Comment valoriser des terres polluées ? Dans le cadre du projet Intégraterre, projet d’agriculture urbaine, l’association Ensemble, un lieu pour des liens solidaires à Achères (Ellsa) mène depuis janvier 2021, en partenariat avec AgroParisTech, une expérimentation de cultures non destinées à la vente, sur une parcelle située au Sud de son territoire. Ayant accueilli les épandages des effluents parisiens jusqu’en 2000, puis exploitée par les carriers jusqu’en 2008, cette parcelle a ensuite été remblayée avec de la terre végétale contaminée aux métaux lourds, notamment du plomb et du mercure, qui peuvent avoir des incidences sur la santé. Les premiers résultats de cette expérimentation sur trois ans ont été présentés lors d’une réunion publique à la mi-mai.

« On s’est posé cette question de savoir dans quelle mesure on pouvait cultiver des légumes sur les terrains contaminés », explique de la démarche Thibault Templet, coordinateur de l’association. Trois modalités de cultures, chacune reproduite en trois fois, ont été retenues : en pleine terre, sur buttes et sur buttes avec un géotextile isolant du sol. « L’idée c’est […] de pouvoir voir en analysant tous les ans les cultures, les substrats, ce qu’il se passe, est-ce qu’on arrive à comparer, à avoir des différences entre le sol en place et les cultures avec modalités d’isolement ? », souligne Anne Barbillon, coordinatrice de ­l’expérimentation pour ­AgroParisTech.

Avant toute plantation, les sols de la parcelle ont été analysés, en se concentrant sur cinq métaux : le plomb, le cadmium, le cuivre, le zinc et le mercure. Si le cuivre et le zinc sont considérés comme des oligo-éléments, les trois autres « sont assez problématiques et ont des impacts sur la santé », relève Anne Barbillon. Parmi ces effets, « sur le plomb, pour un enfant, on a retard intellectuel, de croissance et pubertaire, et aussi des problèmes d’acuité auditive, développe Thibault Templet. Pour la femme enceinte on a des problèmes liés au développement du fœtus et au déroulement de la grossesse […]. Ensuite pour les adultes et les adolescents, ce sera des maladies rénales chroniques ».

Trois modalités de cultures, chacune reproduite en trois fois, ont été retenues : en pleine terre, sur buttes et sur buttes avec un géotextile isolant du sol.

Une précaution prise « d’abord parce que le sol transmet aux végétaux, mais également du fait que le risque sanitaire vient bien sûr du risque de manger des légumes contaminés mais aussi d’être exposé au sol », souligne Anne Barbillon, qui détaille qu’ « en agriculture urbaine, il y a des publics très variés mais qui mettent les mains dans la terre et qui sont exposés aux sols, aux poussières. Sans s’en rendre compte on ingère du sol, on le ramène à la maison, et ça aussi c’est quelque chose à prendre en compte ».

Pour définir si un sol est contaminé, l’expérimentation s’appuie sur deux valeurs seuils, non-réglementaires, (qui elles-mêmes s’appuient sur les seuils définis par la Cellule d’intervention en région francilienne, le Haut conseil de santé, mais également celles élaborées dans le cadre du programme de recherche Refuge, dont Anne Barbillon est également coordinatrice, et qui vise à fournir des valeurs seuils en matière d’agriculture urbaine, Ndlr). « Sans surprise, on voit qu’on dépasse nos seuils pour les différents polluants », note Anne ­Barbillon, tout en regrettant que les premiers résultats ne montrent pas de différences notables entre les buttes avec géotextiles et isolées des terres polluées de celles sans géotextile, pouvant potentiellement être contaminées par les terres polluées.

Courgettes, radis, sauge, salade et pommes de terres ont été plantés dans ces trois configurations. Si tous les légumes plantés en pleine terre présentent des traces de polluants beaucoup plus élevées que ceux cultivés sur les buttes, les résultats peuvent différer d’un type de légume à l’autre. « Les légumes-fruits, sans surprise, accumulent moins les polluants que les autres types de légumes, détaille Anne Barbillon. […] Les aromates pour le coup sont vraiment connus pour accumuler particulièrement les polluants. Nous on est amenés à déconseiller la culture ­d’aromates à cause de cette teneur. »

Au terme de cette expérimentation, une étude d’évaluation des risques sera réalisée. « On a un calcul mathématique qui nous permet de définir, en fonction des scénarios d’usage donnés […] sa consommation [de polluants], explique Anne Barbillon. […] Cet outil nous permet d’arriver à un calcul de risques, qui garde une part d’incertitude mais qui permet quand même de donner des préconisations face à un risque et sans s’arrêter à des teneurs. »