
« Avant d’être élu, on imagine que tout va bien. Mais quand on le devient, on se rend compte qu’entre l’image d’Épinal et la réalité, il y a un profond décalage ». Ce constat, livré par le conseiller municipal d’opposition triellois Yvon Rosconval, est le point de départ d’une immersion inédite dans les angles morts de nos conseils municipaux. Pour documenter ce fossé, l’élu s’est entouré de quatre homologues venus des quatre coins de l’Île-de-France (et même du Finistère) avec qui il a troqué son écharpe pour revêtir une tenue d’enquêteur, épluchant les listes électorales et traquant l’activité des groupes d’opposition sur les réseaux sociaux. Un véritable passage à la loupe qui a pour but de transformer le sentiment d’impuissance des élus minoritaires en un diagnostic plus large.
« On a lancé la réflexion au mois de mai, se souvient Yvon Rosconval. On était tous d’accord pour dire qu’il y avait un vrai sujet sur la démocratie locale. Avant, on imaginait que tout allait bien dans les communes, qu’il y avait un vrai fonctionnement démocratique du conseil municipal. On se réfère au baromètre du CEVIPOF qui dit que les Français ont confiance en leur maire. Mais on ne s’intéresse pas à la méthode de gouvernance ».
Pour prendre le pouls des conseils municipaux de l’Hexagone, le groupe projet a ciblé les quelques 6 000 communes de plus de 1 000 habitants où s’exerce un réel pluralisme politique. Un travail de fourmi qui a permis de recueillir 900 contributions issues de 700 communes différentes, toutes sensibilités politiques confondues. Mais le cœur battant de cette étude réside dans sa dimension qualitative : pas moins de 500 entretiens téléphoniques approfondis ont été menés pour sonder la réalité humaine derrière le mandat. « On a pris le temps pour qu’ils expliquent leur quotidien, souligne Yvon Rosconval. Quand 99 % des élus que l’on a eus au bout du fil nous expliquent avoir des difficultés majeures, ce n’est plus un ressenti, c’est une réalité inquiétante ».
Il faut dire que le verdict de cette consultation massive est sans appel : 99 % des élus interrogés décrivent des pratiques « très éloignées d’un modèle démocratique abouti ». Ce « décalage » se traduit par ce qu’ils dénoncent être une obstruction quotidienne à leur travail : 70 % des élus jugent les délais de transmission des dossiers insuffisants pour préparer les conseils, tandis que seuls 5 % des minorités sont conviés aux comités de pilotage des grands projets structurants.
Le droit à l’expression serait lui aussi sous verrou : 90 % des répondants affirment être empêchés, au mépris de la loi, de communiquer sur le site internet ou les réseaux sociaux de leur mairie. Plus inquiétant encore, l’exercice du mandat deviendrait un risque personnel. 21 % des élus sondés ont déjà été attaqués en justice par leur maire (souvent pour diffamation), tandis que 31 % font état d’insultes et 17 % de harcèlement moral au sein de l’instance. Un climat délétère qui explique pourquoi près de 30 % d’entre eux ne souhaitent pas se représenter en 2026.
« À l’Assemblée nationale, l’opposition peut présider la commission des finances ou inscrire des sujets à l’ordre du jour. Dans nos communes, c’est souvent le néant, déplore Yvon Rosconval. On se retrouve face à un maire qui dispose des moyens de la ville pour agir ou attaquer, quand l’élu d’opposition doit souvent payer sa défense de ses propres deniers ».
Pour Yvon Rosconval et son collectif, le malaise ne se résoudra pas par de simples ajustements techniques sur le statut de l’élu. Le véritable verrou serait structurel : la fameuse « prime majoritaire » de 50 %, qui permet à une liste arrivée en tête de rafler 80 % des sièges même avec une avance minime, est désignée par le président du Collectif des élus minoritaires 78 comme le « péché originel » qui annihile toute nécessité de dialogue. En réclamant une mission d’information parlementaire, le groupe projet espère une remise à plat de ce mode de scrutin pour instaurer, enfin, une véritable culture du compromis dans les hôtels de ville.