« Pénurie. » Selon la vice-présidente déléguée à la ruralité au conseil départemental, Pauline Winocour-Lefevre (LR), ce mot prend tout son sens quand il s’agit de parler du nombre de médecins exerçant dans les Yvelines. En vallée de Seine, ce problème concerne tant les communes les plus peuplées que les plus rurales. C’est justement pour tenter de le résoudre que le 30 juin 2017, le Département a lancé un appel à projets visant à créer des maisons médicales pour permettre aux professionnels de santé, médicaux et paramédicaux, d’exercer leur métier en libéral. Sur les 21 initiatives retenues lors de l’appel à projets 2017-2019 ayant notamment pour condition d’avoir dans la structure au moins un médecin généraliste, 10 sont en vallée de Seine. En parallèle de ces projets, des structures de santé indépendantes du Département ont aussi ouvertes pour pallier le manque de médecins et de spécialistes.

Ainsi, dans la seule ville de Poissy, deux maisons médicales se sont, ou sont, sur le point de se greffer à l’offre préexistante dans la commune. L’une d’elle, baptisée l’Etoile, a ouvert ses portes en centre-ville le 2 avril au 26 rue du 8 mai 1945 tandis que la seconde, située 23 avenue du Maréchal-Lyautey devrait ouvrir en « 2023-2024 » selon Pauline Winocour-Lefevre qui précise que la maison de santé « s’inscrit dans le cadre de la rénovation urbaine et donc les délais sont un peu plus longs ». Dans ces deux maisons médicales, des médecins généralistes sont présents ou attendus. Sur les 12 professionnels de santé de la structure à Beauregard, ils seront au nombre de quatre. Ils sont actuellement trois dans la maison médicale l’Étoile et un quatrième est sur le point d’arriver prochainement ce qui portera, au total, le nombre de pratiquants à 15. Pourtant, bien que ces deux maisons médicales aient toutes deux des médecins généralistes, seule celle située à Beauregard bénéficie de l’aide départementale.

« Nous on fait un schéma très généreux dans le sens où, quand on intervient, on intervient avec un effet levier important, indique-t-on au Département sur ce sujet. L’État va mettre entre 10 et 15 000 euros, nous on met entre 1 et 1,5 million. Du coup, on ne va pas faire cela dans chaque commune ce qui fait qu’on est obligé d’avoir une approche sélective […]. On ne va pas financer deux maisons médicales dans la même ville. » D’après Pauline Winocour-Lefevre, le coût de la maison médicale à Beauregard est de « 2,535 millions d’euros hors coût de l’acquisition foncière ». Alors que le coût total de la construction de celle implantée en centre-ville n’est pas encore totalement chiffrée, la coordinatrice, Virginie Halimi estime que les subventions de l’ordre de 250 000 euros de la Région et d’un montant équivalent de la part de l’ARS représenteront « environ la moitié » du coût total.

Pour le médecin généraliste Franck Halimi exerçant à Chambourcy et dans la maison médicale l’Étoile, la future ouverture à Beauregard est loin de l’inquiéter. « En médecine, il y a de tels besoins qu’il n’y a pas de concurrence », lâche-t-il en précisant que le local pisciacais l’Étoile a été mis à disposition par la mairie. Interrogé le 21 avril sur le nombre de consultations quotidiennes, Frank Halimi affirme que, bien que ce nombre puisse varier, il est « en moyenne entre 25 [et] 30 ».

« Les gens viennent spontanément sans avoir de rendez-vous parce qu’ils passent devant […], se réjouit-il pour montrer que le cabinet ne désemplit pas. Ils passent pour savoir s’ils peuvent avoir un rendez-vous. Ils sont ravis. On prend de nouveaux patients sans problèmes. » La venue spontanée des habitants pisciacais au cabinet médical pour obtenir un rendez-vous n’étonne pas le Département. « Vous avez un vrai ressenti psychologique des populations […], indique-t-on à propos du manque de médecins dans les Yvelines. C’est un peu déroutant mais vous trouvez à 25-30-40 kilomètres de Paris des situations où les gens vous parlent de cela comme s’ils étaient au fin fond de la France rurale où il n’y a plus un commerce, plus d’administration. »

La maison médicale située en rez-de-chaussée d’un immeuble en construction à l’angle de la rue Porte aux Saints et de la rue de Lorraine doit également ouvrir en mai. Elle accueillera dix professionnels de santé dont deux généralistes et un ophtalmologue.

Du côté de Mantes-la-Jolie, une maison médicale située en rez-de-chaussée d’un immeuble en construction à l’angle de la rue Porte aux Saints et de la rue de Lorraine doit également ouvrir en mai pour répondre à la forte demande de la population mantaise. « C’est un projet de santé extrêmement solide », relate Pauline Winocour-Lefevre au sujet du projet subventionné par le Département et qui accueillera dix professionnels de santé dont deux généralistes et un ophtalmologue.

Outre le manque de généralistes, il est effectivement parfois compliqué d’obtenir un rendez-vous chez un spécialiste. C’est le cas en ophtalmologie. Dans un article publié le 7 juin 2019, le syndicat national des ophtalmologistes de France, le Snof, indiquait à France Bleu que, malgré une « nette réduction […], il faut en moyenne 55 jours pour obtenir une consultation [chez un ophtalmologue] ». Il était de « 80 jours » en 2016 et 2017.

Conscient de cette demande, l’ophtalmologue travaillant à l’hôpital mantais François Quesnay, Sam Siblani, prévoit d’ouvrir au plus tard « à l’automne », un centre de santé pluridisciplinaire à dominance ophtalmologique d’un peu plus de 200 m² en gare de Mantes-la-Jolie, côté gare routière à Mantes-la-Ville. Outre la pluridisciplinarité, l’Union syndicale des médecins de centres de santé (USMCS) indique sur son site internet, lescentresdesante.com, que la principale différence d’un centre de santé avec un cabinet médical classique est que les « praticiens [sont] généralement payés à la fonction, garantie d’indépendance et non pas à l’acte ».

En plus des trois ophtalmologues, le lieu baptisé Iris santé ne bénéficiant pas d’aide départementale, sera également « ouvert à d’autres spécialités comme de la médecine générale, de la pédiatrie, de l’endocrinologie ». Une équipe d’orthoptistes visant notamment à dépister des troubles visuels mais également à rééduquer l’exploration visuelle sera aussi présente. Le 14 avril, l’équipe était en train d’être complétée.

« Il faut savoir que ce type de centre de santé, de structures, il n’y en a pas […] sur cet axe Rouen (Seine-Maritime)-Paris », insiste Sam Siblani en précisant qu’il compte bien profiter du nombre important de voyageurs en gare pour avoir « au moins une centaine de consultations par jour » dans la structure qui sera ouverte « du lundi au dimanche », probablement de 8 h 30 à 19 h. « Ce sera une structure qui sera en secteur 1, ajoute l’ophtalmologue. C’est très important [car cela veut dire qu’on] ne pratiquera pas de dépassement d’honoraires. On sait quel type de population on a sur le bassin de population de Mantes. Donc, [il n’y aura] pas de dépassement d’honoraires, prise en charge du tiers payant, des mutuelles, de la CMU. »

Cette nouvelle ravit le maire de Mantes-la-Jolie, Raphaël Cognet (LR). « On a affaire à des médecins qui connaissent clairement le territoire. Je pense donc qu’ils seront soucieux que les soins soient accessibles », déclare l’édile le 23 avril avant d’ajouter : « La mairie n’intervient pas dessus mais j’ai senti dans leur propos la volonté de soigner le plus grand nombre et c’est une très bonne chose parce qu’ici, une partie de la population est une population modeste du point de vue économique et il faut que l’offre de soins corresponde à cette réalité économique. »

« On n’est pas au creux de la vague à priori, explique le médecin généraliste Franck Halimi de la désertification médicale. Je crois qu’il y a encore quelques années à faire, peut-être cinq [ou] six ans avant d’être au plus bas. »

Mantes-la-Jolie n’est cependant pas la seule ville en vallée de Seine qui accueillera prochainement un centre Iris santé. C’est également le cas des Mureaux. Selon Sam Siblani, cette ouverture au centre commercial Espace est prévue pour « fin d’année, début 2022 ». « En fait Babou va diviser son local en plusieurs magasins je pense et il y aura un cabinet ophtalmologiste et puis peut-être un laboratoire aussi », détaille l’adjoint muriautin en charge des sports et de la santé, Damien Vignier, en précisant que le médecin généraliste déjà implanté dans le centre commercial Espace « va venir se rattacher au cabinet ophtalmologiste ».

Le Département se réjouit en tout cas de l’ouverture de tels centres de santé implantés dans deux communes quartiers politiques de la ville. « Dans les Yvelines, on n’est pas qu’un département de riches. On a aussi des pauvres et on a en particulier de très grands quartiers politiques de la ville comme Mantes-la-Jolie, Les Mureaux […], indique-t-on au conseil départemental. Là aussi on se retrouve avec un vrai sujet […] de désertification médicale. Les médecins ne veulent pas aller dans ces endroits-là. »

Sur ce point, Damien Vignier semble en désaccord. « La Ville redevient attractive […], précise l’élu en l’expliquant par la rénovation urbaine et la mise en place d’un contrat local de santé permettant une mise en réseau des différents praticiens. Des demandes pour installer des cabinets d’ophtalmologies, de dentistes, de kinés, de sage-femmes, des infirmières, on en a tout le temps, toutes les semaines. » Une annexe de la maison de santé Aristide Briand a d’ailleurs ouvert ses portes en « octobre » dans le quartier des Musiciens.

Bien que le Département encourage la création de maisons médicales, le conseil départemental travaille également sur la possibilité de faire s’investir les internes et les stagiaires dans les Yvelines. « Un jeune médecin ne va pas venir s’installer dans les Yvelines parce que le Département est sympa et attractif. Il va venir travailler dans les Yvelines parce qu’il a déjà travaillé dans cet endroit-là, que cela lui a plu et que c’est facile pour lui parce qu’il connaît bien », déclare Pauline Winocour-Lefevre.

Outre la mise à disposition de locaux comme ce sera le cas dans la future maison médicale de Beauregard pour accueillir les internes et stagiaires ne pouvant pas se loger à proximité, une source du Département indique également réfléchir à la mise en place d’un « service médical civique ». « On pourrait trouver des étudiants en médecine auquel on dirait « on va vous aider pendant deux ou trois ans et à la fin de vos études on vous demande de venir passer un an ou 18 mois dans une maison de santé dans un QPV (Quartier politique de la Ville, Ndlr) » », imagine-t-on en insistant sur la durée limitée pour ne pas décourager les candidats.

Quoi qu’il en soit, pour Frank Halimi, ces aides à l’installation des professionnels de santé, qu’ils soient stagiaires ou non, ne sont pas de trop pour pallier le manque de médecins. « On n’est pas au creux de la vague à priori, explique-t-il de la désertification médicale. Je crois qu’il y a encore quelques années à faire, peut-être cinq [ou] six ans avant d’être au plus bas. »