Ils savaient que l’année n’allait pas être bonne, mais pas qu’elle s’avérerait aussi mauvaise. Chez les agriculteurs céréaliers, très majoritaires en surface en Île-de-France, la récolte d’août se solde par une diminution de 30 % des rendements sur le blé tendre… pour les plus chanceux. La perte moyenne, elle, se situe plutôt autour de 50 %, dans un contexte de faibles prix sur le marché international et de mauvaise qualité des grains.

Les aides du conseil régional autoriseront à éviter un désastre économique complet, en permettant de replanter des semences l’an prochain (voir encadré). Les syndicats d’exploitants demandent et négocient aujourd’hui un report complet d’un an des traites de leurs crédits bancaires ainsi que des cotisations à la Mutuelle sociale agricole (MSA).

Cette chute massive des rendements devrait être encore supérieure autour de la vallée de Seine, très durement touchée par les pluies diluviennes de mai et juin, ayant entre autres mené à une crue de la Seine. Alors, les agriculteurs s’apprêtent à serrer les dents pour parvenir à franchir les difficultés financières déjà certaines en cette annus horribilis.

A côté du blé, crucial pour les exploitants car il leur procure la marge nette la plus importante, et où les pertes peuvent atteindre 70 % côté Vexin comme côté Houdanais, colza et orges ont un peu moins souffert. Par contre, du côté des cultures protéagineuses, les pois et la féverole, dédiés à l’alimentation animale, ont pourri sur pied : la perte est souvent totale. Concernant le maïs, qui a souffert de la chaleur la semaine dernière, le rendement dépendra des précipitations.

Dans les mémoires des anciens, même la toute petite moisson de 1976, jusque-là un record, n’était pas aussi mauvaise.
Dans les mémoires des anciens, même la toute petite moisson de 1976, jusque-là un record, n’était pas aussi mauvaise.

« Lors des inondations, on s’était dit qu’on verrait… on a un petit peu sous-estimé, on atteint péniblement la moitié des rendements habituels en blé, entre 40 et 52 quintaux à l’hectare », déplore Arnaud Lepoil, président des Jeunes agriculteurs du canton de Mantes. C’est très loin des presque 90 quintaux de l’an dernier atteints « sur la bonne terre du Mantois » et de son exploitation de 120 ha à Perdreauville.

Dans les mémoires des anciens, même la toute petite moisson de 1976, jusque-là un record, n’était pas aussi mauvaise. « C’est pire, même mes parents n’avaient jamais vu un tel manque à gagner sur une exploitation, il manque entre 400 et 800 euros à l’hectare », se désole Philippe Maurice, le président localisé à Oinville-sur-Montcient de l’Union de Mantes, membre de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) d’Île-de-France.

« A l’époque, en 1976, le potentiel était beaucoup moins élevé et ils avaient beaucoup moins de charges, rappelle d’ailleurs son confrère céréalier de l’autre rive de Seine. Cette année, nous n’avons pas le prix, nous n’avons pas la qualité, et les rendements sont catastrophiques, c’est la triple sanction. »

Mais même les plus solides financièrement vont tanguer, indique ainsi Arnaud Lepoil, lui dont le manque à gagner par rapport à l’an dernier est de 60 000 à 70 000 euros. Jusqu’à devoir mettre la clé sous la porte pour certains ? « C’est au cas par cas, les plus en difficulté n’osent pas toujours le dire, certains avaient une trésorerie mise à rude épreuve ces dernières années, évoque le président des Jeunes agriculteurs. Ca va être très dur. »

« Même mes parents n’avaient jamais vu un tel manque à gagner », se désole Philippe Maurice à Oinville-sur-Montcient (photo).
« Même mes parents n’avaient jamais vu un tel manque à gagner », se désole Philippe Maurice à Oinville-sur-Montcient (photo).

Alors, pour essayer de limiter les dégâts économiques, les syndicats agricoles sont actuellement en négociation avec les banques, Crédit agricole en tête, et la Mutuelle sociale agricole (MSA). « Nous demandons une année blanche à la fois sur tous les prêts agricoles et [les cotisations de] la MSA, détaille Philippe Maurice. Au niveau du ministère de l’agriculture, nous avons demandé à avoir des dégrèvements fiscaux sur le foncier non bâti. »

Arnaud Lepoil est particulièrement inquiet pour la situation économique des quelques rares agriculteurs qui débutent dans le métier. « J’ai des jeunes qui sont à leur première année, qui paient leurs intrants après moisson : ils ont livré toute leur maigre récolte et ça ne paie même pas les intrants (engrais et produits phytosanitaires, Ndlr) et la facture de la coopérative, détaille-t-il. Il leur reste ensuite les emprunts pour le matériel et la reprise de terres, le fioul et l’entretien. »

Son collègue de Oinville-sur-Montcient recommande même, au-delà d’une diversification qui nécessite d’investir, des solutions inhabituelles pour ces hommes et femmes nouvellement installés, qui étaient préparés à travailler leurs terres : « Je leur conseille de faire leur boulot puis d’aller travailler ailleurs, et l’épouse doit travailler impérativement à l’extérieur, c’est le seul truc qui fera rentrer de l’argent dans le ménage. Cette année, il va falloir serrer les boulons partout. »

Si le Oinvillois veut rester optimiste en cas de bonne récolte l’an prochain, ce n’est pas le cas d’Arnaud Lepoil, qui se demande d’ailleurs s’il ne faudrait pas mettre en place des outils fiscaux détaxant l’argent mis de côté les bonnes années en prévisions des mauvaises. « Ce trou-là, on ne le comblera pas en un an. Il nous faudra deux à trois ans de récoltes convenables, avec des prix convenables, estime-t-il. On ne peut pas revivre une année comme ça, sinon, il n’y aura plus beaucoup d’agriculteurs, déjà qu’il n’y a plus beaucoup de jeunes… »

Les collectivités franciliennes votent des aides

Le conseil départemental des Yvelines, comme le conseil régional d’Île-de-France, ont déjà fait voter par leurs assemblées respectives plusieurs plans d’aide depuis les inondations et fortes pluies de mai et de juin. S’ils ne permettront pas, loin de là, de compenser les pertes, ils éviteront peut-être le pire aux agriculteurs, qu’ils soient céréaliers ou maraîchers.

Pour ces derniers, dont certains, à l’image de Christophe Baurain à Vernouillet, ont tout perdu lors des crues, le Département des Yvelines a mis à disposition des terrains comme leur raccordement à l’eau et à l’électricité afin de planter des légumes le plus rapidement possible. Ces récoltes d’automne sont vitales pour échapper au dépôt de bilan, « en attendant l’assèchement des terrains », précise la Chambre d’agriculture d’Île-de-France.

Le conseil régional avait de son côté déjà voté une enveloppe d’un million d’euros en juin dernier, attribuée aux maraîchers et aux éleveurs dont la surface d’exploitation était submergée d’eau à plus de 30 %. Les céréaliers n’étaient alors pas concernés par cette aide, les grandes cultures étant « couvertes par système assurantiel », explique-t-on à la Chambre.

Pour ces derniers, l’assemblée francilienne a récemment annoncé le déblocage de 6,5 millions d’euros supplémentaires destinés à subventionner l’achat de semences certifiées afin de pouvoir replanter en 2017. En effet, il leur est impossible d’utiliser une portion des semences de cette saison compte tenu de leur mauvaise qualité, et l’argent pourrait manquer pour ceux qui se fournissent chaque année auprès des semenciers.

Les exploitants bio touchés mais pas coulés ?

Ils sont encore peu nombreux en Île-de-France, et se comptent sur les doigts des deux mains en vallée de Seine yvelinoise. Comme leurs confrères opérant en conventionnel, les agriculteurs passés au bio souffrent d’un rendement divisé par deux à quatre.

« Le constat est très alarmant, note Bastien Paix, animateur conversion et grandes cultures du Groupement des agriculteurs biologiquies. En bio comme en conventionnel, beaucoup d’agriculteurs sont en difficulté : c’est la catastrophe. »

Quelques différences subsistent néanmoins du côté de ce mode d’exploitation. Le taux de protéine des grains semble plutôt bon, et le prix du blé bio sur le marché international est plus stable et plus élevé que celui du blé conventionnel, soumis à d’importantes variations et en forte baisse ces dernières années.

Côté finances, l’agriculture biologique pourrait tirer partiellement son épingle du jeu par le moindre investissement annuel nécessaire en intrants : « Cela réduit les charges opérationnelles, du coup, malgré l’impact économique de la baisse de rendements, on peut espérer que ce soit moins impactant qu’en conventionnel. »

Mise à jour, 2 septembre 2016 : Dans la version initiale de cet article, nous avons supprimé la mention que la moyenne habituelle observée par les exploitants cultivant en bio était de 62 quintaux de blé par hectare en vallée de Seine yvelinoise (et de 25 cette année, Ndlr). Ces chiffres concernent en fait un seul agriculteur dont l’efficacité en bio est particulièrement élevé, le rendement moyen habituel des exploitants céréaliers bio étant inférieur.