
C’est dorénavant officiel : à la fin de l’année 2028, il n’y aura plus aucun fabricant automobile en Île-de-France. Après la dernière Zoé sortie de l’usine Renault-Flins en mars 2024, le site pisciacais de Stellantis faisait figure de dernier des Mohicans avec son Opel Mokka et la Citroën DS3. Mais les annonces du groupe automobile franco-italo-américain le 16 avril lors d’une réunion du comité social et économique, permettent déjà de tourner une page industrielle vieille de plus de soixante-dix ans.
Mais « Poissy, ça continue » martèle Éric Haan. Dans un communiqué, le directeur du site se veut rassurant. « L’industrie automobile ne s’arrête plus à la production. Elle s’inscrit désormais dans le cycle complet du véhicule » explique le cadre dirigeant.
L’usine de Poissy s’articulera donc autour de quatre piliers : la production de pièces et d’éléments détachés, l’économie circulaire, la préparation et la transformation des véhicules et de l’impression 3D de pièces pour petites séries. Pour se consacrer à cela, la direction de Stellantis a consenti à des investissements de plus de 100 millions d’euros, notamment pour moderniser l’emboutissage, pour devenir ce qui ressemble beaucoup à la Refactory de Renault-Flins.
Pour Brahim Aït Athmane, cette transformation est « un soulagement ». Le secrétaire du syndicat Force Ouvrière métallurgiste du Val De Seine voit dans cette déclaration « ferme, nette et sans bavure de la part de la direction » la confirmation que, non seulement il n’y aurait pas de fermeture, mais qu’en plus la pérennité du site est visible au-delà de la dizaine d’années. « Une voiture nous obligeait à nous remettre en cause tous les 4-5 ans » précise le syndicaliste.
Le Département a aussi accueilli le communiqué du groupe international comme une bonne nouvelle. « Confrontée à des bouleversements technologiques majeurs, handicapée par des mesures réglementaires à son désavantage, soumise à une concurrence chinoise qui se préparait depuis longtemps déjà, l’industrie automobile française lutte pour survivre. Ce combat passe par la nécessaire adaptation des sites de production » a déclaré Pierre Bédier. Il assure que son instance fera tout pour « favoriser le compactage foncier du site afin d’aider Stellantis à dégager des capacités financières pour les investir sur le même lieu tout en préservant sa vocation d’activité économique, industrielle et de loisirs ».
Un sentiment de joie partagé dans les rangs de son assemblée, et de l’Assemblée puisque le député de la 12e circonscription Karl Olive s’est empressé de réagir : « le site de Poissy continue d’exister avec un ancrage confirmé autour du Green Campus, centre majeur de R&D. Mais une chose est claire : le site de Poissy ne disparaît pas. »
Toutefois, symboliquement, l’arrêt de la production a dû mal à être digéré chez tous les salariés. « C’est sentimental. Et comme tous les sentiments, effectivement, c’est un peu compliqué », concède Brahim Aït Athmane. « L’attachement que nous portons au site d’assemblage d’automobiles de Stellantis Poissy nous rend forcément nostalgiques de l’époque où il fonctionnait à plein régime. Mais les regrets ne préparent pas l’avenir » renchérit Pierre Bédier. Et ne remplissent pas non plus le réfrigérateur.

En revanche, le syndicaliste nuance. Cette approbation pour les beaux discours de ses dirigeants ne fait pas guise de blanc-seing envers eux, « nous ne sommes pas dans le monde des bisounours ». Il souhaite un grand plan d’accompagnement à destination de tous les ouvriers afin qu’ils soient prêts lors du virage à 180° dans cinq ans. « L’être humain est réticent au changement. Et cette réticence, ça se travaille. C’est une condition sine qua non » analyse le représentant de Force Ouvrière qui se veut optimiste pour l’avenir.
Pourtant, si on prend un peu de recul en allant à une dizaine de kilomètres de là, la Refactory ne tourne pas encore à plein régime, contrairement à ce qu’avait prédit les têtes pensantes de la marque au losange. « Quelle que soit l’activité que vous allez proposer, il y aura toujours du bon et du mauvais à prendre » assure l’employé arrivé en 1988 dans le groupe automobile. D’après lui, les activités proposées sont pérennes et se basent sur un véritable savoir-faire et une connaissance fine du marché.
Cependant, si Force Ouvrière a l’air de se satisfaire des annonces du 16 avril, un autre syndicat ne partagent pas le même enthousiasme. Pour la CGT, c’est tout simplement une déqualification industrielle massive : « on passe d’une véritable usine de production automobile à une déchetterie industrielle de luxe. » Il s’inquiète surtout de la future casse sociale. Dans son communiqué, Éric Haan avance que le nombre d’ouvriers à l’horizon 2030 sera d’environ 1 000, soit la moitié de ce que compte le site pisciacais actuellement.
Stellantis a promis d’éviter les licenciements en jouant avec la pyramide des âges et des départs à la retraite. « Aujourd’hui, des gains de postes se font naturellement durant la vie normale d’une voiture, c’est ce qu’on appelle l’attrition naturelle » détaille Brahim Aït Athmane. De plus, avec un âge médian de 54 ans, la direction mise sur les départs « naturels », les mesures seniors et les reconversions pour réduire les effectifs.
Par ailleurs, la CGT s’en prend aux plus de 100 millions d’euros investis, qui serviraient selon elle « surtout pour moderniser l’emboutissage au service des autres usines du groupe et développer les activités low-cost d’après-vente ». Elle exige donc l’attribution immédiate d’un nouveau véhicule (électrique, hybride ou thermique accessible aux classes populaires) à produire à Poissy dès 2029, le maintien de tous les emplois en CDI, sans aucun départ contraint ni suppression de poste ainsi que des embauches massives de jeunes en CDI et de véritables formations qualifiantes.
Elle a d’ores et déjà annoncé une grande manifestation le 23 avril qui commencera sur le parvis de la mairie de Poissy et qui ira jusqu’à l’usine située rue Jean-Pierre Timbaud, un événement auquel ne se ralliera pas FO. « En fait, je voudrais bien comprendre le but de cette manifestation, s’interroge son secrétaire local. Ils disent que c’est pour sauver l’usine or elle est sauvée. Idem pour les emplois. Je ne connais pas ce principe de manifestation préventive. »