Mantes-la-Ville connaît décidément un statut d’exception depuis que le FN en a pris la mairie aux élections municipales de 2014. Alors qu’en 2016, la commune a refusé de participer à l’appel à projet du conseil départemental des Yvelines concernant la présence de personnel de prévention spécialisée, elle bénéficie tout de même de quatre éducateurs directement employés par le Département, comme de subventions exceptionnelles aux associations et aux actions de prévention.

Au soir du lundi 20 novembre, salle Jacques Brel, au coeur du quartier populaire des Merisiers, les riverains ne sont pas venus à l’une des réunions de présentation par le maire Cyril Nauth (FN) de son bilan de mi-mandat. Par contre, toute l’opposition politique au FN ou peu s’en faut avait fait le déplacement, ainsi que quelques acteurs associatifs ou institutionnels.

Alors, forcément, la réunion avait parfois des airs de conseil municipal, FN d’un côté, gauche et droite républicaines de l’autre. Une fois le bilan présenté, une partie non négligeable des discussions a été occupée par le rôle des institutions et des collectivités auprès des jeunes des quartiers défavorisés, dans cette commune marquée depuis de nombreuses années par des échauffourées entre jeunes des différents quartiers en difficulté.

C’est un ancien agent mantevillois en disponibilité, aujourd’hui employé au conseil départemental des Yvelines, qui allume la mèche d’un débat très animé. « Je me demandais quels sont vos projets, notamment sur les quartiers prioritaires, avance Diambéré Dembele. Au Domaine de la vallée, plus d’accueil de loisirs. Aux Merisiers-Plaisances, plus d’animateurs qui proposent des activités enfance ou jeunesse. »

« Il y a une raison d’économie, et une raison plus politique, ce n’est pas une compétence obligatoire (de la commune, Ndlr), lui répond le maire FN. Je ne dis pas qu’il est anormal ou scandaleux de proposer des loisirs à des adolescents, mais quand on a du mal à équilibrer un budget […], pour moi, c’est ce qui se justifie le moins, je ne vois pas pourquoi ce serait à la collectivité de financer les loisirs des enfants des autres. »

De la prévention spécialisée, ces actions destinées à la réinsertion ou à l’insertion de jeunes en difficultés, il poursuit avec un témoignage : « Quand je me balade dans le quartier des Merisiers, au centre commercial, je suis déjà tombé sur de jeunes adultes, parfois qui ont mon âge, sont trentenaires, qui me demandaient, en tant que maire, ce que je faisais pour les loisirs des jeunes. »

Mais l’ancien éducateur communal ne lâche pas le morceau. « Ces jeunes, s’ils ne sont pas dans une structure encadrée, où on leur fait passer quand même des valeurs, je pense qu’ils sont livrés à eux-mêmes, estime Diambéré Dembele. La guéguerre des différents quartiers, on est encore dedans, malheureusement, ça ne s’est pas estompé. Si on n’est pas là pour les accompagner et leur faire une offre de loisirs… »

Cyril Nauth livre alors le fond de sa pensée quant au principe de la prévention spécialisée. « Sur le constat, je peux presque vous rejoindre, mais je n’en tire pas les mêmes conclusions que vous, c’est un discours bien rôdé, aussi vieux que moi, s’éveille-t-il. Vous êtes en train de me dire ”utilisez de l’argent public pour occuper les jeunes de n’importe quelle manière, sinon ils vont mettre le bordel”. »

Dans le public, l’ancienne édile socialiste, Annette Peulvast, prend alors la parole, et la garde malgré la réprobation d’un maire qui ne souhaitait pas « débattre avec d’anciens ou d’actuels élus de l’opposition » ce soir-là. « L’objectif était de développer la citoyenneté, défend-elle des actions de prévention spécialisée. Que va-t-on faire de la jeunesse, quand un certain nombre de tuteurs qu’on avait mis en place, et qui sont en train de s’écrouler, auront disparu ? »

Julie Ferry, ex-secrétaire de la section PS, décide d’intervenir également en faveur des éducateurs et médiateurs qui oeuvrent dans les quartiers populaires. « J’ai vécu dans une cité du 93, mes parents étaient dans la précarité, se souvient-elle. Je suis entrée dans une de ces structures, on m’a écoutée […] ça nous aide parfois à dépasser des étapes très difficiles et à nous construire, ce n’est pas que du loisir ! »

A ce témoignage plein d’émotion, Cyril Nauth répond par des actions en faveur de la santé dans le cadre de son nouveau « projet social »,
mais toujours sans retour de la prévention spécialisée : « Je ne peux parler de valeurs de pédagogie et de culture quand on organise des soirées ou des après-midi Playstation, quand on va voir des matchs de foot. »

L’ex-éducateur communal, au travail directement mis en cause, reprend alors la parole. « On organisait des soirées-débat, notamment avec des institutions telles que le commissariat de police ou l’armée de terre, assure Diambéré Dembele. Le loisir, il arrive vraiment après, c’est un moyen pour les attraper, les attirer avant d’échanger avec eux. […] Et derrière ça, on travaille toutes ces valeurs. »

« A partir du moment où une fresque a été faite sur le rideau de Franprix, ça n’a plus jamais été tagué, pourquoi ne pas faire ça sur ce mur ? », se rappelle la présidente du conseil citoyen mantevillois de la fresque récemment peinte par des jeunes en difficulté au centre commercial des Merisiers.

D’autres se manifestent à leur tour, d’un ancien responsable de centre social à un ex-adjoint de la précédente mandature, sans faire bouger d’un pouce l’opinion du premier magistrat. « Vous formulez des voeux pieux, beaucoup de communes en France ont appliqué ce que vous dites, conclut-il. Il ne suffit pas d’aller très loin, à Mantes-la-Jolie au Val Fourré, ce que vous préconisez en matière de politique de la ville est un échec total car on ne s’attaque pas réellement à la cause des problèmes. »

Il renvoie d’ailleurs aux « autres collectivités », telles que le conseil départemental… qui assume à ce jour bien plus que son rôle dans sa propre commune, traitée comme un cas exceptionnel. Car si Mantes-la-Ville a abandonné la prévention spécialisée, la prévention spécialisée n’a pas abandonné Mantes-la-Ville. Le Département y a affecté quatre médiateurs, et y finance des associations liées à la jeunesse, comme des actions de prévention portées par d’autres organismes ou associations.

Pourtant, comme Vernouillet ou Carrières-sous-Poissy, Mantes-la-Ville avait refusé de participer financièrement aux actions de prévention dans le cadre de l’appel à projet départemental attribué à l’association Ifep en 2016, et ne devait donc pas bénéficier de la présence de médiateurs. Mais le Département, mené par le Mantais Pierre Bédier (LR), a décidé de faire une exception.

« Je vous confirme que c’est la seule commune concernée, car c’est la plus mal gérée du département, j’ai veillé à ce que les habitants ne soient pas pénalisés durement et gravement par l’incurie de cette municipalité », commente sans fard le président du conseil départemental des Yvelines. « Le Département fait ce qu’il veut et dépense son argent comme il veut, et je fais la même chose à Mantes-la-Ville », réagit à cette présence Cyril Nauth.

De « l’échec » de sa politique au Val Fourré pointé par le maire frontiste, Pierre Bédier, lui, se fait goguenard : « Il était habitant de Mantes-la-Jolie quand il s’est fait élire à Mantes-la-Ville, pourquoi ne s’est-il pas présenté à Mantes-la-Jolie ? » Quant à l’inefficacité générale de la prévention spécialisée, avancée par Cyril Nauth, il la rejette avec un exemple mantevillois.

« J’ai eu à faire le travail du maire lorsque le centre commercial des Merisiers a connu des problèmes de sécurité, le maire n’avait aucune réponse à apporter, assure-t-il. Il a fallu qu’en lien avec la prévention spécialisée, nous mettions en oeuvre des actions pour ramener la sécurité. […] Tant que Mantes-la-Ville sera la plus mal gérée du département, nous mettrons en oeuvre des dispositifs spéciaux pour empêcher la ville de sombrer. »

Au-delà des quatre médiateurs, le Département finance également, depuis 2015, des associations exerçant dans les quartiers populaires de Mantes-la-Ville. Ce « Contrat local exceptionnel de solidarité » (Cles) de quelques dizaines de milliers d’euros est renouvelé chaque année depuis sa mise en place. Des actions ponctuelles en direction de la jeunesse sont également subventionnées au coup par coup, par une aide financière, juridique ou logistique.

C’est ainsi le cas du conseil citoyen de Mantes-la-Ville, structure formée par obligation légale de la commune afin de bénéficier de subsides d’un contrat de ville signé avec l’Etat. Né en 2016, le conseil citoyen s’est aussitôt constitué en association loi 1901. Il y a quelques jours, il a fait réaliser une fresque, aujourd’hui quasiment terminée, par quelques jeunes choisis « selon leurs difficultés à intégrer le monde du travail », avec un médiateur départemental et l’association yvelinoise d’insertion Agir combattre réunir (ACR), explique Pascale Le Fahler, présidente du conseil citoyen.

« A partir du moment où une fresque a été faite sur le rideau de Franprix, ça n’a plus jamais été tagué, pourquoi ne pas faire ça sur ce mur ? », se rappelle-t-elle du lancement de ce petit projet d’insertion mené au centre commercial des Merisiers. Menés par un artiste graffeur, quatre jeunes de 16 à 21 ans ont participé au chantier d’insertion, quatre jours rémunérés 250 euros. Efficace ? « La première chose qu’ils m’ont dit à la fin, c’est ”Madame vous m’embauchez pour le prochain chantier ?”. » Seule certitude : la municipalité n’y prendra pas part tant que le FN la dirigera.