
Comme un symbole. C’est dans la salle Samuel Paty, au siège de la Région Île-de-France, que les auteurs du livre « Génération Paty » ont pu voir, et prendre en main, le fruit de leur travail le 19 juin dernier : un recueil de plus de 300 pages, écrit par 200 lycéens et leurs professeurs issus de six établissements franciliens, racontant et analysant le procès de l’assassinat du professeur du collège du Bois d’Aulne.
Ce long travail donne vie à une chronique judiciaire qui, au-delà d’un « acte pédagogique très fort », permet à cette « Génération Paty » de se porter en « ambassadeurs et messagers de la République ». Ces mots, ils sont de Valérie Pécresse, particulièrement émue lors de cette matinée durant laquelle elle a reçu les jeunes auteurs, et écouté une lecture de passages marquants du livre. Au point de rechigner à retourner à ses obligations de présidente de la Région avant la fin de la cérémonie. « C’est très important de réaffirmer pourquoi on se bat : pour la liberté d’expression, et pour nos professeurs ».
A l’origine de ce projet, il y a une professeure, justement. Et pas n’importe laquelle. Chantal Anglade est enseignante de français au lycée, et en 2009, elle participe à la création de l’Association Française des Victimes du Terrorisme, après que sa fille soit blessée lors d’un attentat en Egypte. Un engagement qui prend de l’importance après les attentats de 2015, avec le lancement du programme « Terrorisme, Et si on écoutait les victimes ? Et si on écoutait les lycéens ? ». « Ce programme consiste à proposer qu’élèves et victimes se rencontrent et dialoguent, souligne-t-elle. Il est la réponse à des questions que nous nous sommes posées : comment maintenir le dialogue avec les élèves qui justifient les actes terroristes ? Comment prévenir la radicalisation qui guette autour des établissements scolaires ? Comment briser les écrans de smartphones et l’influence des réseaux sociaux ? Comment avoir plus de pouvoir que les images sensationnelles qui divertissent mais qui détournent la réflexion ? Jusqu’en octobre 2020, nous avons, à l’AFVT, le sentiment d’être efficace et de déplacer les lignes ».

C’est alors que l’impensable se produit. Samuel Paty est décapité à la sortie du collège du Bois d’Aulne de Conflans-Sainte-Honorine par un islamiste radical, Abdoullakh Anzorov, pour avoir montré des caricatures de Charlie Hebdo, représentant le prophète Mahomet, à ses élèves. « L’école n’est plus un sanctuaire, assène Chantal Anglade avec gravité. Brutalement s’effondrent les quatre murs protecteurs de nos classes ». Accompagnée de membres du conseil d’administration de l’AFVT, elle se rend alors au sein de l’établissement scolaire conflanais. Pas une fois. Pas deux. Mais de nombreuses fois pendant les quatre années qui suivent, pour témoigner devant les collégiens du Bois d’Aulne, pour provoquer leurs réflexions et pour les extraire, ou de leur silence, ou de leur déni. « Chaque rencontre avec les victimes libère la parole de ces collégiens, et rend plus manifeste leur silence volontaire ou involontaire, raconte-t-elle. Nous avons écouté pendant quatre ans tous les élèves, ceux qui sont traumatisés et les autres, qui oscillent entre regret et culpabilité d’avoir participé à la rumeur, d’avoir reçu et regardé la photo du corps décapité de leur professeur, et nous décidons de les amener progressivement et autant que possible à regarder la vérité en face ».
S’ils n’étaient pas scolarisés au collège du Bois d’Aulne, Camille, Louis et Anna avaient 13 ans en octobre 2020. Alors scolarisés en 4ème dans un autre établissement de la commune, ils font partie de ces jeunes qui ont vu circuler la photo de la tête décapitée de Samuel Paty, sur les réseaux sociaux ou dans des groupes de discussions entre élèves. « C’est vrai que nous, vu qu’on est de Conflans, ce drame nous a beaucoup marqué parce qu’il s’est passé à quelques rues de nous », raconte Louis. « Je me rappelle, c’était juste avant les vacances d’Halloween, se souvient Camille. Sur notre groupe de classe, il y a eu la fameuse photo de la tête… Ça avait vraiment marqué mes vacances ». Anna, elle, a été particulièrement impactée par la façon dont son père, lui-même professeur dans les Yvelines, avait été touché par le drame. « J’ai vu mes professeurs pleurer. Les voir autant affectés… En fait, par solidarité, on trouve que c’est important de montrer que s’il y a des élèves qui ont failli dans leur relation d’échange et d’amour au sein de l’école républicaine, il y a aussi des élèves qui sont là pour réparer ce lien ».
C’est cela qui les a convaincus à prendre part au projet « Génération Paty ». Scolarisés en classe de terminale au lycée Jules Ferry de Conflans-Sainte-Honorine l’année dernière, et sous l’impulsion de Chantal Anglade et de leurs professeurs, ils se sont lancés aux côtés de leur camarades de classe conflanais, rejoints par les élèves de cinq autres communes franciliennes que sont Paris, Suresnes, Courbevoie et Savigny-sur-Orge. Pour mener ce projet à bien, ils ont assisté, pendant sept semaines à l’automne 2024, à 33 journées d’audience dans la salle des grands procès du palais de justice de l’île de la Cité. Recoupant leurs notes avec différents articles de presse, ils ont rédigé des compte-rendus d’audience, demi-journée par demi-journée. Mais aussi des extraits de plaidoiries et dépositions des témoins, agrémentées de leurs propres réponses à des questions simples. « Qu’est-ce qui peut amener à croire à une rumeur ? », « Que voudrais-tu dire aux collégiens qui ont aidé les terroristes ? », « Que peut-on faire, en tant qu’élève, pour éviter que ça se reproduise ? ».

S’il y a bien quelque chose que retient Anna de ces journées passées sur les bancs du tribunal, c’est « l’organisation millimétrée », ce sentiment de « faire partie de quelque chose de très grand »… mais aussi la surprise d’entendre un nom familier. « Je me souviens d’avoir été choquée, parce que j’avais entendu le nom d’une amie d’enfance, avec qui j’étais très proche à l’école primaire. Elle était justement au Bois d’Aulne, et elle a participé, apparemment, aux rumeurs. J’étais assise, et d’un coup, j’ai entendu son prénom : je me suis rappelée de l’anniversaire avec ses parents, de quand on jouait à la garderie, et tout de suite, ça m’a remis dedans. C’est chez moi, c’est mes amis, c’est mon enfance ». Louis aussi a ressenti ce « poids de l’histoire ». « C’était un procès particulier, et ça se ressentait vraiment, que ce soit dans l’organisation, l’attitude grave de tout le monde… ».
Avec ce livre, qui s’apprête à être distribué dans tous les lycées d’Île-de-France grâce à un financement de 20 000 euros de la Région, leur témoignage sera transmis aux jeunes des futures générations… et à un en particulier, comme le souligne Chantal Anglade. « Ce livre est l’histoire d’une génération. Ce livre, ce sont 200 jeunes face à l’histoire, qui ont accepté de travailler toute une année, de rédiger les comptes rendus de toutes les audiences, de répondre à des questions, et je pourrais m’en excuser aujourd’hui, des questions dérangeantes et difficiles. Et ce livre, et j’en suis très émue et très fière, est dédié à Gabriel (le fils de Samuel Paty, Ndlr). Il le lira plus tard, lorsqu’il sera grand. Il n’a que 11 ans aujourd’hui. Il avait 5 ans lors de l’assassinat de son père. Il aime, lui aussi, l’histoire. Il aime le foot, par exemple, aussi. Il n’est pas question pour nous de lui inventer des souvenirs d’enfance avec son père, mais il est question de lui dire que nous ne l’abandonnons pas, et que nous lui offrons un objet à la fois d’information et de réflexion ».