Comment des écoliers ont enquêté sur le crash d’un bombardier américain

Le samedi 14 février dernier avait lieu, au parc de la Charmille de Poissy, l’inauguration d’une stèle commémorant le crash du bombardier Excalibur Revenge, survenu le 15 septembre 1943 à 400 mètres de là. Le fruit d’un travail long de plusieurs mois mené par des élèves de CM2 de l’école Victor Hugo.

Ils s’appelaient Lonnie Austin Turner, James Vernon Richardson, Lawrence Leroy Dube, ou encore Donard McClure Reid. Ils étaient ce qu’on appelle des oubliés de l’Histoire. Jusqu’à ce samedi 14 février 2026 : les membres d’équipage du bombardier B-17 « Excalibur Revenge », abattu en plein air par les Allemands et tombé sur la route des Princesses le 15 septembre 1943, ont été honorés lors d’une commémoration empreinte d’émotion à 400 mètres du site du crash, au parc de la Charmille de Poissy. Mais cette cérémonie, au-delà de leur rendre hommage devant un large public à travers l’inauguration d’une stèle, était également la concrétisation d’une incroyable enquête menée… par les élèves de CM2 de l’école Victor Hugo.

C’est sous l’impulsion de leur institutrice, Laurence Laffont, que les jeunes pisciacais se sont lancés dans ce long travail de reconstitution pendant l’année scolaire 2024-2025. « Pour fêter le 80ème anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, je souhaitais trouver un sujet de recherche exceptionnel, et grâce à l’idée de Christophe Guillemet (de l’association Histoire et Passions, Ndlr), nous nous sommes lancés dans l’histoire hors du commun du crash du bombardier B-17 Excalibur ­Revenge », souligne-t-elle.

Ce travail de longue haleine, il se base d’abord sur le rapport d’évasion du sergent opérateur radio Rodolphe Richer Henry, seul survivant du crash. À partir de son récit, les jeunes pisciacais recherchent alors des documents sur internet, des photos, des archives et des mémoires, jusqu’à reconstituer son parcours : après son atterrissage en parachute, Rodolphe Richer, alors recherché par les allemands, a été aidé par des cheminots puis par des bûcherons achérois, avant de rejoindre le Royaume-Uni grâce au réseau de la Résistance.

En complément de la stèle commémorative, ce nouveau lieu de recueillement se dote également de deux panneaux explicatifs retraçant le sort de l’équipage du B17, permettant de faire connaître leur destin au plus grand nombre.

« J’ai contacté l’association des sauveteurs d’aviateurs alliés, dans l’Oise, qui m’a mise en relation avec le généalogiste Franck Signorile, raconte l’institutrice. Franck est venu dans notre classe, et nous a aidé à retrouver les descendants de Rodolphe Richer, mais aussi la famille du bûcheron achérois ». Un autre témoignage s’est avéré déterminant : celui d’Arlette Witkowski, qui a assisté elle-même au crash lorsqu’elle avait 12 ans. « Arlette est intervenue l’an dernier auprès des élèves, pour nous parler du crash, et du quotidien des civils pendant la Seconde Guerre mondiale ». Si la dame de 92 ans n’a pas pu être présente lors de l’inauguration, elle a tenu à écrire un discours à l’attention des élèves, lu par Laurence Laffont. « Absente aujourd’hui, mais près de vous par la pensée, j’exprime toute ma reconnaissance à vous, les jeunes de CM2, et à ces valeureux aviateurs venus nous délivrer au péril de leur vie, a-t-elle déclaré. Nous ne vous oublierons pas ».

Tout ce travail de reconstitution, mené sur le temps scolaire, n’avait pas pour seule vertu le devoir de mémoire : comme le souligne l’enseignante, cette longue enquête a permis aux élèves de toucher à un large éventail de disciplines. « On a fait des productions d’écrits, de la lecture, de la compréhension, du chiffrage de document… Un peu d’anglais, aussi, et de l’art plastique. Puis on est venu en forêt, où ils ont endossé les ­costumes ».

Voilà qui fut peut-être le point d’orgue de cette incroyable entreprise : accompagnés de Christophe Guillemet, la classe s’est rendue sur les lieux du crash, vêtus de costumes d’époque, pour reconstituer sous la forme d’un reportage photo toute l’histoire de l’évasion du rescapé, depuis la forêt jusqu’à son départ de Paris vers le Royaume-Uni. Ils sont même parvenus à mettre la main sur des vestiges du crash, à même le sol, dont une bonbonne de gonflage d’un des radeaux de sauvetage et un morceau de tôle tordue, identifié grâce aux passionnés d’un forum spécialisé aux États-Unis : il s’agit d’un fragment de plaque de blindage du bombardier. « C’est la première fois que je touchais à des détecteurs de métaux, se souvient avec amusement Jean-Jacques Nicot, élu de la Ville de Poissy et présent lors d’une fouille des lieux. Et à un moment donné, ça sonne ! Alors on a continué avec Christophe (Guillemet, Ndlr) avant de revenir pour creuser ». Ces objets sont désormais sagement conservés pour les ­prochaines ­générations d’écoliers.

Les élèves ont eux-mêmes imaginé la stèle, des matériaux utilisés aux symboles représentés.

Tous les éléments de l’enquête ont ensuite été rassemblés dans un album animé, réalisé par Laurence Laffont et ses élèves, et lauréat du concours du jeune historien des Yvelines du conseil départemental lors d’une cérémonie en juin dernier. Une belle récompense à laquelle s’est donc ajoutée la création de la stèle commémorative du parc de la Charmille, qui a été imaginée par les élèves et leur institutrice, des matériaux utilisés jusqu’aux symboles représentés. « C’est la concrétisation, un aboutissement presque inespéré parce qu’au début, c’était un rêve un peu fou, avoue Laurence Laffont. C’est génial, j’aime faire des projets comme ça, ça sort des sentiers battus du strictement scolaire et même sans en avoir l’air, ils travaillent ».

Ce travail pas comme les autres a ainsi que connu sa consécration ce samedi 14 février, avec la présence d’élus dont la sous-préfète de Saint-Germain-en-Laye, Laëtitia Cesari-Giordani, qui a félicité les auteurs de « ce magnifique projet de mémoire », tout comme la maire pisciacaise Sandrine Berno dos Santos. « Vous avez mené un travail remarquable, a déclaré l’édile aux enquêteurs en herbe. […] Vous avez permis à ces hommes de ne plus être seulement des victimes de la guerre, mais de redevenir des visages, des noms et des destins. Vous avez montré que la mémoire peut être portée par des jeunes, que l’Histoire n’est pas seulement dans les livres. Mes chers enfants, par votre engagement, vous avez pris le relais de notre responsabilité de transmission. Vous êtes la preuve que la mémoire continue, et vous êtes la preuve que la relève est là ». En quittant le parc de la Charmille, on ne pouvait qu’acquiescer. Car si l’enquête est désormais bouclée et la stèle ancrée dans le sol pisciacais, c’est dans l’esprit des citoyens de demain que cet héritage sera le plus vivace.