Dans sa ferme se pressent régulièrement des touristes un peu particuliers, venus du monde entier pour découvrir ou approfondir leur connaissance des techniques agricoles et financières des exploitants français. Mais depuis quelques années, les délégations d’officiels chinois se font de plus en plus nombreuses chez le maire Gérard Béguin (SE), agriculteur céréalier qui exploite environ 145 ha, et l’un des seuls d’Île-de-France à pratiquer ce tourisme d’affaires international.

Il est la troisième génération à exercer au Colombier, nommé d’après l’un des bâtiments de la ferme. Ce jour de septembre à Sailly, la pluie tombe fine et régulière dans la cour où trônent, à l’arrêt, les engins agricoles. Dans une petite salle carrelée, où quelques mots en anglais tracés à la craie souhaitent un bon moment aux invités du jour sur un petit panneau d’ardoise, Gérard Béguin et le traducteur font face à six officiels chinois.

Ceux-ci, sans cravates mais en costumes bleus ou gris, sont des responsables du secteur agricole dans leurs administrations respectives. Ils viennent plutôt de l’Est du pays, comme la province du Henan ou la commune de Luokou. Âgés de 40 à 60 ans, ils sont extrêmement attentifs aux propos tenus, comme aux schémas dessinés par l’agriculteur sur son petit tableau blanc.

« Je suis invité régulièrement en Chine, je ne sais pas si j’aurai l’occasion d’y aller ! », rigole l’agriculteur alors que ses touristes du jour s’en vont déjeuner dans un restaurant français typique.

« Les OGM, en France, sont interdits », indique l’agriculteur en train de présenter son exploitation. Montrant une bouteille remplie d’orge, il précise : « Le rendement est de neuf à dix tonnes à l’hectare, à destination de l’alimentation du bétail. » Suivent le tournesol, « 2,5 tonnes à l’hectare surtout pour faire de l’huile », et les pois protéagineux produits à hauteur de quatre tonnes à l’hectare.

« Ca peut servir en alimentation humaine pour les meilleurs lots, ça part en Inde et au Pakistan pour faire des galettes, précise-t-il des pois. Et depuis l’interdiction des farines animales, ça part pour les usines de saumon. » Enfin, du colza utilisé d’abord pour produire de l’huile, « c’est source de devises », précise-t-il à l’adresse de ces fonctionnaires qui veulent savoir quel est le poids du colza pour l’agriculture française.

« Pour eux, c’est la découverte du monde capitaliste, ce qui les intéresse, c’est l’économie. C’est une agriculture d’Etat, ils ne comprennent pas, par exemple, comment on peut vendre des terres », analyse Gérard Béguin des intérêts très focalisés de ces touristes d’affaires. Contrairement à ceux venus d’autres pays, les Chinois essaient d’abord de comprendre les systèmes juridiques et financiers adoptés par les agriculteurs français depuis un siècle.

« La coopérative, c’est inventé par les Français », note non sans une petite fierté le céréalier de Sailly. A ses côtés, le traducteur Michel Wang fait remarquer que deux des présents étaient eux-mêmes responsables de coopérative, et confirme la volonté de s’inspirer pour tout ou partie des systèmes coopératifs agricoles français : « La coopérative en France est un modèle. »

Entre le traducteur et l’hôte de la journée, la dynamique est bien rôdée. Il n’est d’ailleurs pas rare que le traducteur, désormais rompu à ces présentations au Colombier, réponde directement aux questions posées en chinois par l’un des membres de la délégation. « Michel a l’habitude, il répond à ma place », sourit l’exploitant… même s’il n’est jamais à l’abri d’une interrogation trop technique : « Les questions, on ne les connaît pas. »

Dans la salle accueillant la présentation de Gérard Béguin, le céréalier aborde l’histoire des regroupements d’exploitants : « En 1933, il y a une grosse crise agricole, c’est la naissance des coopératives de céréales. »Les oreilles se tendent, les idéogrammes sont couchés rapidement dans de petits carnets de notes.

Gérard Béguin et le traducteur font face à six officiels chinois. Sans cravates mais en costumes bleus ou gris, il sont responsables du secteur agricole dans leurs administrations respectives.

« La coopérative appartient aux agriculteurs adhérents, poursuit Gérard Béguin. Vu qu’elle bénéficie d’avantages fiscaux, elle ne peut faire de bénéfices. » Il enchaîne alors avec les trois modalités possibles de vente des récoltes, dessine des diagrammes, des courbes et des prix à la tonne sur son tableau blanc.

« La classique, c’est : je livre mon blé, je touche un acompte, et après, la coopérative livre la récolte et je suis payé au prix du marché. Suite aux démarches des pays capitalistes, on a d’autres méthodes, débute l’agriculteur-conférencier qui sait visiblement adapter son discours au public reçu. Méthode deux, l’agriculteur se préoccupe des prix et doit les suivre au jour le jour pour choisir quand autoriser la vente par la coopérative. »

La troisième méthode, celle des marchés à terme, est bien plus complexe. « Je vends à 120 euros la tonne pour une récolte en août 2018, donc je ne l’ai pas aujourd’hui, je vais vous vendre du papier, un contrat, détaille Gérard Béguin. Arrive 2018, je vous cèdes les tonnes du contrat à terme et vous me payez. Deux possibilités : ou le cours mondial est à 115 euros et je gagne de l’argent, si le cours est à 130… »

Issue de la financiarisation du secteur agricole, cette technique, encore modérément utilisée en France, soulève l’intérêt des visiteurs. « Ce sont des produits financiers sur les matières premières, cotés en Bourse. Ca fait trois ou quatre ans que ça existe [au sein des coopératives françaises], beaucoup de gens ne le savent pas, fait remarquer l’exploitant. Même Gérard Larcher (président LR du Sénat, Ndlr) m’a dit avoir des demandes de diplomates ! »

Lorsque vient le temps des échanges, les questions sont multiples, parfois très larges, parfois beaucoup plus techniques. « Comment faites-vous pour le crédit ? », traduit par exemple Michel Wang. Gérard Béguin explique alors la spécificité des banques spécialisées, Crédit agricole et Crédit mutuel, ainsi que le système des « prêts de campagne » permettant de tenir jusqu’aux récoltes.

Parfois, le fossé culturel, massif, apparaît. « En France, on peut louer des terres si on ne veut pas les travailler ? », demande ainsi un visiteur. « Oui, en France, on a la liberté de louer ses terrains à qui on veut quelque soit l’activité », répond l’hôte. A d’autres moment, ce fossé semble se réduire : « Est-ce que la coopérative paie la TVA ? », s’enquiert ainsi un fonctionnaire plutôt bien informé, à qui Gérard Béguin détaille les deux taux applicables.

Les fonctionnaires chinois sont extrêmement attentifs aux propos tenus, comme aux schémas dessinés par l’agriculteur sur son petit tableau blanc.

Certains de ses collègues du Mantois ont choisi de diversifier leurs revenus avec des activités agricoles, comme l’élevage d’escargots. Lui préfère recevoir des professionnels, dignitaires politiques et fonctionnaires venus de loin pour son expertise de céréalier français. « C’est ma diversification, j’ai commencé par les écoles, et petit à petit, une délégation étrangère est venue par hasard. J’ai eu une demande, j’ai vu que je pouvais assurer », détaille-t-il de l’origine de cette activité, il y a une douzaine d’années.

Peu commune, elle lui rapporte quelques milliers d’euros par an. Pour les gouvernements chinois, central comme locaux, l’intérêt est technique et financier. « C’est comme une agence de conseil entre France et Chine, souvent, il y aussi des chefs d’entreprise en plus des fonctionnaires », rapporte le traducteur Michel Wang de la structure qui gère ces voyages.

L’Association franco-chinoise pour la culture et le commerce (AFCCC), aujourd’hui dissoute, a longtemps servi à ces partenariats et échanges, qui se font aujourd’hui selon des modalités plus discrètes.

Au-delà des aspects financiers et administratifs de l’agriculture française, les visiteurs sont souvent fort intéressés par les pratiques environnementales du céréalier, qui s’ennorgueillit de sa certification en « agriculture raisonnée ». Cette fois-ci, son certificat, fièrement encadré, ne fait pas vraiment recette auprès des fonctionnaires chinois.

Gérard Béguin ne leur parlera donc pas de ses pratiques écologiques, et embraye plutôt en leur faisant faire un tour de la ferme, agrémenté de photos-souvenir. « Je suis invité régulièrement en Chine, je ne sais pas si j’aurai l’occasion d’y aller ! », rigole franchement l’agriculteur alors que ses touristes du jour s’en vont déjeuner dans un restaurant français typique.

Ils partent ensuite vers l’Allemagne, où d’autres visites et rencontres sont prévues le lendemain. Le céréalier de Sailly termine sa matinée satisfait, lui qui prend un plaisir visible à dévoiler les secrets de la réussite agricole française. « Mais attention, on ne dévoile pas tout, on donne le principal mais on en garde un peu sous le pied, glisse-t-il après le départ des fonctionnaires chinois. Sinon, ils vont nous bouffer ! »