
Il y a une image qui résume tout. Rue des Bouvreuils, aux Mureaux, une caserne de pompiers construite en 1974 accueille encore aujourd’hui, chaque jour, des hommes et des femmes qui partent sauver des vies. Cinquante ans de bons et loyaux services, mais cinquante ans aussi de réaménagements bricolés, de vestiaires inadaptés et de remises trop étroites pour les camions modernes. « À la base, c’était plutôt un centre technique municipal, explique Suzanne Jaunet, présidente du conseil d’administration du SDIS 78. Les transformations au fil des années ont amélioré la situation, mais on n’a jamais réussi à en faire une caserne vraiment pertinente ».
Ce temps est compté. Depuis le mois d’avril, des pelleteuses s’activent à proximité du pôle Léo Lagrange et du stade du même nom. Le nouveau centre principal d’incendie et de secours sort de terre, avec une livraison prévue pour fin 2027.
L’histoire de ce chantier commence bien avant les premiers coups de pioche. C’est le 10 septembre 2018, en conférence de presse, que Pierre Bédier, président du Conseil départemental des Yvelines, annonce le projet. Le calendrier affiché est ambitieux : début des travaux fin 2020, livraison fin 2021. « Malgré un budget contraint, nous avons fait le choix de poursuivre notre politique d’investissement, déclarait-il alors. Cela participe de notre volonté d’améliorer le quotidien des Yvelinois ».
Sauf que le quotidien, justement, allait se charger de contrarier les plans. Le Covid-19 frappe en 2020 et fige les chantiers, les études, les appels d’offres. Les délais glissent, et les années passent. « Deux ans de Covid, ça n’a pas arrangé les choses », concède Suzanne Jaunet. Il y a aussi eu des ajustements techniques, des contraintes foncières, des allers-retours budgétaires. Au total, ce sont huit années qui se sont écoulées entre la promesse et le premier coup de pelleteuse.
Mais la promesse, elle, n’a jamais vacillé. Le 15 décembre 2025, Pierre Bédier visite le site en présence de Suzanne Jaunet, du maire des Mureaux de l’époque François Garay et de Cécile Zammit-Popescu, présidente de Grand Paris Seine et Oise. Il réaffirme, devant une caserne dont l’obsolescence est visible à l’œil nu : « Quelles que soient les difficultés budgétaires que peut rencontrer le Département, les sapeurs-pompiers du SDIS 78 demeurent l’une de ses responsabilités majeures. Le chantier débutera en 2026 ». Cette fois, le rendez-vous est tenu.

Derrière les chiffres (3 498 m² de surface de plancher, contre 2 100 m² aujourd’hui, 22 véhicules pouvant être abrités, 120 personnes accueillies), il y a des réalités concrètes que les pompiers des Mureaux connaissent par cœur, faute de pouvoir les corriger. La remise, d’abord. Ces espaces où sont rangés les camions ont été conçus pour des engins qui n’ont plus grand-chose à voir avec les véhicules actuels. Plus longs, plus hauts, plus lourds : les camions modernes sont d’une autre génération que le bâtiment qui les abrite. Résultat, des manœuvres périlleuses, et une organisation contrariée à chaque départ.
Mais ce qui revient le plus souvent dans la bouche de Suzanne Jaunet, c’est la question de l’hébergement. Et derrière elle, celle de la féminisation du métier. Depuis des années, la profession accueille de plus en plus de femmes : dans certaines casernes yvelinoises, leur proportion est élevée. Aux Mureaux, la configuration des locaux rendait cela structurellement impossible, ou presque. « La nature même des locaux empêchait d’accueillir des femmes parmi les pompiers des Mureaux », rappelait dès 2018 le colonel Laurent Chavillon, alors directeur adjoint du SDIS 78.
Suzanne Jaunet formule la même réalité avec une franchise directe. « Les pompiers qui reviennent d’un feu doivent être dans les meilleures conditions. La réglementation fait qu’il y a des obligations. Et pour l’hébergement, les casernes récentes permettent de séparer les espaces masculins et féminins, et même de les faire évoluer au fil du temps. On peut bouger les lignes, passer de deux tiers à la moitié. Le nouveau bâtiment permet cette adaptabilité. L’ancienne caserne, non. »
Le troisième volet, c’est la formation. Le nouveau centre intégrera un pôle pédagogique et accueillera les Jeunes Sapeurs-Pompiers. « Les JSP, c’est l’avenir des sapeurs-pompiers, insiste la présidente du conseil d’administration du SDIS78. On sait que la plupart d’entre eux deviennent des volontaires. Quand on construit quelque chose de neuf, il y a tout intérêt à y ajouter cet espace ».
Si ce projet est « très attendu », c’est aussi parce que le centre des Mureaux est sous pression opérationnelle permanente. Son secteur couvre Vernouillet, Aubergenville, Gargenville et Maule. Chaque année, les pompiers de la caserne réalisent quelques 6 000 interventions. À l’échelle du SDIS 78, les chiffres donnent le vertige : 99 346 interventions en 2025 (soit une toutes les cinq minutes) pour 4 487 agents, professionnels et volontaires confondus. Et 231 112 communications d’urgence reçues dans l’année, soit 636 appels par jour.
Cette pression ne vient pas de nulle part. « Les interventions évoluent, analyse Suzanne Jaunet. On a dû répondre aux enjeux climatiques, les inondations, par exemple. Les accidents de la route varient selon les secteurs. Ce qui compte de plus en plus, c’est comment on forme nos sapeurs, la qualité de leur préparation. Les casernes sont importantes. Mais elles ne sont pas le plus important ».

Le « plus important », c’est précisément ce sur quoi le SDIS 78 mise en parallèle du chantier des Mureaux. Le 26 mai prochain, une « Maison à feu » sera inaugurée à Montigny-le-Bretonneux, un équipement qui permettra aux sapeurs de s’entraîner sur de vrais feux, dans des conditions réalistes. « Un équipement qui n’existe pas en France sous cette forme », souligne la présidente avec une fierté non dissimulée.
Le financement du nouveau centre est assuré à 100 % par le Conseil départemental des Yvelines, pour un montant de 12,8 millions d’euros. Dans un contexte où les collectivités sont nombreuses à rogner sur leurs investissements, la question méritait d’être posée : y a-t-il eu des arbitrages serrés pour maintenir ce projet ? La réponse de Suzanne Jaunet est nette : « À peine. L’intérêt de cet équipement, c’est qu’il était à la fois très attendu, programmé depuis longtemps, et que tout le monde savait que la caserne des Mureaux était indispensable. L’ensemble des conseillers ont suivi. Il n’y a pas eu d’arbitrage douloureux. »
Une rareté, dans le monde des grands projets publics. Elle s’explique peut-être par la trajectoire du Département sur ce terrain : depuis plus de dix ans, les Yvelines ont construit ou rénové les casernes de Bréval (4 M€ en 2013), Chanteloup-les-Vignes (8,5 M€ en 2014) et Méré (6 M€ en 2016). Celle des Mureaux s’inscrit dans une logique de long terme. Et sa contribution totale au SDIS 78 pour 2026 atteint 78,5 millions d’euros, de loin le premier financeur du service.
La parcelle retenue, d’une superficie de 10 176 m², jouxte le groupe scolaire Léo-Lagrange. Le chantier durera dix-huit mois. La fin des travaux de clos et couverts est attendue pour le premier trimestre 2027, et la livraison complète pour la fin de la même année. Dans quelques mois, les sapeurs-pompiers des Mureaux tourneront donc définitivement la page de 1974.