Tours Ader : un dernier recueillement avant la disparition complète

La destruction des tours Ader commence le 6 janvier avec l’arrivée de la grue élévatrice chargée de son grignotage. Plusieurs habitants ont prévu d’adresser un ultime au revoir à ces bâtiments emblématiques, présents dans le Val-Fourré depuis près de 60 ans.

Un sursis de 6 mois. Voilà ce que les tours Ader ont obtenu grâce à une opération de désamiantage plus complexe que prévue. Cependant, l’épée de Damoclès va bel et bien s’abattre en 2026. Le 6 janvier, un convoi exceptionnel de neuf camions, missionné par la société Melchiorre, se chargera d’amener la Liebherr R9150, une grue élévatrice – la plus haute d’Europe – pouvant s’attaquer à des édifices de 70 m (les tours Ader en mesurent 47). Durant 4 mois, elle et sa cisaille générant une pression de 2 tonnes grignoteront ces deux immeubles afin de réduire les 27 000 tonnes de béton en gravats.

Érigées en 1967, elles ont la particularité d’avoir été bâties sur un terrain vierge de toute habitation. « C’était un beau cadre, un ancien aérodrome, explique Mamoudou Ba, président de l’association Label Histoire qui tente de préserver le patrimoine matériel et immatériel du Val-Fourré. Il y avait une forêt assez touffue datant du XVIe siècle encore présente derrière les tours. » Ce résident du quartier des Peintres a d’ailleurs décidé d’en faire son fil rouge pour cette année. Cette future série d’articles se nommera L’Ader des Ders, dont le but est de faire perdurer la mémoire de ces tours, aussi bien pour les habitants du « VF » que pour ses anciens résidents. « Cela créera, ce que j’appelle, de la « nostalmagie » » résume Mamoudou.

Créer de la « nostalmagie » 

Une initiative qui fait sourire Nicole. À 67 ans, cette Magnanvilloise y a passé une quinzaine d’années, aussi bien dans la tour 2 que dans la tour 4. « Je suis arrivée en février 1969, j’avais 10 ans, se remémore-t-elle. Avec mes parents, on habitait dans le Val-d’Oise mais l’appartement dans lequel nous vivions était devenu trop petit ». Lors de son arrivée, elle se souvient avoir eu peur de se perdre devant l’immensité des tours : « Quand je remontais les escaliers toute seule, je craignais de ne pas retrouver mon chemin. » Il faut dire que sur chaque étage de la tour 2 il y avait 9 entrées. Mais très vite, cet environnement devient son cocon. « Tout le monde vous dira la même chose, on a tous passé des bons moments » assure l’ancienne locataire. Parmi ses « madeleines de Proust », l’entente entre chaque voisin notamment : « toutes les communautés s’entraidaient ».

Ce multiculturalisme qui traversait les frontières est également évoqué dans le livre Tour à Tour, réalisé par l’association Mémoire et BD et à l’initiative de l’ancien directeur des Résidences Yvelines Essonne, Philippe Pascal. Dans celui-ci se trouve par exemple le témoignage d’Imen, une ancienne habitante de la tour 2 : « Au début j’ai vu d’un mauvais œil le fait d’être parachuté à Clément-Ader. J’avais dit à mes parents que si je ne me sentais pas bien, je retournerai vivre au Maroc. […] Il y avait aussi une grande communauté arabe. C’est une bonne facette du communautarisme si je peux dire. J’ai pu trouver ma place en tant que jeune marocaine, française et être en paix avec cette double-culture. » La bonne ambiance était également due aux animations comme lors de la fête de la Musique. Cependant, tout n’était pas rose non plus.

Au fil du temps, des problèmes de propreté sont apparus. « Malgré mon déménagement, je venais régulièrement voir une connaissance jusqu’en 2009, se rappelle Nicole, la dégradation, je l’ai remarquée. Quand des personnes urinent dans des ascenseurs… » Cependant, certains résidents ont tenté d’améliorer les choses, en vain. « À l’époque, j’assistais beaucoup aux réunions du bailleur pour le ménage, révèle dans Tour à Tour Cherif Dien, habitant d’octobre 2008 à octobre 2021, également surnommé le chef de quartier. J’ai fini par réussir à ce que la tour soit nettoyée une fois par semaine. Puis les gens ont cessé de venir aux réunions. J’ai décidé d’arrêter de m’en occuper. Ce n’était plus la peine. »

Quels symboles pour s’en rappeler ?

La délinquance était également présente. Lors de la conférence de presse tenue par les Résidences Yvelines Essonne le 29 novembre 2024 pour détailler les étapes de destruction des tours, le président du Département Pierre Bédier a rappelé que « les infirmières de l’hôpital de Mantes-la-Jolie se faisaient tirer leur sac à main au feu rouge ». De plus, un jeune homme de 21 ans, Brandon, s’est fait poignarder à mort le 13 novembre 2019 par un sexagénaire. Selon le rapport de police, il avait reçu un coup au niveau du poumon et n’a réussi à fuir que quelques mètres avant de s’effondrer rue Guynemer. « Mais tout ceci n’est pas propre aux tours Ader » nuance le président de ­Label Histoire.

Un orchestre symphonique s’est déplacé au Chaplin pour la restitution de Tour à Tour. (A. Drandov)

La destruction actée, il fallait donc trouver un moyen de l’apaiser. Le livre Tour à Tour sert à cela. « Philippe Pascal voulait marquer le coup, car il estimait que lorsque les tours vont tomber, la mémoire va tomber avec » explique Albert Drandov, chargé de mission pour l’association Mémoire et BD. Pendant trois mois, une journaliste locale, Cindy Massoteau, a recueilli les témoignages de ces habitants, consignés par la suite en verbatim. Puis, l’ouvrage a été édité en plusieurs milliers d’exemplaires – « j’ai même surveillé les machines chez l’imprimeur » précise Albert – et restitué lors d’un concert dessiné au Chaplin en mai dernier. L’écrivain Rachid Benzine récitait alors les textes pendant que l’orchestre symphonique, le Paname Symphony Orchestra, jouait de la musique classique afin de mieux transmettre les émotions. « Quand les habitants ont vu débarquer une trentaine de personnes en costume jouer que pour eux, cela les a beaucoup touchés » indique le chargé d’affaires. Tour à Tour a ensuite été offert à chaque résidant et le dessinateur Loïc Godart les a tous dédicacés.

Les tours Ader deviendront dans quatre mois les 14e et 15e tours du Val-Fourré à disparaître. « Mais les premières par grignotage » souligne Mamoudou Ba. Cette méthode l’interpelle. En effet, le Mantais se demandent si les anciens locataires n’auraient pas préféré qu’elles explosent, à l’instar des autres, pour générer moins de souffrance : « C’est comme si on vous arrachait le cœur petit à petit. » Nicole acquiesce. « Je vais jouer la personne âgée, c’est ma jeunesse qui s’en va » glisse-t-elle malicieusement. Il est déjà certain que de nombreux curieux assisteront au spectacle de l’arrivée de la Liebherr R9150 et beaucoup se demanderont « et après ? ». C’est une bonne question puisque pour le moment, les Résidences Yvelines Essonne n’ont rien indiqué de concret.

Le président de Label Histoire aimerait une revitalisation de la forêt car « c’est le témoignage d’un Val-Fourré qu’on connaît très peu » tandis que la sexagénaire aurait bien vu un parc avec des jeux : « Il y en a quelques-uns rue Blériot, il me semble. Mais ce serait bien pour que les enfants puissent revivre ce qu’on a connu. » Par ailleurs, des symboles pourraient aussi être conservés afin d’indiquer leur ancien emplacement, comme le sapin en face de la tour 4 puisque celui-ci a été planté lors de la construction des deux ­immeubles.