Le circuit court aurait-il le vent en poupe ? C’est la question que l’on peut se poser au vu du franc succès rencontré par la vente directe de produits alimentaires pendant le confinement. Si la fermeture des marchés, dès le 23 mars dernier, avait pourtant pris l’allure d’un naufrage pour les producteurs de vallée de Seine, certains d’entre eux ont su relever la barre en déployant des alternatives à la grande ­distribution.

Soucieux d’aider les agriculteurs locaux ou faute de trouver certaines denrées dans les grandes surfaces, c’est une vague de consommateurs qui a déferlé sur les points de vente à la ferme, drives fermiers et circuits de livraison. À l’heure du déconfinement et de la réouverture des marchés alimentaires, certains producteurs locaux envisagent de pérenniser les efforts consentis ces dernières semaines, espérant que la tendance ne soit pas éphémère.

N’ayant pas la garantie de vendre ses produits, c’est avec « la boule au ventre » que Joël Picard, maraîcher installé à Gargenville et président de l’association des commerçants du marché forain de Poissy, a vécu cette période de confinement. « Du jour au lendemain on s’est retrouvé avec toute la marchandise à bout de bras », déplore celui qui a ses habitudes sur les places de Poissy, Verneuil-sur-Seine et Mantes-la-Jolie.

Pour écouler ses stocks, Joël Picard s’en est donc remis à la ­livraison à domicile. « Sur les 15 premiers jours, c’était de la folie : mon téléphone n’arrêtait pas de sonner, relate-t-il. On ne s’attendait pas à un tel engouement, beaucoup de commandes provenaient de nouveaux clients et puis nos habitués nous ont aussi beaucoup soutenus ». D’autant plus que grâce à son dispositif de livraison, le maraîcher gargenvillois ne déplore que « très peu de pertes ».

« Certains producteurs franciliens ont doublé voir quadruplé leur chiffre d’affaires si bien que, chez certains, aujourd’hui, on a des difficultés d’approvisionnement et de réponse à la demande », indiquait Christophe Hillairet, président de la Chambre d’agriculture de la région Île-de-France, lors d’une conférence de presse organisée le mercredi 6 mai par la présidente de la Région, ­Valérie Pécresse (Libres).

« On a constaté une hausse de clients de plus 200 % », note de son côté Philippe Vandeputte, le gérant du Panier de la ferme, primeur à Ecquevilly. Jeudi 14 mai, en début d’après-midi, une dizaine de voitures se succède dans l’enceinte du corps de ferme où la boutique qui revend habituellement les produits d’une cinquantaine de producteurs locaux a laissé place à un drive sans contact. « Chaque client passe commande sur le site internet puis vient réceptionner son panier 48 heures plus tard », explique Philippe Vandeputte, en pleine ­préparation des colis.

Fruits, légumes, œufs et bien sûr farine, la composition des paniers fait écho aux ruptures connues dans les grandes surfaces. « Dès que les premières rumeurs de confinement ont commencé à circuler on a été submergé de commandes, explique le gérant. C’était la panique générale chez les gens donc on a considérablement augmenté nos stocks. Là où on vendait 150 kilos de pommes de terre ou de carottes en temps normal, on s’approchait de 500 kilos pendant le confinement. Dans un sens, ça a aussi permis aux agriculteurs avec lesquels on travaille d’écouler les stocks qu’ils ne pouvaient plus vendre sur les ­marchés. »

Au pic de la crise sanitaire, l’entreprise ecquevilloise a également mis en place un circuit de livraison destiné aux seniors domiciliés dans les communes avoisinantes. Ce jour là, deux d’entre eux, viennent justement récupérer leur première commande au drive de la boutique. « Ça nous a permis de rester en sécurité chez nous », confie le couple domicilié aux Alluets-le-Roi et plus habitué aux étals des marchés qu’à la livraison à domicile. « La seule farine qui restait à Carrefour venait de Grèce, grince un autre client du drive. Là il n’y a pas photo, les produits sont meilleurs et on sait que ça bénéficie vraiment aux agriculteurs locaux. »

« Là où on vendait 150 kilos de pommes de terre ou de carottes en temps normal, on s’approchait de 500 kilos pendant le confinement », indique Philippe Vandeputte, le gérant du Panier de la ferme primeur à Ecquevilly.

Un regain de sympathie envers les agriculteurs et une forte attractivité pour leur production dont se réjouit Valérie Pécresse. Mercredi 6 mai la présidente de Région a annoncé la création d’un fonds d’un million d’euros pour soutenir la création de drive fermier, de magasins de producteurs ou encore de panier fermier.

« On veut capitaliser sur ce retour au local qui a pu être constaté et accompagner le développement du circuit court pour que ça dure dans le temps », a indiqué la présidente de Région. Ainsi sera soumis au vote de la prochaine commission permanente « de bonifier toutes les aides déjà existantes pour l’investissement ». Habituellement plafonnées à 30 %, ces aides à la création et au développement du circuit court pourraient atteindre « 70 % ».

Des mesures saluées par Jean-Claude Guehennec, maraîcher au Mesnil-le-Roi et président du syndicat des producteurs de fruits et légumes d’Île-de-France. « C’est très important, indique celui qui est également vice-président de la chambre d’agriculture francilienne. C’est le genre d’enveloppe qui va sans aucun doute aider la filière agricole car si la crise s’est plutôt bien passée pour certains, il faut dire que ça a été beaucoup plus compliqué pour d’autres. » Lui même confie que malgré ses livraisons, il a essuyé « des pertes notables ».

Du côté de Gargenville, Joël Picard, lui, ne se voit pas poursuivre l’aventure de livreur à domicile, faute de bras. « Pour préparer et livrer les commandes, on a fait le double d’heures, rappelle-t-il. Heureusement j’ai eu aussi des amis qui sont venus m’aider bénévolement pour tenir la cadence. »

Si lui livrera pendant encore quelques jours ses clients les plus âgés, Philippe Vandeputte accuse les mêmes problèmes de logistique : « Ça nous a quand même donné matière à réfléchir, souligne pour autant le chef d’entreprise. La bonne idée pourrait être d’installer un distributeur automatique pour poursuivre ce service de « drive zéro contact » ».

Un investissement qu’il estime entre 20 000 et 30 000 euros et au dessus duquel planent quelques doutes concernant la poursuite de cette tendance du consommer local. « Depuis quelques jours, en termes d’affluence ça s’est quand même bien calmé, remarque-t-il. Même si on gagnera sans doute quelques clients, je pense que les gens retourneront vite à leurs habitudes dans les grandes surfaces. » Du côté de Valérie Pécresse, si « on ne sait pas si il y aura une pérennité du modèle », le pari du local semble bel et bien acté avec probablement les consommateurs comme juge de paix.

Les horticulteurs et pépiniéristes fortement touchés

Les filières spécialisées ont durement souffert de la fermeture de leurs débouchés. « Les premiers touchés sont les horticulteurs et les pépiniéristes », affirmaient conjointement la présidente de la Région Île-de-France Valérie Pécresse (Libres), et Christophe Hillairet, président de la Chambre d’agriculture francilienne, lors d’une conférence de presse mercredi 6 mai.

En effet, pris de court par la fermeture des fleuristes, des pépinières ainsi que par les restrictions imposées aux jardineries, nombreuses sont les exploitations qui ont été contraintes de détruire des plantes dont la durée de vie ne permettait pas un report de stock. C’est le cas de Jean Pierre Valon, un horticulteur installé à Lainville-en-Vexin.

Si lui aussi s’en est remis à la livraison pendant le confinement pour « sauver ce qui pouvait l’être », la note est néanmoins restée salée. « C’est arrivé dans une période où on réalise au moins 60 % de notre chiffre d’affaires annuel, déplore-t-il. Au niveau des fleurs, on a eu énormément de pertes, environ 25 000 euros au global. »

Pour tenter de soutenir ces professions agricoles durement frappées par la crise sanitaire, la Région a annoncé, au cours de cette même conférence de presse, la création « d’un fonds d’aide d’urgence » de 1,5 million d’euros. Comme indiqué par Valérie Pécresse, cette enveloppe devrait couvrir l’achat d’arbres et de végétaux par la Région « à hauteur de un million d’euros ainsi que des aides de trésorerie » allouées aux horticulteurs et pépiniéristes sous forme de subventions.

De même, certains maraîchers et éleveurs très fragilisés pourront être éligibles « si certains devaient être en péril », a précisé Valérie Pécresse. De cela, Jean-Pierre Valon attend une application concrète. « Malgré la reprise, je n’ai reçu aucune commande publique qui ne vient pas des communes avec lesquelles j’ai l’habitude de travailler », regrette l’horticulteur.