Intimidés, David, Clarisse et Michel s’avancent dans la salle. Eux qui n’ont pas forcément l’habitude d’être sous le feu des projecteurs sont, ce mardi 3 avril, confrontés au regard d’une cinquantaine de personnes. Accueillis à Déclic, association mantaise agréée par la Fondation Abbé Pierre, qui propose un accueil de jour aux personnes « en détresse locative », ils ont réalisé trois scénettes qu’ils présentent dans le cadre du festival des Francos.

Cet atelier théâtre fait partie des activités proposées par l’association, qui s’emploie à lutter contre l’exclusion et à rétablir les droits sociaux de ces personnes en détresse. Elle reçoit entre 70 et 80 personnes par jour dans ses locaux de Mantes-la-Jolie, rue de la Somme. Précaires parmi les précaires, ils y trouvent d’abord un lieu sécurisé et calme, leur permettant de recréer des liens entre eux… ainsi qu’avec la société grâce aux services proposés par Déclic.

En difficulté à cause de facteurs multiples, les accueillis peuvent ainsi récupérer leur courrier, se laver, faire leur lessive mais aussi simplement se reposer. Ces locaux, point de chute de nombreux SDF du Mantois, comprennent une salle commune, deux bureaux, une buanderie, des toilettes, trois douches, une salle dédiée au courrier et un espace à l’étage. Le contexte n’est pourtant pas évident pour l’association, qui cherche de nouveaux financements privés face à la baisse des revenus de ses financeurs historiques.

Philippe Langonné, son directeur, estime que le cadre proposé par Déclic, institutionnel au sein de l’accueil de jour, et coordonné avec les autres associations du Mantois, est le plus favorable à l’aide des personnes sans-abri. Sans remettre en cause les initiatives individuelles, il préférerait ainsi qu’elles prennent place au sein d’associations dédiés. Il se dit toutefois conscient que l’impact de Déclic et des autres associations d’aide aux plus précaires reste limité, par manque de moyens, mais aussi car certains ne souhaitent pas être accompagnés.

Déclic permet également aux SDF d’exister aux yeux de l’administration, puisque 321 personnes y ont leur domiciliation. « On peut recevoir jusqu’à 250 courriers par jour », détaille Honorine, une des six salariés de l’association, en montrant une bannette pleine.

Créée en 1993, l’association est parti d’un constat simple. « A l’époque, on avait recensé 400 personnes qui dormaient à la rue dans le grand Mantois, rappelle Philippe Langonné. Et il n’y avait aucun lieu où ils pouvaient se retrouver. » Deux faits viendront rappeler l’urgence d’ouvrir un accueil de jour, dans le Mantois, mais aussi au niveau national. En 1989, la publication d’un article du Courrier de Mantes sert de déclencheur pour les responsables politiques locaux.

« Il y avait un squat d’une trentaine de personnes au niveau des bords de Seine, avec des problèmes de salubrité, avec les riverains », se souvient Philippe Langonné. Suite à l’émotion qui accompagne la parution de cet article, « la commission d’insertion locale a créé un collectif avec les travailleurs sociaux pour s’occuper des cas individuels et apporter une réponse collective ».

Puis vient la rudesse de l’hiver 1993. « Il y a eu 25 morts sur tout le territoire, des centres d’hébergements d’urgence sont nés », explique le directeur. A Buchelay, le foyer social Saint-Yves (qui n’est pas géré par l’association Déclic, Ndlr) voit le jour après ces décès, dans la rue des Closeaux.

L’accueil de jour de Déclic naît, lui, en 1994, dans un local alors situé là où se trouve l’actuel foyer social Saint-Yves, où l’association recense 4 000 à 5 000 passages par an. Elle en compte désormais « plus de 18 000 » dans ses locaux de la rue de la Somme, en plein centre-ville, où elle a emménagé en 1996. Lors d’une conférence donnée à Rosny-sur-Seine le 6 mars dernier, il dépeint l’évolution négative de la situation des SDF face au public, dont certains ont déjà travaillé dans le social : « Il y a une hausse importante de la détresse sociale en France. »

D’ailleurs, en ce jour de mars, le décès d’Alain est encore dans les esprits à Rosny-sur-Seine. Il vivait depuis des années dans les bois d’Auffreville-Brasseuil, où il a été retrouvé mort le 23 février. « On ne s’y attendait pas, cela nous a surpris, détaille Philippe Langonné. Il était en bonne santé. » Son décès conforte l’idée du directeur de Déclic visant à remettre en place un suivi de la santé des accueillis.

Un mois plus tard, dans la salle commune de l’accueil de jour de Mantes-la-Jolie, le souvenir d’Alain est lui aussi encore très vif. « Il nous avait demandé, s’il venait à mourir, de ne pas jouer au 421, détaille Joëlle, qui vient à l’association depuis trois ans. On a respecté. » Une cagnotte a été créée au sein des accueillis, afin de pouvoir apposer une plaque commémorative sur la tombe du sans-abri.

Actuellement, l’association estime « qu’il y a entre 20 et 30 personnes qui dorment dehors à Mantes-la-Jolie ». Mais le chiffre pourrait être plus important. En pénétrant dans la salle commune ce jeudi 5 avril, aux environs de 9 h 30, difficile de contredire Philippe Langonné. Les locaux de la rue de la Somme sont ouverts depuis une petite demi-heure et déjà, une dizaine de personnes sont présentes. La plupart y resteront jusqu’à la fermeture, à 14 h.

« Ici, c’est la table des calmes », sourit Joëlle, assise justement à une table ronde. La retraitée doit un peu sa présence ici au hasard. « J’avais été orientée par l’assistante sociale, mais je n’avais pas trouvé, explique-t-elle. C’est en me promenant que je suis tombée dessus. » Si aujourd’hui, elle vient d’avoir un appartement, elle l’assure : « Je vais continuer à venir à Déclic, pas pour profiter, mais pour remercier le personnel et continuer à voir certaines personnes. »

Elle pointe la nécessité de Déclic « pour créer du lien social ». « C’est plus sécurisant d’être ici », ajoute aussi Clarisse, accueillie depuis deux ans et logeant à l’hôtel. Pour la première fois, elle a participé aux ateliers théâtre, animés par le Théâtre du Mantois : « On a pu se lâcher, ça nous a fait du bien. » Les deux autres participants partagent cet avis. « J’avais peur au début, je ne m’en sentais pas capable, raconte Michel. Maintenant, je sais que je peux le faire, ça nous glorifie un peu. »

Derrière, sur le canapé, Christine consulte des fiches concernant différents pays et villes du monde. Ses mains tatouées tournent les pages d’endroits où elle aimerait aller, « le Canada », mais aussi d’endroits où elle a déjà été, Marrakech par exemple.

Derrière, sur le canapé, Christine consulte des fiches concernant différents pays et villes du monde. « Je prépare un petit bac ! », lance-t-elle. Ses mains tatouées tournent les pages d’endroits où elle aimerait aller, « le Canada », mais aussi d’endroits où elle a déjà été, Marrakech par exemple. Arrivée à Mantes-la-Jolie en juillet dernier, « je suis tout le temps dehors », sourit-elle.

Venir à l’association lui permet de se reposer, mais aussi de faire les choses qu’elle aime. « Il va bientôt y avoir des ateliers peinture, explique-t-elle enthousiaste. Je vais y aller. » Reconnue travailleuse handicapée, elle ne pourra pas reprendre d’activité professionnelle avant deux ans.

Déclic permet également aux SDF d’exister aux yeux de l’administration, puisque 321 personnes y ont leur domiciliation. « Sans adresse, vous n’existez pas, vous ne pouvez pas faire valoir vos droits pour la sécurité sociale, la Caf (Caisse d’allocations familiales, Ndlr)… », résume, lapidaire, Philippe Langonné. « On peut recevoir jusqu’à 250 courriers par jour », détaille Honorine, une des six salariés de l’association, en montrant une bannette pleine.

Frédéric est justement venu à Déclic pour la domiciliation. « Je suis hébergé au foyer Saint-Yves, mais il n’y a pas l’agrément pour la domiciliation » , explique-t-il. Au sein de la salle commune, il pointe une ambiance « différente », et poursuit : « Ca n’a rien à voir avec le monde de la rue. » Ce jour-là, il prépare une tartiflette pour tous les accueillis. Certains en profiteront pour prendre une portion pour plus tard, d’autres savourent. « Ca fait trois jours que ne n’ai pas mangé », confie Anthony, 25 ans, placé sous tutelle renforcée. Demain, il voit sa copine. Alors il est passé à l’association « pour pouvoir se raser ».

Être accueilli dans les locaux de la rue de la Somme nécessite de s’engager en signant un règlement intérieur. Si ce dernier n’est pas respecté, le risque est l’exclusion : « Cela nous est déjà arrivé », confirme Philippe Langonné. « Il y a des règles de vie, on ne vient pas pour se bourrer la gueule, ça doit être un lieu protecteur, explique-t-il de ce règlement. Ici, ce n’est pas le monde de la rue, mais la société. »

Tous les sans-abri du Mantois ne viennent pas chez Déclic. « C’est aussi leur droit, souligne le directeur. Mais au moins, ils savent qu’il existe un lieu-ressource, qui leur permet de ne pas s’enfoncer. » Lors de sa conférence rosnéenne, un membre du public signale ainsi la présence « d’un homme dormant dans les parties communes d’immeubles du centre-ville ». Un cas que Philippe Langonné connaît mais « il n’est pas en demande », indique-t-il en réponse.

« Forcément, c’est un peu frustrant, ajoute-t-il un mois plus tard de ceux qui ne souhaitent pas venir à l’accueil de jour. Mais ce n’est pas notre mission et nous ne sommes pas assurés pour pouvoir intervenir dehors. C’est plutôt une mission de maraude. » D’autant plus que la gestion de cet accueil de jour mantais, serait déjà de plus en plus difficile à assumer financièrement. Le seul autre centre d’accueil de jour pour les sans-abri des Yvelines est situé à Versailles.

Historiquement, l’association Déclic reçoit des subventions de la ville de Mantes-la-Jolie, du Département (qui subventionnait également un accueil de jour à Versailles, Ndlr) et la Fondation Abbé Pierre, mais ces ressources ont tendance à baisser (Mantes-la-Jolie et le Département ne financent plus Déclic, Ndlr). Elle est aujourd’hui uniquement financée par la Direction départementale de la cohésion sociale (service de l’Etat, Ndlr) et la Fondation Abbé Pierre. « Aujourd’hui, on s’oriente plutôt vers une recherche de fonds privés, d’entreprises avec des politiques de dons », espère donc Philippe Langonné.

Suivre la santé des SDF, y compris l’été

Si une attention particulière est portée aux sans-abris durant l’hiver, où l’accueil de jour est ouvert les week-ends, la saison estivale, où bien des dispositifs se relâchent, est très risquée pour eux. « L’été est même plus dangereux que l’hiver, argumente Philippe Langonné. Il y a des soucis de déshydratation, d’hygiène, ils mangent moins parce qu’ils ont chaud. » Alors, l’été, les locaux ne ferment pas chez Déclic : « L’équipe est divisée par deux, mais on essaie de rester ouvert. »

Depuis quelques temps, Philippe Langonné, salariés et bénévoles de Déclic souhaitent aussi créer de nouveaux services fonctionnant été comme hiver, notamment autour du suivi médical. La récente mort d’Alain, à Auffreville-Brasseuil, est malheureusement venue leur rappeler l’importance de permettre aux SDF d’être suivis régulièrement par des médecins, comme tout un chacun.

« On aimerait mettre en place en suivi de leur santé, détaille Philippe Langonné du projet de l’association concernant cet aspect. On attend de travailler avec l’Agence régionale de santé, mais il faut aussi que cela soit accepté par les médecins. » Des permanences médicales avaient bien lieu jusqu’en 2002, mais elles ont été arrêtées faute de médecins acceptant d’exercer bénévolement.