De 17 h à plus de minuit, jeudi dernier, deux mondes ont manifesté devant le dernier abattoir porcin d’Île-de-France. D’un côté, 250 à 300 agriculteurs et éleveurs porcins, de l’autre, 150 à 200 défenseurs de la cause animale, étaient séparés par plusieurs dizaines de gendarmes carapaçonnés et plutôt tendus. A défaut de pouvoir même envisager de trouver un terrain d’entente, la faute à des idées bien trop éloignées, ils ont échangé slogans, insultes et quelques oeufs.

Jeudi 23 février, seuls les agriculteurs, accompagnés d’élus yvelinois, avaient manifesté leur soutien à l’abattoir porcin Guy Harang, suite à la diffusion dans Envoyé spécial, sur France 2, d’une vidéo transmise par l’association de protection animale L214, qui revendique « l’arrêt de la consommation des animaux et des autres pratiques qui leur nuisent ». Sur ces images, des actes de maltraitance sont commis un employé de l’abattoir, depuis retiré de tout contact avec les animaux vivants.

Alors, jeudi 2 mars, les défenseurs de la cause animale, qui voulaient être présents le 23 février mais ne s’étaient alors pas enregistrés dans les délais administratifs, sont venus en nombre manifester leur colère… mais étaient accueillis par une seconde contre-manifestation organisée à l’initiative des syndicats du monde agricole, la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) et les Jeunes agriculteurs.

EN DATES

30 juin 2016 : des militants de l’association 269life libération animale font une veillée nocturne devant l’abattoir houdanais.

Novembre-décembre : l’association L214 filme l’intérieur de l’abattoir.

13 décembre : arrestation de deux membres de L214 à Houdan, alors qu’ils pénétraient dans l’établissement pour y récupérer des caméras.

16 février : diffusion sur France 2 d’une séquence issue des caméras clandestines de L214.

23 février 2017 : annonce d’une manifestation des défenseurs de la cause animale, finalement annulée. La contre-manifestation des agriculteurs a lieu quand même.

Le seul affrontement physique de la soirée a eu lieu peu avant 19 h, lorsque quelques agriculteurs sont arrivés, munis d’un drapeau de la FDSEA du côté de la manifestation citoyenne contre l’abattoir (et non par l’accès à la manifestation des exploitants agricoles, Ndlr). Malgré l’intervention rapide des gendarmes, quelques coups ont été échangés de part et d’autre. Les manifestants en restent sinon à des échanges de slogans et de noms d’oiseaux, ainsi qu’à des oeufs lancés à plusieurs reprises par les agriculteurs.

Les forces de l’ordre avaient pourtant, dès 16 h, mis en place des barrages en amont de l’abattoir, afin d’éviter que les manifestants ne s’affrontent. Prévoyant un face-à-face tendu, pas moins de 107 gendarmes ont été mobilisés, dont un peloton d’intervention au complet, afin d’éviter que les deux manifestations ne dégénèrent. Les curieux des entreprises voisines avaient d’ailleurs été découragés de venir les observer, tandis que les salariés de l’abattoir ont été priés de se garer un peu plus loin.

Prévoyant un face-à-face tendu, pas moins de 107 gendarmes ont été mobilisés, dont un peloton d’intervention au complet, afin d’éviter que les deux manifestations ne dégénèrent.

Dès 17 h, les agriculteurs étaient déjà nombreux avec tracteurs et banderoles, venus de toute l’Île-de-France, mais aussi de Seine-Maritime ou du Loiret. « Il est insupportable qu’ils nous disent comment nous vêtir et manger. Bien entendu qu’il y a des choses à améliorer, mais ce n’est pas une association qui va faire fermer cet abattoir, estime François Lecoq, président de la FDSEA du Houdanais et exploitant céréalier. On se bat car on nous pousse à faire des circuits courts, c’est toute une filière qui est installée autour de cet abattoir. »

De l’autre côté du rideau de gendarmes, les défenseurs de la cause animale sont encore peu nombreux à cette heure-là (ils le seront beaucoup plus à partir de 21 h, Ndlr). « Je pense qu’il ne peut pas y avoir de dialogue, eux se disent et se croient victimes », avance Catherine Hélayel. « On s’adresse à tous ceux qui ont été choqués par la souffrance animale », poursuit la co-organisatrice de ce rassemblement « citoyen et non associatif », adhérente de L214 et auteure d’un ouvrage sur le véganisme : « Le bien-être animal ne peut être respecté dans un abattoir. »

Les minutes passent lentement. A 18 h, les agriculteurs, encore cinq à six fois plus nombreux, crient « couilles molles » au mégaphone. En face, les militants répondent « Elevage, esclavage ! ». Des oeufs sont lancés par les exploitants. A chaque fois, les gendarmes se tendent, mettent leur casque, refroidissant les vélléités des plus agressifs des manifestants.

« On s’adresse à tous ceux qui ont été choqués par la souffrance animale », indique la co-organisatrice de ce rassemblement « citoyen et non associatif ».

« Des gens adorent nous raconter qu’ils aiment la viande, mais c’est parce qu’on se dit que c’est un produit et non un animal mort », regrette Aurore. « C’est juste une question éthique, après, je ne me lève pas tous les matins pour jeter une pierre sur les abattoirs », continue cette Pisciacaise presque trentenaire, végane depuis un an et demi, expliquant son engagement contre la consommation de produits animaux.

« J’essaie de ne pas faire aux autres ce que je n’aimerais pas qu’on me fasse, les animaux ressentent la douleur mais comme ils n’ont pas la même parole que nous, on se permet de leur faire ce qu’on ne ferait pas sur nous », détaille Aurore, comparant sa réaction à celle que provoquerait l’Holocauste : « C’est de la déportation, là ils prennent des camions et pas des trains, sauf que ce sont des animaux donc on s’en fout. »

Chez les éleveurs porcins, l’analogie soulève l’incompréhension. « J’ai une femme près de chez moi qui est marquée au poignet (suite à son passage en camp de concentration, Ndlr), ça ne doit pas la faire rire, y répond ainsi Laurent Carpentier, éleveur en Seine-Maritime. Chacun doit respecter ses choix de vie, ils mettent à mal toute une filière. » Alors, ce client de l’abattoir est venu « montrer que l’abattoir est apprécié dans la région et par la grande distribution ».

Le seul affrontement physique de la soirée a eu lieu peu avant 19 h, lorsque quelques agriculteurs sont arrivés du côté de la manifestation citoyenne contre l’abattoir.

Avec un autre éleveur, Pascal de Sutter, ils amènent chaque semaine environ 250 cochons notamment destinés à la vente de viande à la ferme. « C’est un des meilleurs abattoirs du point de vue de la qualité de tuerie, c’est facile de s’attaquer au plus faible », regrette Pascal de Sutter, évoquant l’existence des grands abattoirs industriels vers lesquels il devrait se reporter en cas de fermeture.

« Ils s’en prennent à l’abattoir pour imposer leurs théories, il y a besoin de nous laisser travailler, de nous laisser produire », clamait un peu plus tôt Damien Greffin, président de la FDSEA d’Île-de-France. Ce dernier a engagé le monde agricole à tenir pied face à l’efficace communication des associations opposées à la consommation de produits animaux : « Il faut qu’on devienne une majorité agissante, ce qu’on n’est pas. […] Si on veut continuer dans le schéma qui nous tient à coeur, il faudra mieux communiquer, communiquer différemment. »

L’abattoir soutenu par ses clients

« Sur 400, je n’ai pas perdu un client », rassure Vincent Harang, patron de l’abattoir Guy Harang, qui « respecte les végans ». Dans ce dernier sont employés environ 100 salariés, dont 90 en CDI, et y passent entre 2 500 et 2 600 porcs chaque semaine, dont 25 % proviennent « de circuits courts et de productions de qualité ».

« Si je n’étais pas en règle avec la protection animale, ça ferait longtemps que j’aurais eu des gros problèmes avec les services de l’état », répond-il quant aux critiques formulées sur l’abattage. Le 13 mars, il indique avoir proposé de faire visiter l’ensemble de son entreprise à des associations « constructives » de défense des animaux (pas l’association L214, Ndlr). Le dirigeant va par ailleurs porter plainte : « J’ai reçu des dizaines de menaces de mort, j’ai donné ça à la gendarmerie. »

« Même les gros groupes [de la grande distribution], qui sont venus auditer et sont très sensibles à la protection animale, lui auraient renouvelé leur confiance, assure Vincent Harang. Ils ont fait des réunions de crises bien sûr, mais ils ont tous appelé en me soutenant, ils savent que ça ne reflète pas vraiment l’image de la maison. »

Il indique enfin avoir procédé à une mise à pied de trois jours envers le salarié incriminé dans la vidéo de L214, désormais éloigné des animaux vivants. « Il ne mérite pas un licenciement, il était sous le coup de la colère, ça peut arriver à tout le monde, explique le patron (les éleveurs de porcs l’ont défendu de manière identique jeudi, Ndlr). Il est suffisamment marqué, et a dû prendre huit jours d’arrêt maladie. Il y a les animaux, et puis il y a les humains…»