Loi réseaux sociaux : vers un sevrage numérique des moins de 15 ans

Alors que l’Assemblée nationale a voté, fin janvier, en faveur de la loi qui prévoit d’interdire l’accès des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, plusieurs initiatives ont eu lieu en février dans les Yvelines afin de sensibiliser aux dangers des écrans.

Illustration / Unsplash

Les Achéroises et Achérois sont nombreux à avoir répondu à l’appel, ce mardi 10 février à l’espace Boris Vian. Des parents d’élèves, parfois accompagnés de leur ado. Des professeurs, aussi. Des élus locaux. Tous se sont sentis concernés, de près ou de loin, par une question : « Et si on levait les yeux ? »

Cette question, elle est posée par Gilles Vernet, à travers son documentaire projeté à l’occasion d’une soirée ciné-débat, imaginée par le Territoire Protect H’Air, les collèges Camille du Gast et Jean Lurçat, et le lycée Louise Weiss. L’objectif de cette soirée ? Éveiller les consciences quant au danger de l’omniprésence des écrans dans le quotidien des enfants. « Pour nous, le bien-être et la santé des élèves, c’est primordial, appuie la directrice d’un collège achérois. On voulait interpeller et proposer une réflexion autour du rapport aux écrans, car c’est un sujet qui touche tous les âges, de l’école ­primaire au lycée ».

Le timing de ce moment de sensibilisation n’avait rien d’anodin : deux semaines plus tôt, l’Assemblée nationale adoptait, par 130 voix contre 21, la proposition de loi macroniste sur l’instauration d’une majorité numérique, interdisant notamment les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. « Il était nécessaire d’agir au niveau parlementaire pour donner un argument d’autorité aux parents », assure Natalia Pouzyreff, députée Renaissance de la 6ème ­circonscription des Yvelines.

Particulièrement impliquée sur le sujet de la santé mentale des jeunes, elle fut la seule parlementaire du territoire à prendre part au vote. « Avec les réseaux sociaux, les enfants se trouvent enfermés dans des bulles qui mettent en avant une espèce de compétition à celui qui sera le plus populaire, mais en plus, il y a des contenus dangereux qui vont banaliser le recours à la violence et les comportements anormaux, et qui échappent aux parents ».

L’élue souligne que si la course à la popularité et le harcèlement scolaire peuvent exister dans la cour de récré indépendamment de l’influence des réseaux sociaux, ces derniers « amplifient » le phénomène. « Des jeunes en mal-être, il y en avait, il y en a et il y en aura après. Mais aujourd’hui, je note que que le nombre de suicides parmi des jeunes gens, souvient via du harcèlement sur les réseaux sociaux, semble être en augmentation. Pour moi, c’est un effet de cet univers fermé, de cette bulle qui crée des angoisses ».

Les dégâts que peuvent provoquer ces plateformes, Gilles Vernet y assiste aux premières loges depuis des années. Issu du milieu de la finance, il est finalement devenu professeur des écoles… mais aussi réalisateur, scénariste, écrivain ou encore conférencier. À travers ses différentes casquettes, il s’évertue à sensibiliser aux dangers des écrans, un combat qui a connu son point d’acmé avec, justement, la réalisation du documentaire « Et si on levait les yeux ? ». Dans celui-ci, on y voit Gilles Vernet échanger avec ses élèves, leurs parents et des spécialistes sur la place des écrans dans notre société, avant de les emmener pour 10 jours de déconnexion en pleine nature. « J’adore les classes de CM2, avoue-t-il. Ils posent déjà plein de questions, et ils sont capables de verbaliser quand on les pousse avec le langage ».

Le réalisateur Gilles Vernet a partagé son expérience aux parents et professeurs achérois lors d’un ciné-débat autour de son documentaire.

Le langage, justement. Pour l’instituteur, l’un des principaux dangers de l’irruption des réseaux sociaux dans notre société est la déshumanisation et la réduction du langage et de l’empathie entre chacun de nous. « La richesse de la langue, c’est ce qui fait la grandeur de la France, assène-t-il. Aujourd’hui, les écrans mettent à mal le langage, et il faut en être conscient. Parce que si on perd le langage, on perd le lien, le vivre ensemble et notre capacité à réfléchir. L’empathie est elle aussi dénuée de corps, dans les communications en ligne. Nous sommes encore des êtres matériels, mais sur les réseaux, les ­utilisateurs sont immatériels ».

Cette tyrannie de l’image, Gilles Vernet la dénonce à travers une situation qu’il aime citer en exemple, un simple moment de vie pourtant révélateur. « Je prenais le métro pour aller à une conférence, se souvient-il. À côté de moi, une jeune fille scrollait mécaniquement sur son smartphone, et j’aperçois alors qu’il s’agit de centaines de photos d’elle-même. Elle scrolle, elle s’arrête pour regarder le détail de certaines… La photographie de soi et la mise en scène de soi sur les réseaux est terrible : ça exacerbe l’importance de l’apparence ».

Tant de raisons qui le poussent à admettre que, oui, « ça vaut le coup d’agir ». Toutefois, il admet être « nuancé » quant au texte de loi voté par les parlementaires, et ce pour une simple raison : la faisabilité de celle-ci. « Pour interdire les réseaux sociaux, il faudrait connaître l’identité numérique de chacun, et ça, c’est très liberticide. Je suis plutôt pour ­communiquer et responsabiliser les parents ».

Natalia Pouzyreff l’admet elle-même : les solutions techniques « ne sont pas évidentes à mettre en place ». « Il faut mettre la pression sur les réseaux eux-mêmes pour mettre en place des systèmes de contrôle, et à terme, un système de tiers de confiance sera mis en place ». La députée prend pour exemple France Connect, parmi les moyens qui permettent de garantir la confidentialité des informations. « Il faudra peut-être un peu plus de temps pour la solution technique indépendante, ajoute-t-elle. Mais il faut d’abord protéger notre jeunesse avec des actions concrètes, peut-être pas complètes au démarrage, mais on pose les jalons qui redonnent un argument d’autorité aux parents, et qui mettent la pression sur les réseaux sociaux ».

Pour ce qui est de la partie technique, le Gouvernement a d’ores et déjà toqué à la porte d’une tête bien connue du territoire : le maire de Verneuil-sur-Seine, Fabien Aufrechter, fait en effet partie des élus consultés par l’État dans le cadre du projet de loi. Il faut dire qu’au-delà de son poste de directeur Web 3.0 chez Vivendi, le jeune élu vernolien se bouge pour promouvoir un usage raisonné du numérique dans sa commune, en témoigne le vaste programme « Mois internet sans crainte », déployé en février, grâce auquel les habitants ont pu être sensibilisés aux bonnes pratiques du web.

Au moment d’évoquer la faisabilité de la loi sur la majorité numérique et la menace qu’elle pourrait laisser planer sur les libertés individuelles, Fabien Aufrechter met en avant une solution : le « Zero Knowledge Proof », système qui permet de prouver une information (comme « j’ai plus de 15 ans ») sans jamais la montrer. Imaginez que pour s’inscrire sur un réseau social, au lieu de scanner votre carte d’identité directement sur l’application, vous passiez par un intermédiaire neutre, le fameux « tiers de confiance » qui envoie simplement la confirmation au site : l’application sait que vous êtes en règle, mais elle ignore totalement qui vous êtes. Votre vie privée est protégée, car personne ne peut faire le lien entre votre identité réelle et votre activité en ligne.

« Le Zero knowledge proof, ça fonctionne, c’est solide, assure l’élu. C’est ce qu’on a sur les applications mobiles de nos banques. Par contre, il faut pouvoir rassurer sur où est-ce que je mets mon identité numérique : on manque de coffre fort numérique fiable en France, tout est éparpillé ».

La loi sur la majorité numérique à 15 ans n’est pas une baguette magique, mais elle marque un tournant : en érigeant ce bouclier législatif, l’État redonne aux parents une autorité souvent malmenée par la puissance des algorithmes. Pourtant, que ce soit à travers les explications techniques de Fabien Aufrechter sur le Zero Knowledge Proof ou le cri du cœur de Gilles Vernet sur la perte du langage, un constat s’impose : la véritable bataille se joue dans les foyers et les cours de récréation. Car si interdire est une étape, « lever les yeux » reste un choix. Un choix qui demande de l’éducation, de la présence et, comme le rappelle la communauté éducative locale, une volonté commune de replacer l’humain au centre de la connexion.

Après le collège, le smartphone bientôt interdit au lycée ?

C’est l’autre volet majeur de la nouvelle législation : l’interdiction du téléphone portable, déjà en vigueur dans les collèges depuis 2018, sera étendue aux lycées à partir de la rentrée prochaine. Une mesure qui vise à sanctuariser le temps scolaire, et qui semble déjà avoir fait ses preuves dans les collèges, comme le souligne la directrice de l’un des établissements achérois. « Pour nous, ce n’est pratiquement pas un problème, assure-t-elle. On fait appliquer la loi et il y a très peu de téléphones qui sont confisqués parce que les élèves ne les utilisent pas dans l’établissement. Ce n’est pas un sujet chez nous ».

Si Natalia Pouzyreff reconnaît qu’au collège « cela fonctionne » et que dans certains établissements yvelinois, les casiers « marchent très bien », le lycée reste la zone grise. « Au lycée, je pense que ce ne sera pas facile, ce sera plutôt du cas par cas au début », tempère la députée.