
« Je veux que cela se sache parce que ce qu’il se passe est honteux ». Posts sur Facebook, médias nationaux et locaux, et même des courriers jusqu’aux plus hautes strates de la République française Emmanuel Macron compris, Anne-Sophie se bat avec toute l’énergie du désespoir pour déloger les gens du voyage qui occupent illégalement son local situé à Achères depuis huit mois. Et cela alors qu’elle habite à plus de 650 km de là, du côté de Montauban, dans le Tarn-et-Garonne.
Tout commence à l’été 2025. La société immobilière qui gère ce bail pour Anne-Sophie découvre que le portail électrique a été forcé et qu’il y a désormais plusieurs caravanes garées sur le parking. Une plainte est déposée au commissariat de Conflans-Sainte-Honorine et lorsqu’un huissier est dépêché sur place, les squatteurs lui assurent qu’ils partiront d’ici une dizaine de jours… et ils tiennent parole !
Se croyant enfin libéré de ce fardeau, la propriétaire des lieux revient dans les Yvelines pour superviser les travaux. « C’était dégueulasse, déplore la femme de 48 ans. On a réparé le portail et on a tout relavé pour le louer. » Trois mois plus tard, bis repetita mais cette fois-ci, la cordialité ne fut pas au rendez-vous. Les nouveaux arrivants – dont d’autres membres de la famille se sont aussi installés de manière illicite sur des parcelles voisines – annoncent d’emblée qu’ils resteront « le plus longtemps possible ». Anne-Sophie essaye donc de se dépêtrer de cette affaire, elle écrit au maire de la commune Marc Honoré. Celui-ci lui adresse une fin de non-recevoir : aucun trouble à l’ordre public n’est constaté, et, de surcroît, il s’agit d’une aire privée.
La quarantenaire monte d’un cran et demande de l’aide à la Préfecture. Le représentant de l’Etat lui répond qu’Achères ne répond pas aux exigences du schéma départemental d’accueil et d’habitat des gens du voyage (compétence gérée par la communauté urbaine Grand Paris Seine et Oise), des mots qu’elle va plus d’une fois entendre. Finalement, le 17 janvier, tout ce petit monde déguerpit alors que les forces de l’ordre avaient reçu l’aval du tribunal pour intervenir. Pour ne pas se faire surprendre une troisième fois, Anne-Sophie et son frère décident d’employer les grands moyens : plusieurs blocs de bétons de 2,4T, six en tout, sont posés devant les portails. « À ce moment-là, nous pensions notre propriété protégée », raconte-t-elle. Enfin, c’est ce qu’ils pensaient…
Le 5 février, on l’informe que les blocs de béton ont été déplacés, que la cuisine équipée et les câbles Internet ont été volés et surtout, qu’il y a à nouveau des occupants sur place. Elle repart donc dans la paperasse administrative avec le « sentiment d’un éternel recommencement ». Entre les frais d’avocats et le manque à gagner, la note grimpe déjà à plus de 37 000 euros. Et au-delà de l’aspect financier, il y a le côté affectif : « Ce terrain, c’est mon papa qui l’avait acheté quand il gérait une entreprise spécialisée dans les détecteurs de gaz. Et ce petit pécule sert de complément de retraite à ma mère veuve. » Anne-Sophie se sent totalement abandonnée par « les institutions censées nous protéger ».
De son côté, GPSEO, qui ne respecterait pas le fameux schéma départemental d’accueil des gens du voyage, reste interloqué. « On a le nombre d’aires qu’il faut, se défend Fabienne Devèze, vice-présidente de GPSEO chargée du dossier des aires d’accueil. Il reste le sujet de l’aire de grand passage. Le terrain est identifié mais il y a plusieurs contentieux. » La maire de Morainvilliers s’agace aussi de voir les communautés refuser d’aller dans les aires prévues à cet effet : « Elles ont toujours une bonne raison pour refuser d’être loin de Paris. »
Dans ce sujet où tout le monde a l’air de se refiler la patate chaude au titre du schéma départemental, la Préfecture lui conseille de se rapprocher du tribunal judiciaire. « Si le juge statue en sa faveur, et si besoin est, le Préfet signera l’autorisation d’utiliser la force publique » explique une source travaillant au sein cette institution. Anne-Sophie, elle, voudrait un changement de législation afin d’éviter que d’autres personnes ne se retrouvent dans la même situation.