« Le tracé est-il définitivement acté ? » Cette question, le commissaire-enquêteur, chargé de recevoir les propriétaires des parcelles concernées par les emprises du projet routier devant relier la RD 190 à la RD 30, dit Pont d’Achères, y a répondu à maintes reprises ce samedi 25 janvier. L’enquête publique parcellaire a démarré le 16 janvier et ­s’achèvera le 5 février prochain.

En mairie d’Achères, une dizaine d’entre eux sont venus chercher, dès 9 h, des renseignements sur l’avancée de cette quatre voies, traversant la commune, Carrières-sous-Poissy, Chanteloup-les-Vignes et Triel-sur-Seine. Telle que l’imagine le Département, la route a pour objectif « d’améliorer le maillage des routes départementales et les conditions de desserte et d’accessibilité au territoire de la boucle de ­Chanteloup ».

Si les propriétaires achérois s’inquiètent plutôt des impacts du tracé choisi, ce dernier impactant plusieurs propriétaires de la zone commerciale du Grand cèdre, du côté de Carrières-sous-Poissy, c’est le futur prix de vente des parcelles qui constitue une préoccupation majeure. Les opposants historiques au projet, dont l’association Non au pont d’Achères, préparent eux des recours afin de, si ce n’est stopper, ralentir le projet. Les élus concernés, eux, gardent le cap, convaincus de l’intime proximité entre le projet routier et la pérennité du ­développement économique du secteur.

La liaison, telle qu’elle est arrêtée aujourd’hui, se décompose en plusieurs secteurs. Au point de départ, la création d’un rond-point sur la RD 190, à proximité du centre de recyclage de Veolia, situé à Triel-sur-Seine, près de l’incinérateur Azalys.

Celui-ci permettra la jonction avec le Chemin vert de ­Carrières-sous-Poissy, dont le maire (DVD), Christophe Delrieu, a annoncé le nettoiement le 16 janvier dernier (voir notre édition du 22 janvier). Selon les plans que présente le Département sur son site internet, un second giratoire devrait voir le jour au carrefour du Chemin vert et de la RD 22 permettant ainsi d’enjamber la RD 55 puis la Seine grâce à la construction d’un viaduc au-dessus de l’île de la Dérivation. De cette façon la route finira sa course sur un troisième rond-point flambant neuf desservant la RD 30.

Tous les propriétaires achérois présents ce samedi matin ont reçu un courrier les invitant à participer à cette enquête publique parcellaire. Au-delà du simple fait de recueillir leurs observations, il s’agit surtout, pour le Département, d’identifier un maximum de titulaires de droit réels parmi les 282 000 m² qu’il ambitionne d’acquérir pour mener à bien son projet estimé à 120 millions d’euros. Une tâche qui semble s’annoncer ardue comme le fait remarquer discrètement une participante à l’enquête publique parcellaire : « Ils adressent même des courriers aux morts… »

Parmi les propriétaires présents pour cette première permanence dans la commune (la seconde aura lieu le mercredi 5 février, Ndlr), les priorités diffèrent. L’une d’entre eux confie posséder 4 ha dispersés sur l’ensemble du tracé, tel qu’il est arrêté aujourd’hui. « J’ai aussi des terres sur la plaine de Carrières-sous-Poissy et c’est sur ce point que la situation se complique, souffle-t-elle. On a le sentiment d’être impuissant vu que nos terrains sont sous-évalués à cause de la pollution. Il y a dix ans, au moment de l’agrandissement du Leclerc on m’avait fait une préemption sur certains terrains à 20 euros du m², aujourd’hui le bruit court qu’on ne nous proposerait qu’à peine quatre euros. Je suis prête à vendre, mais pas à n’importe quel prix ! »

Samedi, à la mairie d’Achères, une dizaine de propriétaires sont venus se renseigner sur l’avancé du projet du Pont d’Achères.

Si les accords à l’amiable échouent, le Département pourrait lancer des procédures d’expropriations, fort de la déclaration d’utilité publique accordée au projet, par arrêté préfectoral, le 8 février 2013 et reconduite en 2018. Contactés, les services du département indiquent qu’« à ce stade de l’enquête, il n’y eu aucun achat de terrains. Des discussions sont en cours avec certains propriétaires, l’objectif étant de favoriser le dialogue et les échanges ».

Un passage qui a donné des sueurs froides à Christine Dos Santos et Armindo Ferreira, respectivement gérants des sociétés Achères auto service et Garage des communes, situées Allée de la Rhubarbe, le long de la RD 30. Selon les plans qui figurent dans le dossier d’enquête, c’est quasiment tout leur espace parking qui disparaît au profit de bandes enherbées prévues sur les côtés de la route requalifiée entre l’entreprise Gefco et la caserne de pompiers.

« Dans cette configuration, c’est impensable ! » s’alarme Christine Dos Santos qui, au-delà de son activité dont elle craint de sévères répercussions, vit à l’étage de son garage automobile et voit d’un très mauvais œil les nuisances sonores que pourrait ­occasionner un tel flux de ­circulation.

Car, pour autant, si le Département et les élus y voient l’occasion de fluidifier le trafic, notamment pour désengorger la ville de Poissy, Antoine Mille, président de l’association Non au pont d’Achères, rappelle une nouvelle fois que « l’étude de trafic réalisée, en 2012, par le département démontre que dès qu’on crée le pont, on sature toute la circulation de la zone et on augmente de 66 % la circulation sur le pont de Poissy ».

« C’est le genre d’appréhension qui revient souvent, souligne Marc Honoré (DVD), le maire d’Achères des interrogations autour de la circulation. Cette enquête sera aussi l’occasion de se poser les bonnes questions, puisque les habitants vont avoir l’occasion de s’exprimer. »

De retour sur le parking de son entreprise, mètre de chantier en main, Armindo Ferreira fait les comptes. « Sur mes 16 places de parking, on m’en retire neuf, calcule-t-il. Comment je suis sensé m’en sortir sachant que je reçois régulièrement des véhicules accidentés dont j’ai la responsabilité légale et que je dois ­stationner ? »

De retour sur le menu parking de son entreprise, mètre de chantier en main, Armindo Ferreira estime la part que le projet départemental prévoit de lui soustraire.

Devant le commissaire enquêteur, le chef d’entreprise sonde la possibilité de dévier, quelque peu, le tracé de la route vers le côté Est de la RD 30 où ne se trouve qu’une friche. « Ça ne gênerait que les taupes », estime Armindo Ferreira. « Théoriquement, une légère modification dans ce genre-là doit pouvoir se faire entendre », lui répond le commissaire, confirmant que les travaux sur cette portion de route sont prévus pour 2021, sans autre indication.

Du côté des propriétaires carriérois, l’incertitude est également très vive, en témoigne Sylvie Goulet la présidente de l’APEA (Association des Propriétaires fonciers et Exploitants Agricoles) : « Pour l’instant les intentions de chacun sont encore floues, il y a beaucoup de gens qui ont du mal à suivre. »

Alors qu’en 2018, le maire de Poissy Karl Olive (DVD), estimait, dans les colonnes de La Gazette, le démarrage des travaux « en 2020 » et « une fin en 2024 », le chantier pourrait prendre bien plus de retard comme le laisse entendre le président du département. « S’il y a des recours, il faudra compter entre quatre et cinq ans pour clôturer la phase de rachat et, ou, d’expropriation, explique Pierre Bédier (LR). Quoi qu’il en soit ça reste un projet fondamental pour le ­développement économique de ce territoire. »

Sur ce point, sa vice-présidente au département et maire de Chanteloup-les-Vignes, Catherine Arenou (DVD), le rejoint sans demi-­mesure. « La boucle de Chanteloup est par définition un territoire qui a vocation à être traversé puisqu’il est coincé entre la Seine, la forêt et le réseau ferroviaire, explique l’élue chantelouvaise. Cette liaison est notre seule solution pour empêcher les entreprises de partir les unes après les autres. »

Cela dit, certains opposants historiques demeurent toujours au cœur du dossier. C’est le cas d’Antoine Mille, qui annonce de futurs nouveaux recours. « Nous allons attaquer l’enquête publique [au titre] de la loi sur l’eau, lance le riverain de l’Île de la Dérivation. Ces dernières années, on remarque de plus en plus de problèmes de crues et ce projet de pont va assurément empirer la situation. Cette tendance à vouloir bétonner et imperméabiliser les sols à outrance, c’est de la folie ! »

Au printemps 2017, Non au pont d’Achères avait déjà saisi le Conseil d’État, sans succès. « Nous serons également attentifs pour la préservation de la faune : en cas de dérogation aux espèces protégées, poursuit Antoine Mille. Quand vous faites un projet de cette envergure, les animaux sont les premières victimes. Aux abords de l’île, nous avons des zones de biodiversité intactes qu’il faut protéger. »

Le président de l’association carrièrroise appelle les propriétaires de parcelles à se regrouper « pour faire barrage au projet ». Il précise que son association pourra leur apporter « le soutien financier pour engager les procédures nécessaires ». Également opposé au projet, le Copra 184, dénonce en ce projet une « A 104 bis ». Dans un tract diffusé le week-end des 25 et 26 janvier, le collectif appelle à la mobilisation : « Ce projet est une catastrophe environnementale et sanitaire […]. C’est maintenant qu’il faut agir, demain, il sera trop tard ! »