
En avril dernier, les salariés de Safran Electronics & Defense (SED) du site de Mantes-la-Ville tombent des nues. La direction centrale annonce lors du Comité Social et Economique Central (CSEC) le transfert de toutes les activités à horizon 2029, « cela nous a fait un vrai pincement au cœur » lâche un représentant du personnel syndiqué chez Force Ouvrière. En effet, cinq ans auparavant, le syndicat avait accepté de signer un accord « plutôt défavorable », notamment avec une réduction des jours de RTT, mais avec « une garantis d’emploi jusqu’en 2025 ».
Malgré cette rogne des acquis sociaux, les opérateurs se donnent corps et âme, sacrifiant week-end et jours fériés afin de s’assurer que la société spécialisée dans l’aéronautique puisse livrer ses pièces en temps et en heure. Résultat : le carnet de commande grossit – il est actuellement de 6 milliards d’euros pour SED, 30 milliards pour l’intégralité du groupe – et le nombre d’employés sur le site passe de 200 en 2024 à 500, tout contrat confondu.
Pour FO, la première alerte date de l’année dernière, lorsque Safran a acquis les activités d’actionnement et de commandes de vol de Collins Aerospace. « On avait posé la question à Franck Saudo (directeur de Safran Electronics & Defense, Ndlr), se souvient le membre de FO. Il nous assurait qu’il n’y aurait aucun impact sur les sites en France car ce sont deux activités distinctes. Nous sommes dans l’électrique et eux [Collins Aerospace] dans l’hydraulique. »
Finalement, le transfert de l’activité devrait bien commencer fin 2027 et être totalement effectif en 2030. Une partie devrait rester en France. 270 salariés s’en irait à Saint-Marcel (Eure) et 30 à Saint-Ouen l’Aumône (Val-d’Oise), tous sur la base du volontariat. Cependant, une autre partie va être délocalisée en Angleterre ou dans des pays low-cost comme le Maroc. D’après le syndicat, « 112 collègues seraient sans solution », une situation qui a poussé plusieurs employés à manifester le 28 mai devant le site mantevillois.
« Rééquilibrer le rapport de force les salariés et direction »
La direction a donc promis « 0 loupé » d’après le syndicaliste. Elle a aussi justifié ce déménagement. SED compte faire de l’usine euroise un centre d’excellence avec des investissements à hauteur de 25 millions. Force Ouvrière reste circonspect, « il fallait déjà convaincre certains travailleurs de venir à Mantes-la-Ville, alors dans l’Eure loin de tout », et regrette ce choix car d’autres opportunités existaient auparavant : « Il y avait eu un projet de s’installer à côté de Safran Helicopter Engines à Buchelay en 2024 car il disposait d’un terrain qui leur appartenait. »
Cette situation a fortement courroucé le député de la 8ème circonscription des Yvelines, Benjamin Lucas. « Il faut que l’État tape sur la table » s’emporte l’élu qui s’étonne de voir une entreprise réalisant « d’énormes bénéfices » agir de la sorte. Face à la multiplication des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), il avait été nommé rapport d’une commission d’enquête sur ce sujet. D’après lui, le Gouvernement n’utilise pas tous les leviers dont il a sa disposition. « Il pourrait saisir les aides qu’il donne par milliard ou les conditionner au maintien de l’emploi » détaille le co-coordinateur national de Génération.s.
Il souhaiterait également modifier la loi afin de « rééquilibrer le rapport de force entre les salariés et leur direction ». Par exemple, depuis la loi El Khomri, votée sous la présidence de François Hollande (2012-2017), les barèmes prudhommaux sont plafonnés. « Les directions peuvent donc planifier les licenciements même s’ils ne sont pas justifiés » s’exaspère l’élu. Dans ses conclusions se trouvait également l’idée d’une « démocratie économique ». Des salariés seraient ainsi intégrés dans les choix stratégiques des groupes. « Ceux sont les meilleurs experts de leur secteur, assure Benjamin Lucas. J’ai pu voir cela en Allemagne et dans 90% des cas, ils [les salariés] avaient pointé les bons sous-investissements. »
La principale cause de cette désindustrialisation est la concurrence internationale. « La direction nous annonce que la compétitivité va être rude à cause des Chinois, des Américains et même des Turcs qui commencent à s’y mettre » explique le syndicaliste de Force Ouvrière. « La concurrence est sur nos métiers historiques » ajoute Éric Haan, directeur de l’usine Stellantis de Poissy, qui refuse de parler de « désindustrialisation » mais plutôt de « réindustrialisation ».
« Notre démarche n’est pas du tout de vider l’usine »
En effet, son groupe va consentir d’un investissement de plus de 100 millions d’euros au sein de l’usine pisciacaise afin de passer à des activités de production de voitures à celles de pièces de carrosserie de rechange. « Notre démarche n’est pas du tout de vider l’usine qui doit se relancer vraiment sur le long terme » se défend-il. Le cadre prévoit des embauches en CDI afin d’effectuer un renouvellement des générations, notamment au sein de ses équipes de maintenance, en s’appuyant sur des jeunes de la Vallée de Seine comme le montre le partenariat signé il y a quelques semaines avec l’IUT de Mantes-en-Yvelines.
Il souhaite également s’appuyer sur les pouvoirs publics : « Ils ont la capacité de nous aider en agissant sur plusieurs leviers. » Le premier est l’accompagnement dans la reconversion des métiers. Ensuite aider les entreprises sur le volet innovation. « Pas uniquement avec des subventions mais aussi sur la mise en relation avec des start-up, des écoles » précise Éric Haan. Enfin, l’évolution d’un site industriel peut passer par la transformation de son foncier (terrain + bâti) ainsi que par la décarbonation. « GPSEO injecte 2 millions d’euros via son Fonds d’aide à la synergie inter-entreprises. Énergie photovoltaïque, réseaux de chaleur urbains, ingénierie financière avec notre Comité des financeurs : on arme nos patrons pour l’avenir » indique Eddie Aït, maire de Carrières-sous-Poissy et vice-président délégué au Développement économique pour la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise (GPSEO). L’édile partage la même analyse que le cadre de Stellantis sur le foncier, aussi bien pour accompagner des transformations d’entreprises que pour en attirer d’autres : « Notre méthode repose sur un accompagnement sur-mesure à 360 degrés pour chaque implantation. Avec l’EPAMSA (l’Établissement Public d’Aménagement du Mantois Seine-Aval, Ndlr) et HAROPA, nous avons cartographié chaque opportunité. Lorsqu’une entreprise choisit GPSEO, on lui simplifie la vie qu’il s’agisse du foncier, de l’énergie, des procédures administratives, mais aussi des transports et des ressources humaines. »
Pour étayer ses propos, il s’appuie sur des exemples concrets de réussite comme à Limay pour IKEA. La communauté urbaine a été jusqu’à adapter l’offre de bus et a piloté les job-datings pour recruter les 350 futurs collaborateurs. GPSEO est aussi allée chercher des financements pour Solmax aux Mureaux et a sécurisé le foncier idéal pour France Boissons à Buchelay afin d’éviter de les voir partir pour Gennevilliers. Pour aller encore plus loin, cette ambition sera gravée dans le marbre au tout début de l’année 2027 avec le vote en conseil communautaire d’une toute nouvelle « Feuille de route Industrie ». « Elle sera portée par une marque et une identité visuelle uniques, en cours de création, pour faire rayonner la puissance industrielle de Seine & Oise à l’échelle nationale » dévoile le vice-président de GPSEO.
« Le terrain est prêt, l’écosystème est solide »
L’élu carriérois transmet ainsi un message direct aux investisseurs et aux industriels : « Le terrain est prêt, l’écosystème est solide, l’administration est agile. Votre croissance commence ici. » Par ailleurs, un bémol subsiste pour réussir pleinement ce pari d’envergure, « l’implication nécessaire et l’engagement indispensable de l’État aux côtés de la Communauté urbaine » précise Eddie Aït, une condition sine qua non pour amplifier les actions et sécuriser ces mutations d’ampleur nationale. L’enjeu social est évidemment colossal. Sur notre territoire, l’industrie représente près de 20 000 emplois, soit 1 emploi sur 5 dans le secteur privé. Pour donner un ordre de grandeur, le taux d’emploi industriel atteint 16 % dans la Vallée de Seine, contre à peine 7 % pour le reste de l’Île-de-France et 12 % à l’échelle nationale.