Ces dernières années, un sentiment d’insécurité semble avoir pénétré dans les mairies yvelinoises. Alors qu’à l’échelle nationale de nombreux faits ont mis en lumière le phénomène des violences commises envers les élus locaux, en mars dernier, l’association des maires d’Île-de-France (Amif) a publié une enquête pour « avoir une meilleure connaissance de l’état actuel de la situation dans la région ».

Dans celle-ci, les élus y dénoncent des agressions verbales ou physiques « systématiques » et nombreux sont ceux qui jugent leur protection insuffisante. Une thématique soulignée dans la loi Engagement et proximité et présentée en juillet 2019. Ayant constaté la multiplicité de ce genre de faits dans ses communes rurales, la gendarmerie yvelinoise propose désormais de former les élus à désamorcer les conflits, mais également à identifier le caractère dangereux d’une situation. L’une de ces formations s’est tenue le 7 mai dernier à Breuil-Bois-Robert et a fait apparaître des symptômes similaires en ­vallée de Seine.

« 70 % des élus interrogés disent avoir déjà subi une agression physique ou verbale », dénonce d’emblée l’Amif dans la restitution de son enquête sur les violences envers les élus locaux. Entre les mois d’août et novembre 2020, l’association francilienne a recueilli les témoignages de 229 élus locaux d’Île-de-France issus de tous les départements et occupant différents mandats électifs. Si cette enquête était ouverte aux élus de toutes les strates de communes, il apparaît néanmoins que la majeure partie des répondants effectuent leurs mandats dans des communes inférieures à 10 000 habitants, avec une dominante à 29 % dans des bourgs où la ­population ne dépasse pas 3 500 âmes.

« C’est après avoir constaté le manque de chiffres précis sur la réalité des agressions à l’encontre des élus locaux que l’Amif a pris l’initiative de mener cette enquête inédite, explique l’association de la raison d’être de son étude. Le recours à la violence envers des élus exerçant leur mandat devient systématique et nous ne pouvons accepter que « l’élu préféré des Français » serve de punching-ball et prenne des coups de la part d’individus qui refusent qu’on leur rappelle les règles du vivre-ensemble dans notre société. »

Pour expliquer ce phénomène, les élus répondant mettent notamment en exergue une évolution de la société vis-à-vis de l’écharpe tricolore. « 25 % d’entre eux estiment qu’elle est due au non-respect de l’élu ou de l’autorité », rapporte ainsi l’association. Un avis qui fait écho aux témoignages des maires ruraux locaux rencontrés le 7 mai à Brueil-Bois-Robert lors d’une après-midi de formation à la gestion des incivilités dispensée par le groupement de gendarmerie des Yvelines.

« Aujourd’hui, on a le sentiment que certaines personnes qui arrivent sur la commune ne respectent plus le rôle d’élu ni ce qu’il implique », confirment les trois adjointes de la commune de Neauphle-le-Vieux. Ce jour-là, l’ensemble des participants réunis dans la salle des fêtes de la commune de Breuil-Bois-Robert sont unanimes, gérer les conflits de voisinages, les ­incivilités, « c’est le train-train quotidien ».

En effet, étant élus en zone rurale, dans des communes souvent trop petites pour abriter une police municipale, ils sont généralement les premiers maillons de l’autorité. « Dans notre commune, on en n’est pas encore arrivé à l’agression physique, mais c’est vrai qu’on a de plus en plus d’agressions verbales », déplore de son côté le premier adjoint de Breuil-Bois-Robert, Maurice Delavaud. Il précise : « Souvent, c’est suite à une situation conflictuelle ou quand on a une ­incivilité comme un dépôt sauvage. »

Selon l’Amif, les violences verbales et psychologiques sont bien plus fréquentes que les agressions physiques. « Les maires sont encore une fois particulièrement visés par ces agressions puisque 77 % des maires répondant à notre enquête sont concernés », assure l’association qui donne comme première explication les attaques sur les réseaux sociaux ou par mail. D’après les élus yvelinois, ce dernier biais serait particulièrement utilisé.

C’est pour désamorcer ce genre de situation que la gendarmerie forme, depuis le mois de mars, les élus locaux. « Dans ce cas précis, il peut être intéressant de donner un rendez-vous physique en mairie parce qu’on remarque que les gens sont beaucoup moins agressifs dans la réalité que derrière leur clavier », explique Sébastien A., négociateur régional du groupement d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN), qui conduit la formation du jour. « Je pense que ça fait quelques mois que ça transpire dans les territoires […], on voit bien qu’on est dans une société de plus en plus fragmentée, les gens ont du mal à rentrer en relation pacifiée les uns avec les autres », analyse Sylvain Tortellier, commandant du groupement de gendarmerie des Yvelines.

Habitué des situations sous haute tension comme les prises d’otages, le formateur livre ainsi aux élus les clés pour « faciliter la communication ou rétablir la relation avec un individu ». « Lorsque que vous intervenez devant un groupe, il est important de pouvoir identifier le meneur et de l’isoler, ça permet d’éviter l’effet de groupe, de faire redescendre les tensions et de comprendre plus rapidement l’origine du problème », suggère ainsi Sébastien A.

Dans un cas pratique, Serge Ancelot (SE), le maire d’Aufreville-Brasseuil, joue le rôle d’un riverain en colère après s’être vu refuser le droit de peindre sa maison en orange.

Pour la suite, le négociateur met en évidence les leviers de communication essentiels. « Votre objectif, même si parfois ça peut être compliqué, c’est de montrer de l’empathie : adopter une écoute active, montrer que vous vous intéressez à sa problématique parce que, à ce moment précis, pour cette personne, c’est la chose la plus importante », énumère-t-il. Pour imager la relation de confiance à construire avec son interlocuteur, le gendarme présente un escalier, où chaque marche représente une étape. « Mais attention, autant ça peut-être très long de gravir une étape, autant en cas d’erreur on repart très vite du début », prévient-il. Parmi les faux-pas à éviter, on note par exemple le fait d’élever la voix, de porter un ­jugement, de menacer la personne.

La séance s’est terminée sur une mise en situation des élus présents. Dans un cas pratique, Serge Ancelot (SE), le maire d’Aufreville-Brasseuil, joue le rôle d’un riverain en colère après s’être vu refuser le droit de peindre sa maison en orange. Le négociateur de la gendarmerie lui donne comme consigne de pousser dans ses retranchements une élue de Neauphle-le-Vieux, elle, dans le costume du maire. « Un cas classique », note Serge Ancelot qui prend l’initiative d’accuser sa compagne de jeu de racisme « parce que c’est le genre de choses qu’on nous oppose à tout-va dans ce genre de situation ».

Après avoir pris en compte les doléances et les contraintes du riverain, en restant dans une logique argumentaire, la maire trouve finalement comme compromis d’aborder le sujet lors de la prochaine révision du plan local d’urbanisme. « On ne doit jamais promettre quelque chose que l’on n’est pas sûr de pouvoir concrétiser, en l’occurrence ici, c’était très bien amené », salue Sébastien A.

Si le négociateur y va de ses meilleurs conseils, il appuie néanmoins sur un point : « Dès que vous avez un doute sur les risques encourus, n’intervenez pas, faites le 17. » En effet, avec cette formation, la gendarmerie souhaite surtout « protéger » les élus des situations dangereuses. La nature des faits, le lieu, l’obscurité ou le nombre de personnes sont des facteurs qui doivent être analysés par les élus avant de décider d’intervenir.

Ce point devient criant lorsque Serge Ancelot explique qu’il a été blessé après s’être opposé à ­l’installation d’un groupe de gens du voyage sur sa commune. « Je me suis fait violenter l’autre jour depuis j’ai l’épaule en l’air, témoigne l’édile. Moi ce que je demande, c’est que mon périmètre communal soit protégé parce que les histoires de conflits de voisinages, je gère ça depuis 40 ans ce n’est pas ça le problème. » Sur ce point, le gendarme souligne que ce n’est pas au maire de « s’inventer shérif ».

« Des fois on se dit qu’on ne va pas appeler le 17 parce qu’ils vont trouver une excuse pour ne pas intervenir parce qu’on n’a pas pris tel ou tel arrêté », observe également un autre maire, assurant qu’il voit de moins en moins sa patrouille de gendarmes. En conclusion de son enquête, l’Amif émet aussi des préconisations pour endiguer le phénomène des violences faites aux élus. Parmi les demandes formulées figure notamment la facilitation du dépôt de plainte, une meilleure collaboration avec la justice et les forces de l’ordre ainsi que le durcissement des peines pour ce genre de faits.

« Il ressort de l’étude un manque de reconnaissance des agressions vécues par les élus locaux d’Île-de-France, notamment du fait du grand nombre de plaintes classées sans suite, précise l’association du dernier point, conclut ainsi l’association. Pour 93 % des répondants, les sanctions des auteurs de violences envers les élus doivent être plus fortes, notamment par un durcissement des réponses pénales à l’encontre des auteurs des faits de violence contre les élus. »