La saga Dunlopillo, dont les deux usines de Mantes-la-Jolie et de Limay emploient aujourd’hui 254 personnes, ne semble pas prête de s’arrêter dans le Mantois. En 2016, le groupe de literie Cauval, propriétaire à bout de souffle, est racheté au tribunal de commerce par le fonds d’investissement Perceva, spécialiste des « retournements » d’entreprises. Il conserve 1 445 emplois sur 1 660 en France, et sept des huit usines de l’entité renommée France bedding group. Son chiffre d’affaires progresse d’environ 15 % en 2017 (224 millions d’euros en France et en Europe en 2016, Ndlr).

Deux ans quasiment jour pour jour après cet épisode, France bedding group est devenu Adova group, et des changements d’envergure sont prévus dans le Mantois. L’un est une bonne nouvelle, attendue depuis plusieurs années : la société indique investir 20 millions d’euros pour ouvrir, en 2020, une nouvelle usine regroupant l’ensemble des activités dans le site historique de Mantes-la-Jolie. Si les dernières difficultés sont écartées, le chantier devrait démarrer ces prochains mois.

L’autre nouvelle de la semaine a été annoncée ce vendredi matin aux syndicats de l’ensemble du groupe. Adova lance un Plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) de 191 suppressions de postes en France, dont 61 dans le Mantois. Les premiers départs volontaires sont prévus dès septembre, puis dans les semaines suivantes pour les salariés dont le poste serait supprimé. Les deux organisations syndicales des sites Dunlopillo déplorent ce PSE et annoncent leur opposition commune.

Ce jeudi, veille de l’annonce du plan social aux représentants des salariés, Jacques Schaffnit, le président d’Adova depuis septembre 2017, avançait de fortes ambitions pour Dunlopillo lors d’un entretien avec La Gazette. Lors de la reprise du groupe Cauval en 2016, l’ensemble des interlocuteurs du dossiers s’entendaient pour affirmer l’état lamentable de la société, et particulièrement des usines Dunlopillo, dont le chiffre d’affaires avait été divisé par cinq.

« Il y a la volonté d’être à nouveau créateur de matière première, maître de sa matière première, et différent des autres sur le marché, détaillait hier le président d’Adova, tablant sur un doublement du chiffre d’affaires en quelques années. J’ai investi plus de 400 000 euros dans l’atelier de matières premières sur l’usine de Mantes pour faire la jonction avec la nouvelle usine, et avoir 100 % de production de matière première en interne. »

Adova a finalement choisi de rester à Mantes-la-Jolie, dont le site avait été vendu au conseil départemental des Yvelines en 2015, dans le cadre d’un protocole d’accord pour déménager.

Ce vendredi, lors d’un second entretien accordé après l’annonce du PSE, il confirme son ambition, mais se montre désormais sans fard concernant la situation économique actuelle de l’usine : « Aujourd’hui, on perd un million d’euros par mois avec Dunlopillo ». Le site peinerait à atteindre l’objectif actuellement fixé entre 600 et 700 matelas par jour, la faute, pour le groupe, à un absentéisme moyen de 15 % et à une mise en place difficile de nouveaux modes de production.

Selon nos informations, ces dernières semaines, la rumeur circulait parmi les salariés d’une démolition des bâtiments du site mantais, puis de la construction d’une nouvelle usine dans la partie Est du site. L’an dernier, la direction du groupe hésitait entre Limay et Buchelay. Elle a finalement choisi de rester à Mantes-la-Jolie, dont le site avait été pourtant vendu au conseil départemental des Yvelines en 2015, dans le cadre d’un protocole d’accord destiné à permettre un déménagement.

« Ca a été un peu plus long à Mantes car c’est un peu plus compliqué. Il y a plus d’intervenants, il faut trouver le bon terrain au bon endroit, et on est un site Seveso, explique Jacques Schaffnit. C’est un très beau site, on veut faire une vraie usine tournée vers l’écologie, Seveso, dans un quartier devenu résidentiel, et parce que c’est un petit clin d’oeil au passé pour revenir dans une nouvelle histoire. »

Reste un écueil majeur pour l’instant : le déplacement d’un poste électrique actuellement situé au coeur de la future usine. Le permis de construire, lui, devrait être déposé prochainement. La direction d’Adova espère pouvoir ensuite démarrer rapidement le chantier de démolition des bâtiments existants, puis de construction d’un nouvel établissement, dont l’ouverture à la production est espérée pour 2020.

« C’était la bonne nouvelle pour les salariés, même si ce n’était pas pour tout de suite, résume Dominique Leroy, secrétaire de la CGT Dunlopillo. Le PSE est venu ternir la bonne nouvelle : la préoccupation des salariés de Dunlopillo est aussi de garder leur emploi. » Il décrit « un choc » parmi le personnel apprenant le nouvelle ce matin, par groupes dans les ateliers : « Le plan social, à cette hauteur, est surprenant même pour nous. »

La CFE-CGC décrit une démoralisation généralisée chez le personnel : « On a subi plusieurs PSE depuis des années, l’usine a brûlé (photo), les investissements ne voient pas le jour… »

Si Adova n’avait pas fait mystère aux syndicats de ses intentions ces derniers mois, l’ampleur du PSE restait inconnue. « On nous présente un projet Ambition, pour la pérennité de Paris bedding, avec au sein de celui-ci la suppression de 61 postes, décrit avec incompréhension Hervé Vincent, responsable de la CFE-CGC Dunlopillo. Deux ans, c’est le temps qui avait été convenu au tribunal de commerce, où les effectifs ne seraient pas touchés. Une semaine après, on a un PSE… »

Selon nos informations, les élus locaux concernés n’ont été informés du plan social que ces derniers jours, à l’instar du président du conseil départemental et ex-maire de Mantes-la-Jolie, Pierre Bédier (LR). Reconnu par les acteurs du dossier comme l’acteur politique le plus engagé du Mantois sur le sujet, il avait signé fin 2015 un protocole d’accord entérinant le rachat du site mantais pour une dizaine de millions d’euros.

Celui-ci, aussi signé par Gilles Silberman, patron du groupe Cauval, quelques mois avant la mise en redressement judiciaire et la vente de la société, contenait des assurances relatives à l’emploi, rappellent d’ailleurs les organisations syndicales. Au conseil départemental, l’on assure « qu’il suit de près en relation avec l’entreprise » la situation de Dunlopillo qui représente « une de ses priorité dans le Mantois », même s’il n’a pas souhaité commenter publiquement la situation à cette heure.

Alors, chez les syndicats, le scepticisme reste de mise quant à la future usine, l’une des deux nouvelles du groupe (Adova investit également 20 millions d’euros à Bar-sur-Aube, Ndlr). « Pour moi, ce sont encore des hypothèses tant que je ne vois pas un permis de construire et des signatures effectives, note ainsi le délégué CFE-CGC. Je ne crois plus rien maintenant, on nous a tellement mené en bateau ces dernières années… tout peut changer tant que rien n’est fait concrètement. »

Revenant rapidement au PSE, Hervé Vincent se demande « comment l’usine va pouvoir tourner », et interroge le moment : « La période haute, c’est en juillet et août, où on a besoin du plus de personnes et où on fait notre chiffre d’affaires. » De l’absentéisme, il avance une démoralisation généralisée : « On a subi plusieurs PSE depuis des années, l’usine a brûlé, les investissements ne voient pas le jour… » Il perçoit donc « un problème de fond » dans l’analyse de la direction.

Chez les syndicats, le scepticisme reste de mise quant à la future usine, l’une des deux nouvelles du groupe (Adova investit également 20 millions d’euros à Bar-sur-Aube, Ndlr).

« On comprend bien qu’avec Cauval, c’était la terre brûlée, qu’il ne restait plus grand-chose. C’est vrai qu’ils ont commencé à investir, mais ça n’a pas été mis en place, et nous payons les pots cassés de tout ça, commente Dominique Leroy pour la CGT Dunlopillo. Nous on dit : on a du potentiel, donnez-nous du temps, un peu d’argent et on va y arriver. Mais on ne peut pas, au bout de deux ans, dire bye-bye à 60 personnes, qui représentent 25 % du personnel ! »

Selon nos informations, des 61 postes supprimés, 17 seraient directement employés sur la ligne de production, les autres secteurs les plus touchés étant la logistique et le service commercial. « On transfère des productions d’autres sites », avance le président d’Adova comme gage de bonne foi dans l’ambition de l’entreprise pour Dunlopillo. Cette dernière devrait ainsi, à court terme, réaliser l’intégralité des produits de la marque dans le Mantois.

« Dunlopillo a été malmenée par les précédents actionnaires, c’est aujourd’hui moins de 20 millions d’euros de chiffre d’affaires là où on en faisait 100, rappelle surtout Jacques Schaffnit. On transfère de la production d’ici septembre pour faire 35 millions d’euros de chiffre d’affaires, et pour faire simple, j’espère le doubler à 70 millions d’euros dans trois ans. »

« On lance aussi un plan de formation sous une forme rotative, ils seront formés sur 14 mois », ajoute-t-il en direction du personnel du Mantois. Un discours auquel les représentants du personnel, très loin d’envisager un avenir en rose, se montrent quelque peu étanches. « Les premiers dommages collatéraux sont pour les salariés, puis nos clients (prévenus personnellement ce matin par Jacques Schaffit, Ndlr), les fournisseurs, et la crédibilité de notre groupe », estime Dominique Leroy.

Le secrétaire de la CGT poursuit, combatif : « On va essayer de limiter la casse au niveau des emplois, faire des contre-propositions, voir comment on peut négocier. » Avec son homologue de la CFE-CGC Hervé Vincent, il assure que les deux syndicats «ont décidé de ne pas se laisser faire ». Les deux représentants du personnel annoncent donc pour l’usine de prochaines semaines agitées, et n’excluent pas un mouvement de grève. La direction d’Adova ne semble cependant pas prête d’envisager de revoir à la baisse ce plan social.

Mise à jour, 2 juin 2018 : une précédente version de cet article indiquait de manière erronée un objectif de production de matelas par mois et non par jour.