Un drame qui reste encore dans tous les esprits. Le 16 octobre 2020, Samuel Paty, enseignant d’histoire-géographie, était assassiné par un terroriste tout près du collège conflanais du Bois d’Aulne où il enseignait. Un an après, l’émotion est toujours vive dans la commune où plusieurs cérémonies d’hommages se sont succédées depuis la fin de semaine. L’occasion pour beaucoup, qu’ils soient enseignants, élèves, parents d’élèves, élus ou habitants de poser les mots, se souvenir, mais aussi d’oublier.

Vendredi déjà, dans l’élan de l’hommage national rendu dans les classes françaises, un moment de recueillement a été organisé dans l’intimité du collège du Bois d’Aulne en présence des professeurs, du personnel de l’établissement, des élèves sans leurs parents (voir encadré), mais également des sœurs de Samuel Paty. « Ce fut un moment très fort et nécessaire pour tous », résume le lendemain la nouvelle directrice de l’établissement, qui n’était pas en poste l’année dernière.

Une seconde cérémonie, plus officielle, s’est tenue le samedi 16 octobre, toujours dans l’enceinte du collège et à huis clos. L’événement a réuni un peu moins de 300 personnes dont le ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer (LREM). Lorsque la directrice du collège prononce les premiers mots à 14 h 30, plus d’une centaine de personnes sont présentes devant l’établissement afin d’écouter l’hommage dont seule la retransmission audio était assurée à l’extérieur, conformément aux souhaits du corps enseignant.

Au-dessus du pupitre, un tableau de Samuel Paty accompagne les différentes prises de paroles et notamment celles de ses collègues. À tour de rôle, ceux qui l’ont connu décrivent l’enseignant mais aussi l’homme qu’était Samuel Paty ­au-delà « de la parole des médias ».

Ces derniers dressent le portrait d’un « père fier de son fils », un homme « toujours calme et souriant » lorsqu’il arrivait au collège écharpe violette au cou et casque de musique vissé sur les oreilles. « En salle des professeurs, il lui arrivait de lancer des débats philosophiques sur la vérité, la justice et l’égalité », se souvient l’une des enseignantes.

Samedi, une cérémonie s’est tenue dans l’intimité du collège du Bois d’Aulne. Une retransmission audio était assurée pour les habitants présents devant l’établissement.

Vive, l’émotion s’échappe jusqu’à l’extérieur du collège lorsque les tremblements de voix des collègues de Samuel Paty s’abattent sur le silence préservé par la foule. « Depuis rien n’est plus comme avant […]. Un an après, l’émotion est toujours aussi forte et elle le restera à jamais. […] Nous avons perdu un collègue, nous avons perdu un homme droit, travailleur, investi, intéressant, un collègue, tout simplement l’un des nôtres », racontent notamment les professeurs du Bois d’Aulne.

Pour s’exprimer et rendre hommage à leur enseignant, certains élèves ont interprété des slams travaillés ces derniers mois. Dans leurs textes, les adolescents parlent de liberté d’expression, évoquent leur colère, leur peur ou leur tristesse. En direct et sans filet, l’une d’eux s’élance et revient en rimes sur la couverture médiatique de l’évènement qui avait visiblement été difficile à gérer. « La peur m’a envahi quand je l’ai appris, pour lui rendre hommage les journalistes filmaient, tel un orage, ce n’est pas mon collège mais un plateau de ­tournage… », bat en rythme la jeune fille.

« J’essaye d’oublier mais j’ai peur rien que d’en parler », raconte un autre élève tandis que son camarade, lui, remercie son professeur d’histoire-géographie « d’avoir été là quand on en avait besoin ». Parmi les élèves, nombreux sont ceux qui semblent encore très atteints. « Forcément, c’est émouvant, ça restera en nous et il faut qu’on continue d’avancer, mais tout en pensant à lui, confie l’une d’entre eux en classe de 4e et vêtue d’un pull aux couleurs du collège. On est encore plus soudés qu’avant, on partage nos émotions, on est plus proches, même avec les professeurs on ressent plus de communication. »

Un monument en forme de livre représentant la liberté d’expression a été inauguré après l’hommage municipal sur la place de la Liberté.

Selon sa mère, Cécile Ribet-Retel, qui est également la présidente de la Fédération des parents d’élèves de l’enseignement public (Peep) à Conflans-Sainte-Honorine, la résilience des élèves conflanais est très variable : « Là, il y a encore une maman qui me disait que son fils qui était dans la classe où s’est passé l’incident de départ il n’arrive toujours pas à verbaliser, donc il y a encore des choses très compliquées pour certains […]. Globalement on va dire que ça va mieux, mais il y a encore des choses très lourdes. »

Lors de sa prise de parole, Jean-Michel Blanquer a notamment salué le courage et la force morale des professeurs conflanais. « Je sais que ça a été difficile et pourtant vous étiez-là quand il a fallu reprendre la vie d’avant, quand il fallu expliquer, trouver les mots, continuer d’avancer, relève le ministre. Je veux dire à chaque professeur de France, vous n’êtes pas seul, l’institution doit prendre sa part dans ce qui s’est passé. Pendant trop d’années nos professeurs ont été en première ligne face à la montée des actes fanatiques et face à la montée de ces discours de haine […] aucun professeur ne doit renoncer à enseigner la liberté d’expression, aucun ne doit se retrouver seul face aux menaces, face aux pressions, face aux ­intimidations. »

Il poursuit ensuite devant les élèves : « Vous avez été confrontés bien trop tôt à ce qu’il y a de pire au monde, l’injustice et la barbarie. Mais vous avez été aussi confrontés au meilleur, un professeur : Samuel Paty. Vous êtes nombreux à vouloir tourner la page, aller de l’avant et ne plus repenser à ce qui s’est passé et il faut de toutes les façons faire mémoire et c’est précisément la mémoire de Samuel Paty qui nous ­permettra d’avancer. »

À l’issue de la cérémonie du Bois d’Aulne, l’ensemble des personnes présentes a rejoint, en cortège, la place de la Liberté, pour un second hommage municipal, après celui organisé à Éragny-sur-Oise (Val-d’Oise) le matin-même. Le maire, Laurent Brosse (DVD), a pris la ­parole devant plus de 1 000 ­personnes.

Plus de 1 000 personnes étaient rassemblées samedi après-midi sur la place de la Liberté lors de l’hommage municipal.

« J’appréhendais depuis plusieurs jours ce moment précis où je serais amené à revenir devant vous sur cette soirée douloureuse du 16 octobre », confesse l’édile conflanais tout en remerciant ses administrés pour leur soutien après le drame. « Sous le choc j’ai mis quelques instants à réaliser ce qu’il venait de se passer […]. C’était le début d’une très longue et éprouvante soirée dont je savais qu’il y aurait un avant et un après. »

Rappelant que c’est la volonté de Samuel Paty d’enseigner à ses élèves la liberté d’expression en leur présentant des caricatures du journal satirique Charlie Hebdo qui lui avait valu son destin funeste, Laurent Brosse a symboliquement inauguré, sur la place de la Liberté, un monument en forme de livre représentant des dessins de presse. « Plus qu’un hommage ce livre traduit notre volonté d’ancrer la mémoire de Samuel Paty dans l’histoire de notre ville tout en rappelant les valeurs qu’il avait fait siennes », explique le maire.

Pour beaucoup, l’hommage rendu ce samedi a contribué à soigner les plaies. « C’est encore pesant, avoue Élisabeth, qui habite la commune depuis près de 40 ans et dont le gendre avait été témoin de la décapitation du professeur. Il est encore très choqué, il n’est pas resté [à la cérémonie], il est parti parce que c’était trop dur. Mais bon je pense que cet hommage ça aide les gens à se souder et à réfléchir ensemble. »

Les parents d’élèves regrettent de ne pas avoir été associés

« Nous aurions souhaité partager cet hommage avec les parents d’élèves nous regrettons tous que cela n’ait pu être fait », regrettait, samedi, un professeur du collège du Bois d’Aulne, lors de la cérémonie organisée en mémoire de Samuel Paty pour évoquer les tensions qui ont entouré l’organisation même des commémorations. Dans ses colonnes, le quotidien Le Parisien, révélait en effet, que les associations de parents d’élèves locales, que sont la FCPE et la PEEP, regrettaient de ne pas avoir été associées à l’hommage organisé vendredi dans l’enceinte du collège du Bois d’Aulne. De son côté, l’académie a invoqué une problématique de « jauge » pour expliquer son refus.

« Nous, depuis le mois de juin, on a demandé à ce que la rentrée et ce qui advenait forcément très vite après soient préparés, rapporte la présidente de la PEEP, Cécile Ribet-Retel. Ce qui s’est passé, c’est qu’on s’est confronté à des fins de non-recevoir de se réunir, d’avoir des temps d’échanges sur ce qui allait se passer, de mettre à plat les contraintes. Il a fallu vraiment batailler pour qu’enfin il y ait une réunion le 5 octobre. On marche sur la tête. »

Vendredi après-midi, Luc Pham, le directeur académique des services de l’éducation nationale des Yvelines expliquait les raisons de ce refus. « Sans doute que ce qu’auraient souhaité les parents, et je les comprends d’ailleurs, c’est qu’il y ait un temps qui soit plus intime qui réunisse les professeurs, les élèves et les parents qu’une cérémonie officielle. En ce qui concerne le temps qu’il y a ce soir, il y a plus de 300 élèves et ouvrir la porte aux parents c’était du point vue même de la cérémonie rendre impossible physiquement sa tenue, explique-t-il en précisant que les parents d’élèves seront conviés le lendemain. Il faudra retrouver des occasions de faire lien. »