service neurologie à l’hôpital François Quesnay de Mantes-la-Jolie, estime cependant qu’il est « quasiment impossible de repérer un futur criminel ».

La difficulté proviendrait du fait que « cette personne-là, c’est tout le monde […] il n’a pas de profil physique, il n’a pas de profil psychologique », souligne la policière présente à Poissy. « Ce qui est évident, c’est qu’ils sont tous avec un comportement déviant », précise tout de même la psychologue.