
Conflans-Sainte-Honorine, octobre 2020. Les lecteurs de ce journal n’ont pas besoin qu’on leur rappelle ce qui s’est passé. Cinq ans et demi plus tard, L’Abandon de Vincent Garenq tente de mettre en images ces onze derniers jours… Et dès les premières minutes, une question s’impose, que l’on ne peut pas esquiver : n’était-il pas trop tôt pour porter l’histoire de Samuel Paty sur grand écran ?
Le tournage a été conduit dans le plus grand secret à l’été 2025. Le distributeur UGC a délibérément choisi de ne pas communiquer pour “donner la priorité à la justice et au procès en appel”. Ce n’est qu’une fois le verdict rendu que le film a été officialisé, avec l’espoir qu’il “prenne le relais pour que l’histoire de Samuel Paty ne tombe pas dans l’oubli”. L’intention est louable. Mais elle ne dissipe pas entièrement le malaise que l’on ressent en entendant les premiers mots du film : “Je n’ai jamais rêvé d’être un héros… Mais que ma vie ait un sens… Qu’elle serve à quelque chose… Je n’imaginais pas être exaucé à ce point”. Malaise qui ne se dissipe pas en voyant des acteurs, au jeu pour le moins inégal, incarner les parties prenantes de ce drame, dont certaines comparaissaient encore devant la justice il y a quelques semaines.
La mise en scène, sobre jusqu’à l’effacement, n’offre aucun point de vue cinématographique propre. Pas plus que le scénario, qui se contente de retranscrire le plus fidèlement possible le déroulé de ces onze jours. Vincent Garenq revendique de s’en tenir strictement aux faits, sans sensationnalisme. Ce qui est une qualité morale, d’autant plus que le sujet est traité avec un sérieux indéniable. Mais cela prive le film de toute plus-value artistique : on tient davantage du compte rendu d’audience que du cinéma.
Et pourtant. Antoine Reinartz incarne Samuel Paty avec une humanité qui désarme malgré le poids écrasant de ce rôle. Pour l’interpréter le plus fidèlement possible, il a pu compter sur ses échanges avec Mickaëlle Paty, sœur de Samuel, qui a accompagné l’écriture du film. Emmanuelle Bercot, qui campe le rôle de la principale du collège du Bois d’Aulne, est touchante, débordée, juste.
Autre qualité indéniable du film, sa mise en lumière des “abandons”, “dysfonctionnements”, “lâchetés” et “naïvetés”, selon les propres mots de Vincent Garenq, qui ont conduit au drame. L’État, l’institution scolaire, les réseaux sociaux : tous présents, tous défaillants. Ce récit-là est utile.
Et surtout, la mécanique du film fonctionne : plus l’engrenage du mensonge progresse, plus la tension monte, si bien que l’on se prépare au pire, figés dans nos fauteuils. Dans la salle, les mouchoirs sont sortis. Les applaudissements, à la fin, sont sincères. Les lumières se rallument sur des visages hagards. L’Abandon est un film imparfait, sans doute sélectionné à Cannes pour son sujet davantage que pour sa qualité cinématographique. Mais il est difficile de rester indifférent face au récit de cet homme assassiné pour avoir défendu la liberté d’expression, ici, à deux pas de nous.