Née dans l’esprit fertile d’un certain Djibril Dramé, un jeune issu d’une cité de Fresnes (Val-de-Marne), la version urbaine de Koh Lanta, la célèbre émission de TF1, a perturbé le dimanche déjà gris et pluvieux des habitants du Val-Fourré. On était très loin des paysages de rêve et des eaux cristallines des destinations lointaines dont les épreuves sont commentées par Denis Brogniard. Mais aux premières loges en revanche de voitures pétaradantes peintes de grafs que de la quiétude de l’épreuve du poteau sur des îles immaculées.

Tout a commencé dans la semaine précédent l’évènement. Sur les plateformes TikTok et Snapchat, des jeunes ont annoncé le déroulement de l’évènement, se donnant rendez-vous sur place. Mais le jour dit, aucune instruction n’a visiblement été donnée aux policiers pour éviter le déroulement de ce divertissement d’un autre genre alors que voici quelques mois, un hélicoptère était mobilisé pour mettre un terme aux rodéos de deux-roues qui empoisonnaient à l’époque la vie du quartier.

À grand renfort de pétards, feux d’artifices et des désormais célèbres mortiers, les participants à ce Koh Lantess ont surpris des habitants médusés par des agissements pour le moins pittoresques et inadaptés à un lieu résidentiel dont ils se seraient bien passés, eux qui comptaient bien bénéficier d’un repos dominical pas franchement volé.

Contre leur volonté, ils ont ainsi pu suivre de leurs fenêtres un match d’auto-football, une discipline calquée sur le moto ball mais se déroulant sur quatre roues, inspirée du jeu vidéo Rocket League disponible sur les plateformes. D’un côté une Renault Mégane, de l’autre une Fiat Punto, qui utilisent la pelouse de la rue Rabelais comme celle du Parc des Princes avec au milieu un gros ballon d’1,50 m de diamètre et un enjeu comme au football : marquer des buts non pas du coup de pied mais du coup de capot ou du coup d’aile en fonction de la direction souhaitée. Et sur les côtés les supporters des deux formations qui encouragent leurs pilotes et exultent dès qu’un but est marqué.

Pendant tout l’après-midi, malgré les appels téléphoniques répétés des témoins aux forces de l’ordre, personne n’a jugé bon de se déplacer pour essayer de mettre un terme à ce rassemblement totalement illégal de plusieurs dizaines de personnes qui présentait, c’est un euphémisme, un trouble ­manifeste à l’ordre public.

Un point de vue réfuté par les garants de l’ordre public. Sans doute pour s’exonérer de leur passivité.

Personne ne s’est non plus mobilisé pour stopper les agissements de l’épreuve du chien, deux chiens d’attaque étant utilisés pour un épisode qui consistait à courir le plus loin possible, vêtu d’une combinaison rembourrée de maître-chien.

Le perdant étant celui qui se retrouvait mis au sol par l’animal.

Un peu avant 19 heures, deux heures après la tombée de la nuit, soit plusieurs heures après le début des épreuves de ce Koh Lantess, des patrouilles ont fait leur apparition sur place, une présence motivée par des tirs de mortiers, ces feux d’artifices dont les policiers font trop souvent les frais lors de leurs interventions.

L’occasion pour eux d’interpeller trois jeunes mineurs et un majeur qui ont écopé d’amendes pour utilisation de feux d’artifices après un passage par la case commissariat.

Un policier du commissariat mantais qui a requis l’anonymat justifie à posteriori l’inaction de ses collègues. « Évidemment, voir des dizaines de jeunes faire les mariolles comme ça au Val-Fourré c’est choquant pour les habitants que nous sanctionnons parfois pour un temps de stationnement dépassé ou parce qu’ils ont oublié de mettre en place la bonne vignette d’assurance et on peut les comprendre. Ils ont vécu cet épisode comme une injustice. Mais si nous étions intervenus pour mettre un terme aux réjouissances, on risquait l’affrontement. Finalement, il n’y a aucun blessé à déplorer et c’est l’essentiel. Nous avons perdu un peu plus de crédit auprès de la population et ça c’est dommage ».

Pas franchement en pointe sur cette affaire, la mairie a attendu un bon moment avant d’annoncer qu’elle allait déposer plainte pour « occupation illégale du domaine public » et « manifestation non ­déclarée ».

Des menaces qui ont tellement fait trembler les organisateurs que quelques heures seulement après ce Koh Lantess sauvage, l’organisateur supposé, des participants et des spectateurs, diffusaient des images de cet après-midi rocambolesque.

Une sorte de pied de nez médiatique aux autorités.

Et au passage fait les choux-gras du site d’extrême droite Fdesouche.com, le site réputé pour publier des informations parcellaires alimentant des thèses d’extrême droite comme la xénophobie ou l’islamophobie. Les spécialistes de la sphère numérique considèrent Fdesouche comme étant un des plus influents grâce à une audience importante mais difficilement chiffrable.

Comme à la prison de Fresnes

Le 27 juillet dernier, l’équipe de Koh Lantess avec à sa tête son leader Djibril Dramé organisait des épreuves au sein même de la prison de Fresnes. Les internautes médusés découvraient des courses de karting pendant lesquelles surveillants et détenus se mesuraient volant en main. Les vainqueurs se voyaient remettre des chèques aussitôt reversés à des associations caritatives. Des jeux de trampoline au-dessus d’une piscine avaient aussi eu lieu la même journée. Malgré la présence sur les vidéos du directeur de l’établissement, garant du coté officiel de cet évènement, le garde des Sceaux Éric Dupond-Moretti a failli s’étouffer en découvrant les faits. Il a d’ailleurs demandé une enquête à l’administration pénitentiaire.
Quant à la classe politique, elle s’est offusquée de cette organisation, estimant que la prison n’était pas le lieu adéquat pour ce type d’activité.

Comment est né Koh Lantess ?

Pourquoi Djibril Dramé s’est-il lancé dans l’aventure Koh Lantess ? Apparemment, c’est en tout cas lui qui le dit, l’émission de TF1 ne l’a jamais retenu malgré ses candidatures répétées et une participation à l’émission Ninja Warrior en février dernier. D’où son idée, lui l’ex-footballeur et ex-boxeur, de mettre en place une sorte de parodie de l’émission de TF1 pour ses petits frères des cités. Lui considère que ça donne une bonne image des quartiers et 300 000 personnes les suivent sur Snapchat. Même si au cours du jeu, les participants doivent déguster des poulpes crus agrémentés de Nutella.