Thierry Jaillant, malgré la maladie, une vie consacrée aux arts

En 2003, ce Pisciacais découvre qu’il est atteint par la maladie de Charcot-Marie-Tooth. Malgré son handicap, Thierry Jaillant a continué ses explorations artistiques entre la musique, la peinture et l’écriture.

Dans son salon aux murs recouverts de peintures et à la bibliothèque garnie de BD, Thierry Jaillant nous accorde sa matinée. « Je n’ai que trois heures de vie active » lâche-t-il dans un souffle, la faute à la maladie de Charcot-Marie-Tooth qui ronge le Pisciacais depuis 23 ans. Avant d’être cloué sur un fauteuil, il dépassait le mètre 80 et tutoyait les 100 kilos sur la balance. Maintenant, elle n’en affiche plus que 77… Malgré cela, l’esprit du sexagénaire reste vif et il laisse peu de place aux regrets. « J’ai eu une belle première partie de vie » affirme le père de trois enfants.

Remontons dans les années 80, où ce punk de la première heure était un des pionniers de la microtechnologie. Avec un associé, il développe un logiciel pour les assurances et en fait de même dans un monde qu’il affectionne tout particulièrement : la musique, comme l’atteste son bracelet noué par un fermoir en forme de tête de guitare. « J’ai conçu un petit logiciel qui permettait d’écrire la partition directement après avoir appuyé sur la touche du piano synthétiseur » précise Thierry Jaillant. En parallèle, il garde les droits d’un programme informatique mais les abandonne quelques mois avant que Bill Gates n’annonce sa mouture révolutionnaire de Windows 95. « Ma vie est jalonné de malchance » glisse-t-il avec le sourire. Cet acte manqué ne lui porte pas ombrage, puisqu’en 2001, le Pisciacais se voit intronisé dans le « Who’s who of professionnals », une récompense importante outre-Atlantique.

Les médecins ont mis trois ans avant de découvrir qu’il souffrait de la maladie de Charcot-Marie-Tooth.

Cependant, cette vie d’entrepreneur ne lui convient pas totalement : son rêve est de devenir pianiste professionnel. Mi-1990, il prend donc du recul et décide de donner des cours de piano jazz pour financer sa carrière de musicien. « J’ai eu le droit à cinq lignes dans France Soir » se remémore-t-il avec fierté. Résultat, les élèves affluent presque par centaine. Il se permet quelques extravagances comme acheter le synthé, le Super JX-10, le même que Prince. « Il m’a couté cher mais il m’a rapporté gros aussi » précise Thierry Jaillant. En 1998, il fait partie des 50 meilleurs pianistes mondiaux de jazz mais commence à avoir quelques alertes…

En 2003, en pleine promotion d’un de ses disques, et alors qu’il venait d’être primé, sa main gauche cède en pleine partition. « J’ai refermé le clapet du piano instantanément » explique le sexagénaire avec émotion. Fan de moto, il décide comme baroud d’honneur d’enchaîner les aller-retours entre Poissy et Saint-Germain-en-Laye à 150km/h jusqu’à ce que le voyant de la réserve s’affiche, puis ­s’installe sur son fauteuil roulant.

Mais Thierry Jaillant n’abandonne pas pour autant sa vie d’artiste, c’est tempête sous un crâne. Il peint, il écrit, « mon seul plaisir c’est d’être lu ». Le Pisciacais s’offre le luxe d’être parfois visionnaire. Dans son ouvrage Mouche pas… c’est moi (paru en 2021), il imagine des mouches-drones envoyées en Ukraine. Et en février dernier Sous ses doigts la liberté – son livre le plus personnel, le héros étant un pianiste – traite de l’IA. « J’ai mis 2080 mais cela aurait pu être 2035 tellement ça va vite » assure l’écrivain. Le Pisciacais garde encore quelques projets sous le coude : finir un disque de jazz. Un moyen d’échapper à la solitude après toutes ces années de de survie.