C’est un défi presque existentiel que va devoir relever la filière agricole sur la prochaine décennie : celui du renouvellement des générations d’agriculteurs. En France comme en vallée de Seine, la population paysanne s’amenuise d’une récolte à l’autre en raison notamment d’une pyramide des âges trop déséquilibrée. Dans les fermes installées sur le territoire de la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPSEO), plus de la moitié des exploitants auront atteint l’âge de la retraite d’ici cinq à dix ans. Alors que les jeunes agriculteurs restent trop peu nombreux pour faire face à la vague de départs qui s’annonce, la menace d’exploitations non-reprises plane.

En février dernier, la direction régionale interdépartementale de l’alimentation, de l’agriculture et de la forêt (Driaaf) a publié les premiers résultats du recensement agricole 2020. Destinés à dresser un panorama de l’agriculture française, ces chiffres font écho à la désertification constatée dans certaines communes rurales. Selon la Driaaf, le nombre d’exploitations installées en vallée de Seine a chuté de « 18,8 % » entre 2010 et 2020. Le territoire de GPSEO compte ainsi aujourd’hui 150 agriculteurs de moins qu’il y a dix ans avec un âge moyen passant de 53 à 54 ans.

Des chiffres qui n’étonnent pas Philippe Maurice, le président de l’union de Mantes de la fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) installé à Oinville-sur-Montcient. « À l’époque de mon grand-père il y avait 20 agriculteurs dans le village, aujourd’hui je suis le dernier », fait remarquer l’héliciculteur et céréalier de 60 ans. En vallée de Seine, sur les 213 agriculteurs en exercice en 2020 près de 60 % étaient âgés de plus de 50 ans. Problème, la capacité locale de remplacement reste très faible avec seulement une trentaine de jeunes producteurs de moins de 35 ans recensée, soit un remplaçant potentiel pour quatre départs à la retraite. D’où l’intérêt pour la filière d’attirer de potentiels repreneurs qui ne soient pas issus du monde ­agricole.

Dans les couloirs du lycée agricole privé Sully, élèves et enseignants sont sur le pied de guerre à l’occasion des journées portes ouvertes organisées ce samedi 19 mars. Ouvert de la 6e au brevet de technicien supérieur (BTS), l’établissement magnanvillois présente ses formations orientées notamment sur l’agronomie et l’élevage. Intéressé à l’idée d’intégrer un Bac agroéquipement, Clément a fait la route avec ses parents depuis l’Essonne, pour visiter les installations. S’il ne paraît pas forcément très enthousiaste au premier abord, lorsque la visite abandonne les salles de classes traditionnelles pour les ateliers professionnels, les tracteurs et le matériel agricole, l’œil de adolescent s’allume. Clément n’est pourtant pas issu du monde agricole. « C’est en regardant des vidéos que je m’y suis intéressé », explique-t-il en précisant qu’il ne souhaitait pas poursuivre dans la voie générale.

Un argument souvent avancé ce jour-là par les visiteurs les plus jeunes. D’après, Isabelle Lerebourg, enseignante de mathématiques, les projets des élèves scolarisés au lycée Sully sont toutefois moins tournés vers l’agriculture traditionnelle qu’autrefois. « Les élèves [de collège-lycée] qui viennent ici pour la profession agricole effectivement, on en a de moins en moins, on se rend compte que l’agriculture, ils ne connaissaient pas », note l’enseignante. Historiquement, l’école ouverte depuis 1986 a pourtant longtemps eu comme première finalité de former des agriculteurs.

Une image qui l’a ensuite desservie comme le souligne Sébastien Mingot, le directeur de l’établissement : « On a eu des périodes un peu compliquées il y a deux, trois ans avec des baisses importantes d’effectifs, mais là ça remonte, il y a un vrai engouement pour l’enseignement agricole aujourd’hui, les effectifs sont plutôt en augmentation ». Pour attirer de nouveaux élèves l’école magnanvilloise a notamment inclus l’hippologie et l’équitation à ses formations. « Quand vous dîtes veaux, vaches, cochons il y a déjà beaucoup moins de monde, confie Isabelle Lerebourg. Pareil pour la production de blé, de maïs, ça ne leur parle pas vraiment. »

À 61 ans, Patrick Lhortie, céréalier installé à Mézières-sur-Seine, est en passe de céder son exploitation à un jeune agriculteur de Juziers.

À l’heure actuelle, seuls 10 % des élèves scolarisés au lycée Sully sont issus de familles d’agriculteurs. « C’est quelque chose qui a évolué, avant pour les enfants [d’agriculteurs] c’était la voie tracée [mais] maintenant ce n’est plus toujours le cas, note Rolland Trousseau, professeur d’agronomie. Après, sur les autres qui ne sont pas issus du monde agricole, c’est un signe encourageant qui montre que ça séduit toujours, ça montre qu’ils sont vraiment là par goût… Et peut être aussi parce qu’ils n’en ont pas affronté les problèmes et les contraintes. »

Une analyse que partage Philippe Maurice. Pour l’agriculteur oinvillois, le manque d’attractivité du métier est principalement dû à des perspectives peu favorables. « Le problème dans les familles d’agriculteurs déjà c’est que les enfants ils voient tellement les parents galérer qu’ils se disent « on ne va pas aller dans le même chemin », et en plus de ça les parents ne te motivent pas non plus forcément à y aller, analyse le président de l’union de Mantes de la FDSEA. L’agriculture n’intéresse plus les jeunes tout simplement parce qu’elle n’est pas rémunératrice. La passion c’est une chose, mais il faut aussi en vivre de cette passion. »

Jusqu’à présent, les cas d’exploitations qui ne trouvent aucun repreneur restent rares dans les Yvelines, mais l’installation de jeunes agriculteurs est devenue particulièrement contrainte par le prix de rachat du foncier. « Nous, en Île-de-France, on n’est pas encore dans une zone de grande tension parce qu’on a de la diversité ici et on a nos 12 millions de consommateurs qui sont là donc on peut jouer à faire de la diversification, des points de ventes à la ferme, c’est ce qui fait notre force », souligne Philippe Maurice.

Mais il prévient : « Par contre, c’est vrai que les reprises sont plus chères qu’ailleurs. Aujourd’hui pour quelqu’un qui voudrait s’installer en Île-de-France et qui n’est pas issu du milieu, c’est ­quasiment impossible, sur une exploitation céréalière, par exemple, si tu veux tirer un revenu correct […] il faut que tu investisses déjà dès le départ entre 500 000 et 1 million d’euros ».

Sur les dix dernières années, la majeure partie des exploitations mises en vente ont été rachetées par d’autres agriculteurs porteurs d’un projet d’agrandissement. D’après la Driaaf, les petites et microexploitations installées en vallée de Seine ont largement baissé quand la surface moyenne, elle, est passée de « 87,6 hectares à 109,3 hectares ».

En guise d’aide à l’installation, les jeunes porteurs de projet peuvent prétendre à la dotation jeune agriculteur (DJA), alimentée par des fonds européens et de l’État. « C’est en moyenne 25 000 euros de bonification de trésorerie personnelle, l’année dernière on a 48 personnes qui se sont installées avec cette aide », fait savoir Blandine Quentin, conseillère en installation et en transmission à la Chambre d’Agriculture Île-de-France qui est notamment ­pré-­instructeur des dossier de DJA.

« La question fondamentale, c’est qu’il faut assurer le renouvellement des générations, il faut assurer et maintenir au maximum le plus d’exploitations ce qui permet l’enrichissement de tout le territoire et la valorisation de toute l’Île-de-France », assure Blandine Quentin. Pour permettre cette transition, la chambre d’agriculture accompagne les cédants dans ce qui peut parfois ressembler à un parcours du combattant. « Le but, c’est vraiment de les accompagner sur toutes ces questions que ce soit gestion, juridique, financier, fiscal aussi parce qu’il y a beaucoup d’agriculteurs qui sont en individuel, là aussi pour céder son entreprise ce n’est pas évident. »

À 61 ans, Patrick Lhortie a la tête plongée depuis plusieurs mois dans des piles de dossiers. Ce céréalier installé à Mézières-sur-Seine, est en passe de céder son exploitation à un jeune agriculteur de Juziers qui s’est associé à son père. Un candidat trouvé après plusieurs mois de recherche. « Je voulais vraiment transmettre à un jeune mais c’est compliqué de trouver quelqu’un avec la surface financière nécessaire », confirme le sexagénaire.

Pourtant, alors qu’il avait prévu sa retraite pour le mois de septembre 2021, aujourd’hui Patrick Lhortie continue toujours de cultiver une trentaine d’hectares. « Le problème c’est que les démarches sont compliquées et prennent énormément de temps alors que la culture elle n’attend pas, explique le Méziérois qui partira donc pour une dernière moisson avant de raccrocher les bottes. Ce qui est très long, c’est la transmission du foncier, surtout lorsqu’on exploite des terres dont on n’est pas propriétaire, parce que tous ne veulent pas forcément que ce soit quelqu’un d’autre qui reprenne. Il y a tout une démarche d’accompagnement du repreneur à faire, une démarche de confiance dans la continuité. » Selon le recensement agricole de 2020, 38 % des exploitations de vallée de Seine étaient dirigées par un agriculteur de plus de 60 ans, une tendance qui a fortement progressé depuis 2010.