La Grotte mobile, cellule pour la prévention des rixes

Ancien détenu réalisant dorénavant des actions de prévention, Adama Camara s’est déplacé à l’espace jeunesse la Source à Poissy le 20 mai. Devant une soixantaine de jeunes, il a voulu montrer le vrai visage de la prison grâce à sa Grotte mobile, un fourgon aménagé en cellule de détention, pour que la jeunesse fasse tout pour l’esquiver.

« Moi mon but, c’est de vous montrer la réalité ». Adama Camara en a marre de voir la prison être idéalisée sur des vidéos TikTok et la violence banalisée. Alors, pour éviter que « des petits frères et des petites sœurs » finissent entre quatre murs, l’homme de 38 ans a décidé en 2020 de faire de la prévention auprès des plus jeunes pour parler de ces sujets qu’il ne connaît que trop bien : originaire d’un quartier de Garges-Lès-Gonesse, lui-même a passé 5 ans et demi dans les établissements pénitentiaires d’Osny (Val-d’Oise) et de Bois d’Arcy. Avant de revenir sur les faits qui l’ont conduit « au trou », l’intervenant spécialisé souhaite montrer comment la mécanique de la violence peut s’emballer rapidement.

À l’espace jeunesse de la Source de Poissy le 21 mai, il invite 6 adolescents sur la scène, dont deux qui se chiffonnaient lors de l’arrivée du grand gaillard d’1,92 m dans la cité Saint-Louis. Presque innocemment, il leur demande comment on peut se retrouver dans « une descente ». « Un mauvais regard » balance un jeune, « des embrouilles sur les réseaux sociaux » enchaîne un autre. Puis le président de l’association SADA – dont l’acronyme signifie Solidaire, Agissons Dès Aujourd’hui, mais pas que – mime la bagarre qui éclate : « Je donne un coup de poing à ton pote, tu fais quoi toi ? » Les réponses sont variées, certains répliquent par des coups de poings ou des coups de pieds dans la tête, d’autres se mettent en retrait et filment.

Adama déroule ensuite son scénario : la personne frappée succombe à ses blessures. Il explique alors toutes les peines encourues par les participants. « Dès 13 ans tu peux finir en prison, la vraie, enfermé 22h/24 » assène-t-il. « Même pour ceux qui ne faisaient que filmer, c’est non-assistance à personne en danger ». Mais ce qui surprend le public âgé entre 11 et 20 ans, ce sont les conséquences pour les membres de leur famille. En effet, l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) peut diligenter une enquête et ordonner des placements. « Mais what ! » s’exclament plusieurs jeunes.

Adama Camara a promis à des jeunes de revenir.

La surprise va crescendo, quand un bon quart de la salle révèle avoir déjà vu sur Telegram des vidéos d’un cartel de drogue mexicain avec au menu, éventration, football avec la tête d’un cadavre et autres actes de barbarie. Aucun n’a prévenu ses parents de peur de voir son téléphone être confisqué, et surtout, ce visionnage ne les a pas émus plus que cela. « Cette violence banalisée se retrouve dès le CM2 » enrage Adama qui constate aussi que le port du couteau se généralise : « Les jeunes se sentent de plus en plus en insécurité. » Et en cas de menace avec une arme blanche, les réponses surprennent une nouvelle fois. « Je pars pas pour pas être une salope (sic) » lâche un adolescent, apeuré de trouver sa fuite sur les réseaux sociaux. « Je fais des vidéos tous les jours sur des petits frères qui ont pris des coups de couteau et qui en sont morts » réplique Adama. Cette année, il en est à 9 depuis le début de la rentrée scolaire, après en avoir déjà fait 19 en 2024.

Mais pour que cette mise en scène soit la plus impactante, le colosse du Val-d’Oise devait se confier. Comment lui, un homme qui avait réussi à s’en sortir, a fini par faire de la prison. « J’ai 23 ans, j’ai mon premier appartement et je me suis installé avec ma copine que je connais depuis 7 ans » débute-t-il. Tout va bien jusqu’à cette soirée d’août 2011. Il est 2h du matin, un de ses frères sonne à l’interphone mais c’est sa compagne qui va répondre et entendre la terrible nouvelle : « Sada s’est fait tuer. » Il avait 18 ans… À la morgue, alors que son père avait été clair, « pas de vengeance », Adama promet l’inverse sur le cadavre de son petit frère.

Tous les ans, le spectre de cette mort vient le narguer, pour les anniversaires, les fêtes religieuses, les naissances. En 2013, il devient père pour la première fois. Tout le monde est réuni mais il manque quelqu’un… Il faut attendre le 22 août 2014 pour que l’homme de 38 ans « honore » sa funeste promesse. Il rentre de soirée et va dormir chez ses parents. Sur la route, Adama croise le frère du meurtrier de Sada, « un mec que je connaissais bien, on était même partis en vacances ensemble quand j’étais ado ». « Dans la voiture, j’hurle à mon pote de freiner et je tire » raconte-t-il. 8 balles plus tard, sa cible s’écroule. Elle survivra contre toute attente.

Adama a à peine le temps de préparer ses affaires que la BAC vient le cueillir. À son arrivée à la prison d’Osny, il peut lire un écriteau marqué « ici, votre meilleur ami c’est la patience » et devient le matricule 55852. De 2014 à 2018 le prisonnier attend d’être jugé et voit sa fille grandir à travers les vitres du parloir, mais le pire reste à venir. Avril 2018, Adama discute avec son père au téléphone mais sent que quelque chose autour de lui cloche. Il raccroche, appelle son frère qui lui balance la nouvelle de but en blanc : « On n’a pas voulu te le dire mais Papa a un cancer du pancréas, stade terminal, il lui reste trois mois maximum. » Dans la semaine, son état s’aggrave et le Gargeois demande à sortir de prison. Mais le tribunal refuse. Son dernier coup de fil sera le suivant : « Papa, tu as toujours été là pour moi, et moi je ne pourrais pas être présent pour ton dernier souffle. » Un ange passe dans la salle. Adama fait alors une nouvelle promesse, celle de faire le bien autour de lui. Deux ans plus tard, l’association SADA naît et depuis elle sillonne les routes de France, avec environ 250 ­interventions par an.

Depuis 2025, l’association SADA utilise la Grotte mobile pour montrer la réalité de la prison.

Pour que ses paroles résonnent encore plus fort, il a fait aménager un fourgon en « Grotte mobile ». En dehors d’une fenêtre, elle reproduit l’exactitude d’une cellule de 9 m², la promiscuité, la chaleur étouffante. Elle a été installée pour l’occasion dans la cour de récréation de l’école Victor Hugo. Un jeune rentre à peine qu’il est pris de malaise. À la sortie, tous remercient Adama. « C’était intéressant » indique un adolescent. Ces actions de prévention ne s’arrêtent pas là. Adama répond régulièrement aux messages qu’il reçoit sur les réseaux sociaux, ce qui dernièrement a permis à un jeune de ne pas se suicider. « Tes vidéos m’ont sauvé » lui a-t-il écrit.

Samira Taffat, maire-adjointe à l’éducation, est ravie de voir l’effet que cette intervention a eu sur les jeunes pisciacais. « Je pourrais leur faire la morale car dans mes proches se trouvent des personnes qui ont fini au trou, indique-t-elle. Mais par rapport à Adama Camara, avec son parcours, personne ne va remettre en cause ce qu’il dit. » L’élue estime que 400 personnes en tout seront sensibilisées grâce à des « grands frères » qui sont venus passer une tête.

En fin d’après-midi, l’acteur de prévention repart. Demain il sera dans une autre ville francilienne. « Mon récit leur permet de se remettre en cause et avoir le choix. Mais apprès ça, ils restent responsables de leurs actes » rappelle l’ancien prisonnier. La réalité vient brusquer son discours : le soir même une rixe a éclaté à Guyancourt et un adolescent a dû être transporté en urgence à cause d’une blessure à l’arme blanche.