La fréquentation du RER A a augmenté de 15 % en l’espace de seulement quatre ans. Désormais, 1,4 million de voyageurs empruntent chaque jour la ligne la plus fréquentée d’Île-de-France. Dans les trains des autres lignes de l’Ouest francilien, les usagers perdent peu à peu tout espoir de voir la situation s’améliorer. Trains retardés ou supprimés, quais et wagons bondés, chaque jour réserve en effet son lot de surprises même hors des heures de pointe.

Sur l’autoroute A13 qui irrigue Yvelines et Normandie depuis Paris, la circulation devient elle aussi désormais chaotique au moindre incident, quelque soit l’heure de la journée. La Gazette a rencontré usagers, élus, associations à propos de ces transports de plus en plus saturés en vallée de Seine. Tous témoignent d’une dangereuse dégradation à l’Ouest de Paris, alors que la construction de logements ne montre pas de signe de faiblesse.

La plupart des élus et des institutionnels voient comme une solution l’extension de Paris jusqu’à ­Mantes-la-Jolie du RER E (projet Eole, Ndlr), à la mise en service prévue pour 2024. Mais certains d’entre eux estiment qu’une désaturation globale ne sera réellement envisageable qu’avec la ligne nouvelle Paris-Normandie (LNPN), dont les nombreux chantiers ont été échelonnés par l’État de 2023 à 2037. En attendant, les habitants de la vallée de Seine souffrent ­quotidiennement.

Sur l’autoroute A13, véritable artère automobile de la vallée de Seine, comme sur les routes qui la jouxtent, les conducteurs témoignent de la même colère que celle des usagers de la ligne ferroviaire.

Mardi 4 juin, Adrien quitte Rosny-sur-Seine en train pour son travail à Paris. À 9 h, sa femme, enceinte, le prévient qu’elle a de plus en plus de contractions. Elle va partir à l’hôpital de Mantes-la-Jolie accompagnée par son père. Il quitte son travail pour assister à la naissance de son deuxième enfant. Il arrive à la gare Saint-Lazare pour prendre le train de 10 h 17. Adrien découvre que le courant est coupé dans toute la gare. Aucun train ne peut partir. L’angoisse monte. Son train part avec 40 minutes de ­retard. C’est trop tard.

En arrivant à la gare de Mantes-la-Jolie, à 11 h 30, il apprend que son bébé est né quelques minutes plus tôt. « Il n’y aurait pas eu de problème, en fait, je serai arrivé pile-poil pour la naissance, […] sur le moment j’étais vraiment vraiment énervé, témoigne le père de famille contacté il y a quelques jours. C’est le bonheur et le malheur en même temps. […] Beaucoup de personnes ratent des évènements importants de leur vie [à cause des retards et annulations récurrents de la ligne J]. »

Chaque jour, 269 000 voyageurs, franciliens comme normands, empruntent cette ligne entre Paris et Rouen via Mantes-la-Jolie. Ils font face quasi-quotidiennement à des conditions de transports difficiles, avec des trains d’une capacité totale de 730 places de plus en plus surchargés. Depuis le début de l’année, le Comité des usagers des transports de l’Ouest Francilien a ainsi recensé 150 retards et 49 suppressions de trains sur la ligne J.

« Les conséquences par rapport à mon travail, c’est que je ne prévois pas de réunion le matin à partir de 9 h, parce que j’ai un risque d’arriver en retard, raconte Marc, usager de la ligne J. Je prévois des activités, mais qui vont commencer vers 21 h. » Même constat pour Aurélien Wolcke, membre du Comité des usagers fatigué par les conditions de transports : « On se met à faire de moins en moins de choses, on se met à ne plus prévoir de rendez-vous. […] J’en suis victime. »

Sur l’autoroute A13, véritable artère automobile de la vallée de Seine, comme sur les routes qui la jouxtent, les conducteurs témoignent de la même colère que celle des usagers de la ligne ferroviaire. « Nos axes routiers sont complètement saturés. Ce matin, j’ai mis 2 h pour aller dans le cœur de Paris », rapporte ainsi ce jeudi 20 juin la sénatrice et ex-maire d’Au­bergenville Sophie Primas (LR). « L’A13 est épouvantable », résume, plus lapidaire, l’édile mantais Raphaël Cognet (LR).

« La moindre goutte d’eau sur le RER, la moindre goutte d’eau sur l’A13, le moindre incident, ça a un effet systémique épouvantable, analyse la sénatrice de la saturation maintenant endémique de l’ensemble des flux de transports de l’Ouest Francilien. Les gens sont fatigués. » Sur le RER A, ligne la plus emblématique du réseau de transport en commun d’Île-de-France, la croissance du nombre de voyageurs donne le vertige. En seulement 4 ans, le nombre d’usagers par jour est passé de 1,2 ­million à 1,4 million.

« C’est plein comme un œuf chaque matin et chaque soir au retour. Et quand on dit plein comme un œuf, c’est que c’est plus plein que le critère de 4 personnes au mètre carré dans tous les trains », pointe Arnaud Bertrand, président de l’association Plus de trains, de la situation du RER A. « Comme il y a beaucoup plus de monde, et bien le moindre petit aléa, […] vous vous retrouvez dans une situation où il faut se battre pour monter dans le train », note de la ligne J le responsable de l’association d’usagers.

« Ça nous arrive, des gens qui nous contactent en disant qu’ils ont eu un rappel un peu formel du patron parce que trop de retards etc… », déplore Arnaud Bertrand du quotidien des voyageurs de la vallée de Seine. « Les gens sont résignés en fait à une vie quotidienne qui est de fait pénible et qui pèse », ajoute-t-il.

À la SNCF comme dans la bouche d’Île-de-France mobilités, la parole se veut rassurante et axée sur des pistes d’améliorations. Une rénovation « de plus de 700 trains » est ainsi prévue en Île-de-France. Une charte a également été signée entre les organismes de transports et les entreprises du quartier d’affaires de la Défense afin de « lisser les horaires de travail » et d’inciter à plus de télétravail, pour réduire le nombre d’usagers en heure de pointe.

« Réduire de 5 % à 10 % le nombre de voyageurs lors des pics de fréquentation » est ainsi l’objectif ambitieux affiché par la SNCF et ­Île-de-France mobilités. « Avec les transports que nous possédons aujourd’hui et qui vont être un peu améliorés avec Eole, à nous d’être un petit peu malins », commente Suzanne Jaunet, adjointe à Achères et vice-présidente chargée de l’urbanisme à la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPSEO).

« Le télétravail, c’est très gentil, mais vous savez, les entreprises, si elles font du télétravail, […] C’est pour mettre des gens en plus dans leurs tours, et donc, il y a autant de gens qui prennent le RER, commente de l’idée le président de l’association Plus de trains. Ça peut aider, mais ce n’est pas ça qui fera que vous aurez durablement moins de monde dans les transports. »

« Vous vous retrouvez dans une situation où il faut se battre pour monter dans le train », explique de la ligne J Arnaud Bertrand, président de l’association d’usagers Plus de trains.

À la Sanef, le concessionnaire autoroutier, les mots sont également plutôt optimistes sur la situation sur l’autoroute. « Sauf accidents ou souci particulier dus a des évènements, […] On n’a pas de problème de fluidité récurrente et énorme sur l’autoroute A13, fait remarquer le service communication de la Sanef. Il n’y a pas de saturation, en fait. »

Sur cet axe reliant Paris à la Normandie, 60 000 personnes empruntent le péage de Buchelay quotidiennement. À Guerville, en mars 2019, 120 000 automobilistes quotidiens en moyenne étaient recensés. Un chiffre en croissance importante puisqu’il y a encore quelques années, entre 100 000 et 110 000 véhicules par jour étaient comptés sur le ­tronçon Poissy-Les Mureaux.

« L’État n’a pas du tout été au rendez-vous des infrastructures, analyse sévèrement la sénatrice Sophie Primas de la saturation actuelle. Par contre, les maires ont été bons enfants, on a construit ce qu’on nous a demandé de construire. » Une construction de ­logements qui continue d’ailleurs : selon les prévisions de la ­communauté urbaine GPSEO, 2 600 logements devraient être créés ces trois prochaines années, d’Achères à Rosny-sur-Seine. Face au nombre grandissant de futurs usagers, les espoirs reposent désormais presque unanimement sur l’arrivée du RER E en 2024.

« Eole, c’est quand même la promesse que ça fonctionne un peu plus », indique ainsi comme bien d’autres élus Pierre-Yves Dumoulin (LR), maire de Rosny-sur-Seine et vice-président aux transports de GPSEO. Le RER E doit ainsi proposer six trains par heure de pointe, et quatre par heure creuse, contre respectivement quatre et deux trains par heure actuellement sur la ligne J (trains normands et franciliens confondus, Ndlr). Les 130 rames de 112 m commandées pour le prolongement à l’Ouest du RER E proposeront une capacité de 1 563 passagers, dont 501 places assises.

« Les cadences seront supérieures, les trains pourront contenir plus de gens. On espère vraiment qu’il ne sera pas saturé tout de suite », confie Sophie Primas de l’arrivée du RER dans cinq ans. « Eole n’empêchera pas les conflits d’usage des rails entre les trains qui viennent de Normandie et les trains de marchandises et puis les trains de banlieues », nuance-t-elle cependant, en évoquant plutôt comme solution à ce problème la future Ligne nouvelle Paris–Normandie (LNPN).

« C’est celle-là qui va vraiment libérer le RER sur son mode de fonctionnement normal », confirme Pierre-Yves Dumoulin. « Les transports en Île-de-France ont souffert pendant 20 ans d’un sous-investissement qu’on paye aujourd’hui, estime le maire de Mantes-la-Jolie Raphaël Cognet. Alors, il prévient : « Pour reprendre une activité normale, ça va être long. »