« Une reconnaissance. » Ce mot, les habitants de Médan, l’ont exprimé à plusieurs reprises pour évoquer l’ouverture, le 28 octobre dernier, du premier musée de France consacré à l’affaire du capitaine de confession juive, Alfred Dreyfus. Le 15 octobre 1894, ce dernier, accusé, à tort, de trahison pour avoir délivré des informations confidentielles aux Allemands est arrêté. Condamné à la déportation sur l’île du diable, en Guyane, il y séjourna, dans des conditions difficiles, pendant quatre ans avant de revenir en France en 1899 et d’être réhabilité le 12 juillet 1906.

L’affaire Dreyfus, sur fond d’antisémitisme, avait profondément divisé la France sous la IIIe République. La lettre de l’écrivain Émile Zola (1840-1902) au président de la République, Félix Faure, le prouve. Intitulée J’accuse et publiée en 1898 dans le journal L’Aurore, la lettre dénonce l’usage de fausses preuves de l’armée contre Alfred Dreyfus durant son procès. L’ouverture du musée dans la propriété médanaise d’Émile Zola n’est donc pas un hasard. Les politiques et les dirigeants de l’association Maison Zola-Musée Dreyfus espèrent en tout cas que le lieu apportera un « outil pédagogique » pour enseigner à la fois les valeurs républicaines mais aussi pour lutter contre les ­discriminations, notamment ­religieuses.

En ce sens, la maire SE de Médan, Karine Kauffmann, insiste sur le caractère « primordial » du musée et notamment auprès des scolaires. Leur sensibilisation aux valeurs de la République et notamment à celle de la paix par le biais de la liberté d’expression et de religion est d’ailleurs un des objectifs de Louis Gautier, président de l’association, qui espère que la venue du président de la République, Emmanuel Macron (LREM), à l’inauguration du musée Dreyfus, trouvera un écho auprès des ­enseignants.

« Je pense que [la venue du président de la République] va attirer l’attention et créer une publicité utile envers les enseignants et les chefs d’établissement pour leur dire : « vous avez ici du matériel, un lieu où vous pouvez travailler sur les questions si difficiles que sont la laïcité et les valeurs de la République » », détaille Louis Gautier en insistant notamment sur la présence de caricatures parues dans la presse sur l’affaire Dreyfus pour montrer que ces dernières ne sont pas nouvelles dans les ­journaux.

« Après l’assassinat [terroriste] de Samuel Paty [lié à l’étude de caricatures religieuses publiées dans le journal Charlie Hebdo], les professeurs se sont interrogés sur leur formation, s’ils étaient assez formés et, surtout beaucoup ont dit : « sur quoi s’appuyer ? », « de quoi on part ? » », explique-t-il avant de compléter : « Vous le voyez, [ici], on a, à travers toute cette documentation, un point de départ pour élaborer plein de sujets sur l’antisémitisme, la lutte contre le racisme et toutes les formes de discrimination, les valeurs de la République, de la presse, des médias, des réseaux sociaux, des lanceurs d’alerte. On peut traiter de tout ! »

Son avis est partagé par Emmanuel Macron. « Ce musée joue un rôle essentiel parce qu’il est un acte de transmission […]. Je le dis à tous les jeunes […] et à toutes celles et ceux qui viendront dans cette maison, dans ce musée : n’oubliez rien de ces combats passés parce qu’ils vous disent et vous répètent que le monde dans lequel nous vivons, que notre pays, comme notre République ne sont pas des acquis, qu’ils sont le fruit de combats essentiels », affirme-t-il à l’issue de sa visite aux côtés notamment de la présidente de Région, Valérie Pécresse (Libres ! et ayant récemment demandé à reprendre sa carte LR), de l’ancien premier ministre PS, Manuel Valls, et du président du Département, Pierre Bédier (LR), qui a résumé l’affaire Dreyfus comme étant « la recherche de la vérité » et qui se dit conquis par le musée.

Hasard du calendrier, le 26 octobre marquait également l’ouverture du procès de deux hommes devant la cour d’assises, à Paris, pour le meurtre, en 2018, de Mireille Knoll, une octogénaire de confession juive et dont l’accusation dénonce un crime à caractère antisémite. Cette coïncidence n’a d’ailleurs pas échappé à la sénatrice LR, Sophie Primas. « L’ouverture, aujourd’hui de ce musée sonne avec l’actualité de façon extrêmement importante », a-t-elle déclaré avant sa visite du musée Dreyfus.

Le musée Dreyfus présente au public de nombreuses caricatures pour montrer que celles-ci ne sont pas récentes dans l’histoire de la presse.

Ce dernier, d’une superficie totale d’environ « 300 m² », comprend également une salle pédagogique, en sous-sol, pour permettre aux professeurs de travailler avec leurs élèves. Pour rendre la visite la plus agréable possible, tant pour les scolaires que les visiteurs de façon générale, Philippe Oriol, directeur scientifique de l’association et historien spécialisé sur l’affaire Dreyfus, assure avoir pensé à tout.

« Quand je parle à des étudiants, ils me disent qu’ils ne vont jamais au musée, déplore-t-il. Certains me disent qu’ils n’y vont pas parce qu’ils ne se sentent pas légitimes au musée, que ce n’est pas fait pour eux, [mais] la plupart me répondent qu’ils ne vont pas au musée parce que c’est chiant. L’idée c’était de faire ici un musée qui soit vraiment moderne et d’essayer des choses. »

Pour cela, le musée joue notamment sur la taille des pièces visitées. Ainsi, la salle du dernier étage relatant, entre autres, l’affaire Dreyfus à l’échelle internationale, est particulièrement spacieuse pour accentuer l’intérêt mondial pour le jugement du capitaine. « Il y aura une V2 du musée, ce sera dans un an à peu près. Toutes les images qu’on aura dans tout le musée seront en reconnaissance faciale », poursuit Philippe Oriol en prenant le cas des 245 portraits placés à l’entrée du musée et dont chaque individu représenté a pris part à l’affaire ­d’Alfred Dreyfus.

« Par exemple, sur [le portrait du peintre] Pissaro, on aura la possibilité d’aller sur un site qui parle de Pissaro, d’avoir sa page Wikipédia, de voir des images de tableaux, d’avoir peut-être une interview de quelqu’un […] qui est un grand spécialiste de la peinture et qui vous parlera de Pissaro [et de son lien avec] l’affaire Dreyfus. Cela c’est quelque chose qui est en cours », explique le directeur scientifique du musée.

Le coût exact de ce futur dispositif n’a pas été mentionné. En revanche, le coût total de la construction du musée, qui a démarré à la fin de l’année 2019, est estimé à « deux millions d’euros », rappelait La Gazette en septembre 2020 et, tout comme la rénovation de la Maison Zola, a bénéficié de plusieurs subventions avec notamment la participation du ministère de la culture et des armées, de la Région et du Département et de l’homme d’affaires et mécène Pierre Bergé avec la fondation Pierre Bergé-Yves Saint-Laurent.

Alors que l’historien Philippe Oriol poursuit toujours des recherches sur l’affaire Dreyfus dans l’espoir de trouver de nouveaux documents pouvant venir compléter le musée, Louis Gautier insiste, quant à lui, sur le travail qu’il mène pour retrouver des meubles ayant appartenu à Émile Zola à partir de photographies d’époque. « Pour la maison Zola, on fait toujours appel aux gens qui auraient racheté ou dont la famille aurait racheté des meubles de Zola. Je suis parti à la recherche du bureau d’Émile Zola pour remplacer la table qu’on a mis dans le bureau du dernier étage », affirme-t-il en rappelant que la demeure de l’écrivain, qui a rouvert le 28 octobre, avait fermé ses portes au public en 2011.

« Ce musée joue un rôle essentiel parce qu’il est un acte de transmission », a déclaré le président de la République, Emmanuel Macron (LREM), lors de l’inauguration du lieu culturel le 26 octobre dernier, en présence notamment de l’ancien premier ministre PS, Manuel Valls.

Sa réouverture au public enchante, en tout cas, la septuagénaire Martine Leblond-Zola, vice-présidente de l’association Maison Zola-Musée Dreyfus et arrière-petite-fille de l’écrivain. Que ce soit à l’inauguration présidentielle du 26 octobre ou en présence de visiteurs le 30 octobre, elle insiste sur la proximité de son arrière-grand-père avec la nature.

Selon elle, c’est justement pour avoir la sensation de faire entrer la nature dans la demeure que les vitraux du salon représentent, entre autres, des paons, libellules et papillons dans un écrin de verdure. « Zola adorait la nature, je dirais presque que c’était un écologiste avant l’heure […]. Il a toujours défendu le vivant, la vie », déclare Martine Leblond-Zola qui insiste sur le besoin de son arrière-grand-père d’être proche de la nature pour ­stimuler son imagination.

C’est pour revendiquer cet attachement de Zola envers la nature que l’arrière-petite-fille de l’écrivain espère un jour pouvoir réhabiliter une ancienne ferme située sur le domaine de la propriété qui s’étend actuellement sur un hectare. « Notre projet maintenant, puisqu’il faut vivre de projets, c’est de réhabiliter ce corps de ferme et peut-être d’en faire quelque chose d’écologique comme de la permaculture qui est très à la mode », confie-t-elle.

Pour Louis Gautier, ce souhait n’est cependant pas encore à l’état de projet. « Ce n’est pas un projet, avoue-t-il. Le premier projet c’est d’équilibrer le fonctionnement, de voir comment cela marche. Cela ne sera un projet que s’il y a la viabilité d’une extension possible. Pour l’instant, dans le modèle actuel, il faut réaliser l’équilibre [financier]. » Martine Leblond-Zola affirme comprendre le raisonnement de Louis Gautier et espère que la maison Zola et le musée Dreyfus attireront les visiteurs qui peuvent réserver leur place sur le site maisonzola-museedreyfus.com. Selon l’arrière-petite-fille d’Émile Zola, les créneaux pour les visites se remplissent rapidement. Quant à la possibilité de promouvoir, un jour, la permaculture sur le domaine, Martine Leblond Zola insiste sur la nécessité de recourir à des mécènes.