Pour ses 60 ans, le Val-Fourré s’offre un office de tourisme

Depuis le 18 octobre, le musée de l’Hôtel-Dieu accueille une exposition consacrée au célèbre quartier de Mantes-la-Jolie. Ses créateurs, Saïd Bahij, Rachid Akiyahou et Maxime Raffard, ont donc réalisé un « Office du tourisme du Val-Fourré » afin de rendre un hommage appuyé au Val-Fourré pour ses 60 ans.

Ville de Mantes-la-Jolie

Mantes-la-Jolie ne manque pas d’histoires, tellement que même Nota Bene – célèbre Youtubeur cumulant plus de 2,7 millions d’abonées – lui avait même consacré une vidéo d’une vingtaine de minutes en 2024. Du Moyen-Âge jusqu’à nos jours, il faudrait donc une bibliothèque entière pour raconter tous les changements qu’a subi la cité mantaise. Les plus curieux d’entre nous peuvent également la visiter de fond en comble, dans le but de découvrir les vestiges du passé, en demandant son chemin à l’office du tourisme mantais. « J’y suis allé une fois, se remémore Saïd Bahij. Et ça m’avait surpris de ne rien voir sur le Val-Fourré ».

Son agacement, on peut le comprendre. Ce touche-à-tout artistique – il est aussi bien poète, musicien, photographe – a bourlingué dans plusieurs pays, réalisé des expositions à travers la France mais réside toujours dans le quartier de son enfance, celui des Ecrivains. À travers ses œuvres, il a toujours souhaité mettre en valeur son « VF », et là, « cerise sur le ghetto », pour les 60 ans, le voilà célébré dans le musée de l’Hôtel-Dieu par le biais d’une exposition : « Office du tourisme du Val-Fourré ». « C’est un quartier qui a souffert dès le début » commente l’artiste.

Auparavant, Mantes-la Jolie servait de lieux de villégiature aux bourgeois parisiens et à certains artistes qui souhaitaient se prélasser sur les berges de Seine. « C’était le Saint-Germain-en-Laye de la Vallée de Seine » résume Saïd. Mais la révolution industrielle commence à faire tâche d’huile sur tout l’Hexagone et arrive donc aux portes du Vexin, notamment avec Renault à Aubergenville et Ford à Poissy. La main d’œuvre afflue et il fallait bien la loger. Le maire de l’époque, Jean-Paul David a donc tout fait pour promouvoir et offrir le terrain de l’ancien aérodrome à Raymond Lopez. Les tours sortent les unes après les autres et le quartier se garnit d’une population venue des quatre coins du globe.

La dalle du Val-Fourré, élément central de ce quartier.

Il profite de la période des Trente Glorieuses mais va également subir de plein fouet les crises économiques des années 70. « Il a été maltraité par son tuteur, son père ou sa mère, mais aussi par son maire… » lâche le quinquagénaire. Le point d’orgue de ce déclin reste les émeutes de mai 1991. Devant le refus qui leur est opposé d’entrer dans la patinoire municipale où a lieu un gala de danse, plusieurs dizaines de jeunes du Val-Fourré brûlent des voitures de France Télécom et saccagent plusieurs magasins d’un centre commercial. La violence s’étend à d’autres villes comme Chanteloup-les-Vignes, Achères, Sartrouville. Plusieurs de ces événements inspirent Mathieu Kassovitz, qui tournera le film La Haine quatre ans plus tard. D’ailleurs, Saïd en veut un peu au cinéaste primé par le Festival de Cannes : « C’était un peu caricatural, très peu de films nous ont tiré vers le haut. Ils ont juste pris le côté effrayant. » C’est à partir de ce moment-là que le « VF » va se transformer.

Les tours s’effondrent, la circulation est réaménagée, « il fallait déghettoïser » pour que la police puisse mieux circuler. « On a mis des impasses là où il n’y en avait pas. On a mis un double sens à la place des sens interdits » décrit Saïd. Mais malgré cela, l’éducateur fait partie de ces optimistes qui croient toujours au renouveau. Dans sa politique-fiction humoristique « Ils l’ont fait », il avait notamment prédit l’arrivée d’un Mantais issu du Val-Fourré à l’hôtel de Ville, prophétie réalisée par Adama Gaye en mars dernier. « La culture annonce toujours l’Histoire » glisse l’enfant du quartier en souriant.

Les écoles de Mantes-la-Jolie sont venues visiter l’exposition « Office de tourisme du Val-Fourré ».

Pour construire « Office de tourisme du Val-Fourré » (qui se tiendra jusqu’au 31 août prochain), Saïd Bahij a pu compter sur plusieurs personnes. Tout d’abord, Rachid Akiyahou, également natif du quartier des Écrivains. Leur collaboration a débuté il y a une vingtaine d’années lorsque Rachid avait aperçu Saïd dans un reportage sur France 3. Il lui avait proposé ses services et depuis les deux compères ne se quittent plus. Sa contribution combine rushs, témoignages, montage visuel et usage ponctuel de l’intelligence artificielle. Ensuite il y a Maxime Raffard, artiste plasticien diplômé de l’École des Beaux-Arts de Paris. « J’avais fait un appel en 2005 suite aux émeutes à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis, Ndlr) et c’est le seul qui m’avait répondu » se souvient le Mantais.

Enfin, le photographe Claude Bertin, décédé le 3 avril 2026 à l’âge de 93 ans, qui a donc pu prendre en photo le Val-Fourré de sa conception jusqu’à maintenant. Cependant, l’exposition n’est pas qu’une suite de clichés de bâtiments, de portraits ou de montages vidéo, il y a aussi de nombreuses pancartes expliquant les histoires qui se mêlent à l’Histoire. « Il faut un petit rappel sur l’histoire coloniale, sur SIMCA, Renault » explique le cocréateur. Mais dans la vie réelle, comment aborder le fameux quartier de Mantes-la-Jolie ? Saïd nous conseille de s’éloigner jusqu’à la Roche Guyon, afin de le voir dans sa globalité. Pour y rentrer, rien de plus simple, tous les points cardinaux sont possibles et tous les chemins mènent à la dalle, « c’est le repère central. »

Depuis qu’Office du tourisme du Val-Fourré s’expose à l’Hôtel-Dieu, le musée a déjà enregistré 40% de public en plus, de tout âge. En effet, les écoles viennent découvrir le parcours de ces Mantais qui font parfois partie de leur famille. « Il y a un engouement de fou », s’enthousiasme Saïd. Comment imagine-t-il son quartier dans les 60 prochaines années ? La population du Val-Fourré dispose maintenant d’assez de compétences pour s’en sortir. « Quand j’étais petit, on ne pouvait pas imaginer habiter en zone pavillonnaire à Bonnières-sur-Seine ou à Freneuse, maintenant certains ont réussi à s’embourgeoiser dans le bon sens du terme » explique l’artiste qui espère une Mantes-la-Jolie complètement unie, « du centre-ville au Val-Fourré, en passant par Gassicourt ».