Parcoursup : Quand l’humain contre-attaque face à l’algorithme

À l’aube de l’ouverture de la plateforme le lundi 19 janvier, le Forum des métiers et de la formation de Mantes-la-Jolie accueillait la semaine dernière des centaines de jeunes au Parc des Expositions de l’Île l’Aumône. Dans un bassin marqué par de forts enjeux de mobilité et de réussite, les professionnels de l’orientation se mobilisent pour réintroduire de la sincérité et de l’accompagnement personnalisé là où le numérique a peu à peu imposé sa froideur.

Le froid de ce mois de janvier ne semble pas freiner l’effervescence qui règne aux abords du Parc des Expositions de l’Île l’Aumône. À l’intérieur, le brouhaha est permanent, mêlant le bruit des machines des pôles techniques aux murmures des adolescents qui déambulent, sac à l’épaule, le regard entre curiosité et appréhension. Si l’heure est au salon, les lycéens de Mantes-la-Jolie et d’ailleurs n’ont qu’une date en tête : le lundi 19 janvier, soit l’ouverture des vœux de la plateforme Parcoursup, transformant ces échanges physiques en dossiers numériques. Pour beaucoup, ce n’est plus seulement une procédure, c’est un « mur », une « loterie » qui a déjà démontré sa capacité à briser des ambitions d’un simple clic.

À Mantes-la-Jolie, entre les stands de lycées, d’universités et les pôles de conseil, une contre-offensive se dessine. Face à l’intelligence artificielle qui menace de standardiser les lettres de motivation et aux algorithmes qui classent sans expliquer, ici, on ne parle pas de statistiques d’admission, mais de « projets de vie », de « sincérité » et de « profils ». Car derrière chaque numéro de dossier, il y a un jeune du territoire qui tente de se frayer un chemin dans un labyrinthe où le contact humain est devenu la boussole indispensable pour ne pas perdre le nord.

Le stand du Centre d’Information et d’Orientation de Mantes-la-Jolie, dans un coin du forum, illustre parfaitement cet accompagnement : il sert de véritable point de repère aux jeunes n’ayant pas encore trouvé leur voie. Pour les psychologues de l’Education nationale, qui interviennent tout au long de l’année dans les établissements scolaires du bassin de Mantes-la-Jolie et des Mureaux, le forum est une occasion de sortir du cadre formel pour écouter les doutes de chacun. « On informe sur les différentes possibilités après la troisième ou après la terminale. Notre mission, c’est l’accompagnement sur le volet ­psychologique ».

Loin de la froideur des brochures, l’échange se veut être une exploration de la personnalité de l’élève. Car derrière l’écran de Parcoursup, il y a des tempéraments que l’algorithme ne peut pas deviner. « On essaie de savoir s’ils se projettent sur de longues études, s’ils ont un profil d’élève capable de rester assis derrière une table à écouter, ou si au contraire ils veulent être en mouvement » détaille la psychologue. « Il n’y a pas un entretien qui ressemble à un autre, assure sa collègue. On s’adapte au propos de l’élève, à ses interrogations ». Le défi majeur reste de révéler au jeune ses propres forces, souvent invisibles à ses yeux. « C’est difficile pour eux parce qu’ils n’ont pas forcément conscience de ce qui peut les distinguer, de ce qui est positif dans leur expérience. Avec un regard extérieur, on peut leur renvoyer ces points ­saillants ».

Cette semaine marque donc « le début de la période tendue », comme l’admet l’une des psychologues de l’Education nationale qui assure toutefois que Parcoursup s’est amélioré depuis son lancement. « Aujourd’hui, le niveau d’information est de plus en plus pointu, souligne l’une des professionnelles. Dans les lycées, nous avons multiplié les réunions pour les parents et les élèves qui, normalement, savent désormais très bien comment fonctionne l’outil. Il y a un accompagnement fort par les établissements. La plateforme elle-même a aussi beaucoup évolué pour mieux guider les utilisateurs ».

Ce qui était loin d’être le cas lors du lancement il y a déjà bientôt 8 ans. Et ça, Lena peut en témoigner. « J’ai vécu la première année de Parcoursup, et mon témoignage personnel est simple : c’était horrible », se souvient celle qui est, aujourd’hui, coordinatrice de La Boussole des jeunes, service numérique piloté par le ministère de la Jeunesse qui simplifie l’accès aux droits et aux services locaux pour les 15-30 ans. « À l’époque, on ne connaissait pas bien l’outil et il y avait énormément de bugs. C’était un stress permanent de ne pas savoir si l’on allait être pris, de rester dans le flou total ».

Huit ans plus tard, si la technique s’est stabilisée, l’angoisse, elle, a simplement muté : elle est devenue plus stratégique. « Les jeunes, et les parents aussi, sont désormais dans le calcul, observe Lena depuis son stand. Ils se demandent en permanence s’il faut faire un vœu stratégique, choisir une filière qui leur plaît moins pour être sûr d’avoir une place ».

Pour Dalila, cette « loterie » est une réalité qu’elle a prise de plein fouet, tant professionnellement en tant qu’informatrice jeunesse à Mantes-la-Ville, que personnellement comme mère de famille. « Je l’ai vécu avec ma fille qui voulait faire médecine, confie-t-elle. Elle avait 18 de moyenne au bac, et pourtant, elle n’a rien eu du tout. On était par terre ». Pour l’informatrice, le diagnostic est sans appel : le stress est alimenté par un système en tension où l’offre de formation ne suit plus la demande. « Il y a un gros manque de place dans les écoles. C’est comme pour les masters : on se retrouve à 10 000 pour 20 places. Certains prennent des places par sécurité et se désistent un mois plus tard… mais pendant ce temps, la place est perdue pour ceux qui en avaient vraiment besoin. Il y a une forme d’injustice, car avec l’afflux de dossiers, les commissions ne peuvent pas tout étudier ».

Lena, coordinatrice de La Boussole des jeunes (à gauche) et Dalila, informatrice jeunesse à Mantes-la-Ville.

Dans ce système saturé, où chaque mot peut faire basculer une admission, la tentation de déléguer la rédaction à l’intelligence artificielle est immense. Pour les lycéens de 2026, ChatGPT et consorts ressemblent à une bouée de sauvetage. Mais au forum de Mantes, les professionnels mettent les jeunes en garde. « L’IA, ça se repère très vite », tranchent d’emblée les psychologues de l’Éducation nationale : dans les commissions d’examen des vœux, la standardisation est en effet le pire ennemi du candidat. « C’est très stéréotypé. Le but d’une lettre de motivation, c’est d’apporter une véritable sincérité par rapport à son parcours. On veut que la personnalité « respire », même avec des mots simples ».

Pour ces expertes du CIO, l’IA échoue là où l’humain doit briller : la connaissance de soi. « C’est difficile pour les jeunes de 17 ans, car ils n’ont pas forcément conscience de ce qui peut les distinguer des autres ou de ce qui est positif dans leur propre expérience, expliquent-elles. Avec l’IA, c’est neutre, on ne ressent pas la personne derrière les phrases. Or, c’est justement ce petit « plus » que les écoles recherchent ».

Un constat partagé par Léna et Dalila, qui voient l’IA comme un outil à « double tranchant ». Pour elles, la solution n’est pas d’interdire l’outil, mais d’apprendre aux jeunes à se l’approprier. « Ce que je leur dis, c’est de faire d’abord leur propre lettre pour apprendre, explique la coordinatrice de La Boussole. S’ils demandent à ChatGPT un texte de 20 lignes en lui donnant des détails très précis sur leur parcours et leurs envies, là, ça devient personnalisé et intéressant. Cela ­dépend de ce qu’on donne à la machine ».

C’est ici que les structures comme La Boussole ou le service jeunesse de Mantes-la-Ville interviennent : dans un territoire où les parents n’ont pas toujours les codes académiques pour aider à la rédaction, ces lieux de proximité deviennent des refuges contre l’angoisse de la page blanche. « Les jeunes sont souvent soulagés d’avoir des structures où ils peuvent poser leurs questions et rédiger leurs lettres de motivation, confie Dalila. Surtout dans les quartiers où ils n’ont pas forcément leurs parents derrière eux pour les guider. On essaie de leur apprendre à se servir des outils numériques comme d’un soutien, pas comme d’un ­remplaçant ».

Au-delà des dossiers, le territoire du Mantois impose lui-même ses propres murs : la géographie et la précarité. Pour lever ces freins, La Boussole et le Service Jeunesse évaluent les besoins réels comme la mobilité, le logement, ou le budget et garantissent une mise en relation rapide avec un professionnel. Des leviers existent, comme des bourses de transport ou l’appui du CCAS, mais le défi reste de les faire connaître. En cas d’échec sur la plateforme, les plans B que peuvent être un service civique ou un BAFA prennent le relais pour éviter le décrochage. « Notre but, c’est de ne pas les perdre », martèle l’informatrice jeunesse. Une proximité qui se traduit par une flexibilité totale à base de visios, d’accueil sans rendez-vous et d’horaires adaptés pour coller à la réalité des jeunes.

En quittant les allées du salon, les lycéens ne repartent pas seulement avec des brochures, mais avec une certitude : derrière les clics fatidiques de Parcoursup, il n’y aura pas que des serveurs saturés. Des visages familiers sont prêts à s’adapter, pour qu’à l’arrivée personne ne reste sur le bord de la route.