« En avril, -85 % de chiffre d’affaires. Au mois de mars, -71 % de chiffre d’affaires. Et ce mois-ci (en mai, Ndlr), cela va être pareil qu’au mois d’avril et aucune commande ni visibilité jusqu’en octobre 2020 », déplore Jean-Baptiste Tur, gérant de la ­société Robocol.

Spécialisée dans le secteur du pompage et de la robotique, cette entreprise créée en 2008 et située dans la zone industrielle de Chanteloup-les-Vignes emploie huit salariés. Pour leur éviter le chômage partiel mais surtout pour tenter de dégager un chiffre d’affaires, Jean-Baptiste Tur s’est donc lancé dans la production de visières et de masques, tant jetables que réutilisables.

Comme lui, plusieurs entreprises en vallée de Seine ont été contraintes de revoir leurs activités pour éviter de fermer leurs portes, lors de la mise en place du confinement du 17 mars au 11 mai. La reconversion, pérenne ou transitoire, ou le développement des activités dans les secteurs permettant de lutter contre l’épidémie de Covid-19, semble avoir été privilégiée. Alors que les masques manquaient sur le territoire, Robocol n’est pas la seule à avoir vu dans leur fabrication l’opportunité de maintenir une activité professionnelle.

À la tête de plusieurs sociétés à Andrésy dont l’entreprise Unimark spécialisée dans la conception de produits diversifiés, qu’ils soient dans le domaine sportif ou de la parfumerie, Aurélien Durand s’est lancé dans la fabrication de masques après avoir immédiatement répondu à l’appel d’une société de textile. Via Unimark, il a donc créé sa propre marque de masques, DripShield.

« On a développé une nouvelle activité […], affirme Aurélien Durand le 13 mai, en ajoutant qu’il s’est également porté volontaire pour distribuer gratuitement des masques aux habitants d’Andrésy et des communes avoisinantes. On est, en tout cas, parti pour faire des masques un peu fun, mi haut de gamme, pour les particuliers après le confinement en poussant le bouchon dans ce qui nous plaît, c’est-à-dire la conception […]. Quatre personnes travaillent à la conception et, après, on délègue pour la fabrication. »

Interrogé sur la pérennité de la marque DripShield dont la capacité totale de production était ­estimée en mars à « 500 000 masques », Aurélien Durand se veut rassurant. « DripShield va perdurer […]. Il y a une demande des collectivités qui va probablement perdurer le temps de l’épidémie [qui sera longue]. On a aussi déposé un brevet pour le process de stérilisation des masques pour aller sur quelque chose de très performant […]. On pense notamment à des masques plus techniques pour les forces de l’ordre. »

L’optimisme dont fait preuve Aurélien Durand n’est cependant pas partagé par Jean-Baptiste Tur. Le gérant de l’entreprise Robocol est effectivement persuadé que la fin de l’épidémie sonnera le glas de la fabrication de masques. Sa production de « 1,8 million » de masques jetables, « un million » de masques en tissus et « 30 000 » visières par mois, selon les commandes passées par les industriels, n’est donc pas vouée à perdurer.

« Le gouvernement dit que cela va être le moment de réindustrialiser notre pays pour ne plus dépendre des pays asiatiques [mais] je n’y crois pas », affirme Jean-Baptiste Tur, gérant de la société Robocol.

« Je n’y crois pas, tranche-t-il quand on l’interroge sur la pérennité de sa reconversion. La nature de l’homme fait que, quand tout va bien, on oublie son passé. Le gouvernement dit que cela va être le moment de réindustrialiser notre pays pour ne plus dépendre des pays asiatiques [mais] je n’y crois pas. Dans un an, il ne restera peut-être que les grosses entreprises qui fabriquent des masques. Nous, on fait juste cela pour rebondir. C’est uniquement un rebond le temps de retrouver notre activité initiale. »

Pourtant, dans le cadre de la présentation du premier acte du plan de relance économique, écologique et social de la région Île-de-France, la présidente de région, Valérie Pécresse (Libres) a notamment annoncé, en conférence de presse le 28 mai, que la région viendrait en aide aux TPE et PME situées en Île-de-France et qui souhaiteraient orienter leur production vers les « approvisionnements stratégiques » de lutte contre l’épidémie de coronavirus, via deux aides spécifiques.

La première, « pour toutes les PME [est une subvention] jusqu’à 800 000 euros pour celles qui veulent transformer leurs outils de production pour faire un approvisionnement stratégique régional [contre le Covid-19], détaille Valérie Pécresse. Le taux de subvention est de 50 % à 100 % en fonction du caractère stratégique. » Seront bénéficiaires les entreprises « inférieures à 5 000 salariés qui ont un établissement en île-de-France ou qui promettent d’en créer un ». Ainsi, « 115 [demandes] sont en cours d’analyse pour la fabrication de masques, de respirateurs et de visières ». La seconde aide est une aide à la relocalisation de « dix millions d’euros » et est dédiée au rapatriement en Île-de-France des entreprises « pour faire face aux ruptures d’approvisionnement » stratégiques.

Néanmoins, lorsqu’on lui demande si ces aides seront versées à la fois aux entreprises qui veulent pérenniser cette activité et à celles qui envisagent de se reconvertir uniquement le temps de l’épidémie, Valérie Pécresse est catégorique. « Non, l’idée c’est vraiment de pérenniser ces productions, explique-t-elle. […] Prenons garde [toutefois] à ne pas financer trop de projets qui seraient sur le même créneau et qui seraient donc concurrents. […] On ne pourra pas prendre 50 projets de fourniture de masques. »

La fabrication de masques n’est néanmoins pas l’unique activité pouvant être considérée comme stratégique en période épidémique. C’est le cas de Cir médical. Cette PME, basée à Epône, conçoit notamment pour les professionnels de santé, des cellules pour isoler les patients contagieux et ainsi limiter les risques de transmission de la maladie. Le 29 mai, le directeur général de Cir médical et ancien secouriste, Lionel Boulleret, affirme que ces cellules ont notamment « fait leur preuve durant l’épidémie d’Ebola en 2014-2015 ». Quoi qu’il en soit, ­selon un communiqué de l’entreprise, « plus de 200 exemplaires » ont été mis en vente sur le marché depuis le début de ­l’épidémie de Covid-19.

La PME Cir médical, basée à Epône conçoit pour les professionnels de santé des cellules pour isoler les patients contagieux et ainsi limiter les risques de transmission de la maladie.

Mais, outre la conception de cellules permettant de transporter les patients contagieux, Cir médical a aussi développé en partenariat avec l’hôpital Lariboisière à Paris « un dispositif de sas pour l’équipement intérieur des ambulances », dont est notamment équipée la Protection civile yvelinoise, ainsi qu’un poste médical avancé en collaboration avec des entreprises spécialisées. Cette dernière a notamment « retenu l’intérêt du ministère des affaires étrangères ainsi que de plusieurs pays étrangers ». Par conséquent, selon Lionel Boulleret le développement de son activité est voué à se pérenniser. « Tout ce qui est méningite aiguë, les virus, cela existera toujours », assure-t-il.

Si l’épidémie de coronavirus profite au développement de l’activité de Cir médical, la PME n’est pas la seule. Interrogé sur le sujet, Michel Zella, directeur de BGE Yvelines, affirme qu’en publiant des vidéos sur internet, une professeure de yoga de Mantes-la-Jolie a vu son chiffre d’affaires augmenter. Néanmoins, parmi la « centaine d’entrepreneurs contactés », nombreuses sont les entreprises qui ne semblent pas avoir autant de chance. « Les appels qu’on avait ordinairement pour monter les projets de création d’entreprise sont devenus des appels pour savoir, par exemple, comment geler les déclarations auprès des banques », précise-t-il en ajoutant que les entrepreneurs ont également retardé leur projet de création d’entreprise « pour mieux se former ».

BGE Yvelines n’est pas le seul interlocuteur vers lesquels les entrepreneurs se sont tournés. Si elle n’a pas comptabilisé les appels reçus, la Chambre de commerces et de l’industrie (CCI) Versailles-Yvelines affirme également avoir reçu de nombreux appels d’entrepreneurs « inquiets ». Elle est partagée par la « cellule de crise pour accompagner les acteurs économiques » créée en mars par la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPSEO) et qui a enregistré en un mois « environ 300 appels » pour aborder notamment les questions « de fiscalité, de charges et de chômage partiel », spécifie le vice-président de GPSEO en charge du développement économique et de l’emploi, Raphaël Cognet (LR).

S’il n’est pas au courant de l’existence d’entreprises qui se sont reconverties, il révèle que GPSEO versera une aide de « 1,5 million d’euros » aux entreprises les plus fragiles et qui ont été durement impactées par la crise sanitaire. « On essaye de les aider à passer ce cap difficile mais, vous dire qu’on arrivera toutes à les sauver, je ne pense pas », nuance Raphaël Cognet qui précise qu’il est cependant encore trop tôt pour connaître l’impact de l’épidémie sur les fermetures d’entreprises en vallée de Seine.