
Lors des anniversaires ou pour les fêtes de fin d’année, le nombre de couverts à la table de Morane Marchal n’est pas spécialement excessif. « 13, le bon chiffre » glisse-t-elle en souriant. Mais en y regardant de plus près, un détail interpelle au niveau des convives : cinq générations se côtoient. Il y a donc Liliane, la doyenne du groupe du haut de ses 94 ans jusqu’à Lyana, la petite dernière qui vient de fêter ses 1 an le 21 décembre. « Il y a d’autres familles à Guerville avec quatre générations, mais nous sommes la seule dans ce cas-là » précise Sandra, la mère de Morane. Difficile parfois de s’y retrouver, même l’aîné de celle qui nous reçoit perd ses camarades de classe quand il explique qu’il a trois grands-mères. Heureusement les surnoms existent : « mémère », « mamé », « mamie ».
Les repas sont assez animés, « c’est grâce à Liliane » précise sa fille Eveline. En plus du rire facile, elle est la gardienne de l’histoire familiale et responsable de cette réunion intergénérationnelle. Avec feu son mari, Marcel, elle avait acquis plusieurs terrains dans le hameau de Senneville, permettant ainsi à leur tribu de s’installer au fil du temps. La nonagénaire distille toujours quelques anecdotes. Comme son passé de cariste à la Cellophane de Mantes-la-Ville, poste que peu de femmes occupaient à l’époque. Son époux était même son contremaître, c’est-à-dire son responsable. « Il était plus sévère avec toi qu’avec les autres » indique Eveline. « Mémère » a également été le témoin d’événements historiques, comme la destruction du pont de Limay.
« Ce jour-là, les soldats nous on dit de partir vite » se remémore-t-elle. La Guervilloise réalise un baluchon de fortune dans lequel elle place quelques affaires et fuit alors avec sa mère jusqu’à Chambourcy où se trouvait son beau-père. Liliane passera ensuite la nuit auprès des futurs résistants et se cachera à l’arrière d’une voiture pour rallier la Dordogne. Elle reviendra par la suite à Mantes-la-Jolie sous l’Occupation : « J’entends encore le bruit des bottes des soldats allemands qui défilaient sur la rue nationale ». Dorénavant, l’arrière-arrière-grand-mère s’amuse à réaliser des filtres Snapchat avec toute sa descendance.
Par ailleurs, l’amour du village anime chacun des membres de la famille. « Guerville, je l’ai choisi », explique Morane. À l’instar de Sandra et d’Eveline, quand elles étaient encore dans la vie active, elle occupe un poste dans la commune, en tant qu’animatrice lors des temps périscolaires. Celle-ci a même refusé plusieurs emplois, parfois mieux rémunérés, afin de rester dans « sa » ville.
De plus, la trentenaire a attendu deux ans et demi avec son compagnon pour trouver la maison idoine : « Je voulais absolument le hameau de Senneville. » Cela permet aux traditions de perdurer comme se retrouver tous ensemble à « la marre aux canards » – l’ancien lavoir de Guerville – lors du réveillon de Noël ou de passer des heures au téléphone avec sa mère alors que sa maison est visible depuis la fenêtre. « On se croise tout le temps. Il n’y a pas de jardin secret mais c’est agréable d’être aussi soudé » souligne l’intégralité de la famille.